PRONOSTIC ET TRAITEMENT DES PLAIES DE TRÉPANATION
Pour apprécier la nécessité du trépan et son rôle obligé dans la chirurgie actuelle, il faut bien comprendre le plus ou moins de gravité de l’opération. Or la moindre lecture peut nous faire concevoir combien les ennemis du trépan ont exagéré cette gravité, en mettant de côté presque complètement l’importance des lésions pour lesquelles on l’applique. C’est là ce qui a fait dire à Velpeau (page 237) : « Il s’agit de savoir si un épanchement sanguin considérable, si un abcès qui tend sans cesse à augmenter, si une esquille enfoncée qui déchire et qui irrite, ne sont pas des causes d’inflammation tout aussi puissantes que l’introduction de l’air. » Et, de fait, la suite lamentable des faits de tous ordres, des traumatismes du crâne de toutes sortes ayant passé devant les chirurgiens sans qu’on y remédiât, remplit les recueils scientifiques, sans compter les cas malheureux que tant de chirurgiens ont gardés par devers eux sans les publier.
Pour être juste envers la trépanation et se rendre un compte exact des dangers auxquels elle expose, il peut suffire de rappeler que les Algériens, comme bien des peuples peu civilisés, paraissent s’y soumettre habituellement sans complications graves, et qu’à une époque rapprochée de nous, elle était pratiquée continuellement par la chirurgie régulière sans accidents communs.
Et ce n’était pas la trépanation timide, unique, étroite, telle que nous l’imaginons. Sans parler des vingt-sept couronnes appliquées à Philippe de Nassau par Ghadborn, ni même de l’histoire des cinquante-deux couronnes appliquées à un même individu, la perforation du crâne était communément faite multiple et ne réussissait pas plus mal.
On redoutait médiocrement les grandes dénudations de l’encéphale, et, par le fait, si on étudie un document récent, une bonne thèse du docteur Lewis A. Lebeau sur l’encéphalocèle acquise, on peut voir que cette suite si redoutable de la trépanation est, somme toute, bien plus à craindre après les perforations osseuses petites ou médiocres.
Pour l’appréciation des dangers propres à la perforation du crâne communément pratiquée, nous pouvons citer un document tout récent d’un grand intérêt à consulter, plutôt que de nous borner aux documents sauvages. Nous conseillons la lecture d’un excellent article du docteur Robert Hudson de Redruth, dans le British medical Journal (juillet 1877, p. 75) sur l’emploi du trépan dans les fractures par enfoncement. G’est l’histoire de la chirurgie dans les mines de Gornouailles où, par la nature des travaux, les fractures déprimées sont communes. L’auteur pense qu’à la fin du siècle dernier, un médecin, grand admirateur de Pott, y a apporté la coutume de la trépanation, et, qu’à l’heure actuelle, la coutume est restée.
L’éducation médicale s’est faite sur place par apprentissage, et de la sorte la tradition s’est conservée pure de père en fils, ou de maître à élève. Toutes les fractures enfoncées du crâne entraînent immédiatement la trépanation .
La coutume est tellement invétérée, que le client ou ses parents réclament la perforation du crâne au cas échéant, et le praticien se déconsidérerait s’il ne la pratiquait pas.
Ges fractures sont très-communes dans les mines d’étain et de cuivre, oül’ouvi'ier circule dans d’étroites galeries, où
les pierres détachées de loin lui frappent la tête. Autrefois les mineurs étaient moins bien protégés, les fractures étaient plus communes et la trépanation était plus fréquente. Un chirurgien, M. G. Michel, raconte que, pendant son stage ou apprentissage, une semaine se passait rarement sans qu’on fît une ou deux trépanations à l’office du chirurgien ; il en avait vu jusqu’à trois en un jour, et les opérés s’en allaient chez eux ensuite. Un chirurgien avait montré soixante- quatre rondelles recueillies par lui ; un autre racontait qu’il avait vu son père en recueillir quarante ou cinquante pendant qu’il l’assistait pour son éducation.
Ces opérés guérissent d’ordinaire. Quand la mort survient, c’est qu’il existe des complications antérieures : lésions étendues, déchirure du cerveau, fractures de la base.
M. Robert Hudson ajoute que ce succès considérable est dû à ce que l’opération est faite de bonne heure; il en est de même, dit-il, pour la kélotomie, qui emprunte toute sa gravité au fait qu’elle est pratiquée trop tard.
« Il est évident aussi, dit-il encore, que l’absence de complication peut être attribuée à la pureté de l’atmosphère indemne de tout ferment septique ; de fait pour des autres opérations, les complications septiques ou pyohémiques n’existent guère.
«Mais Lister et ses adeptes ont montré qu’à l’hôpital ces vieux ennemis de la chirurgie ne sont plus à redouter, si l’on pratique la chirurgie antiseptique. Certainement s’il est possible d’ouvrir sans accidents l’articulation du genou, il est impossible de considérer comme grave Vélévation ou l’ablation des os déprimés dans les fractures du crâne.
« En ce qui concerne le district minier de Redruth, la foi dans les succès de la trépanation pour les fractures déprimées du crâne est telle, que les chirurgiens jeunes qui reviennent de l’école et redoutent au début l’opération, finis-
sent par la pratiquer communément et so louer de son opportunité. »
Il est difficile de trouver un document plus net, plus remarquable sur la gravité intrinsèque du trépan. Je ne lui ferai qu’une objection, à savoir qu’il est bien probable que la coutume de la trépanation remonte, dans ce pays des plus vieilles mines du monde, bien plus loin que Pott ou ses élèves, et peut-être avons-nous devant nous les restes d’une coutume antique d’une application sauvage mais heureuse de la trépanation .
Ainsi la trépanation n’est pas en elle-même une opération des plus graves ; la complication la plus menaçante est certainement dans le cas d’ouvertures de la dure-mère amenant des hernies du cerveau .
Aussi étant données les précautions suffisantes, je conclurai à la bénignité relative du trépan. Dionis, dépourvu de nos ressources, la reconnaissait quand même cette bénignité.
« Quoiqu’en suivant cette maxime on puisse trépaner quelqu’un que la suite témoignerait avoir pu s’en passer, il est toutefois plus à propos, dans une occasion douteuse, d’avancer le trépan, parce qu’en l’avançant, il ne 'peut d’ordinaire rien arriver de sinistre, et qu’en le différant, il n’y va pas moins que la vie. »
Bien entendu je n’admets tout cela qu’avec la méthode antiseptique. Je l’ai déjà dit dans les préliminaires historiques : la gravité de l’opération a toujours été considérée comme liée aux complications de milieu, et si le chirurgien était tenu de suivre les errements anciens pour le pansement, pour la protection de la plaie du trépan, peut-être la trépanation ne reprendrait jamais un rang sérieux dans la pratique.
Mais là, la méthode antiseptique, le plus beau progrès de la chirurgie moderne, donnera son action la plus puissante.
L’importance du pansement avait attiré l’attention des observateurs les plus lointains. On a vu des Arabes employer au pansement le goudron, substance antiseptique. Dionis, qui appréciait si judicieusement la valeur du trépan, l’importance des complications hospitalières, rejetait une coutume reçue, en disant que les remèdes huileux et pourrissants ne valent rien aux plaies de tête ; c’est pour cela qu’il faut se servir du baume blanc ou de l’esprit-de-vin.
C’est là une des formules les plus nettes peut-être de la méthode antiseptique pour les plaies de tête.