CHAPITRE XI
APPENDICE. — EXAMEN DE QUELQUES TRAVAUX SUR LES LOCALISATIONS CÉRÉBRALES ET LA TRÉPANATION.
L’attention des chercheurs a été si vivement éveillée par les questions de localisation cérébrale et de trépanation que bien des études nouvelles se sont produites pendant l’élaboration de ce court travail. On pourrait être surpris de ce que je ne les ai point passées en revue plus haut. Je ne l’ai pas fait, parce que je ne crois pas que ces travaux aient beaucoup modifié la science à mon point de vue spécial. Je ne veux pas cependant qu’on puisse penser que je les ai ignorées. Puis, quelques travaux récents sur la trépanation étant surtout consacrés à la critique de mes propres publications, j’ai pensé qu’il était bon de les signaler en terminant, pour ma justification, sans en troubler le cours de ma démonstration.
Toutes les études récentes faites sur des ensembles de faits viennent confirmer la réalité des localisations. Certains auteurs pensent que les sièges assignés aux centres sont inexacts. M. Luys, par exemple, étudiant des cerveaux d’amputés anciens, a vu des atrophies de circonvolutions résultant du défaut d’action du centre moteur du membre disparu ; pour le membre inférieur, cela lui aurait indiqué un autre centre que celui admis. La partie supérieure de la
première circonvolution frontale serait le siège de ce mouvement.
Le même M. Bourdon (Académie de Médecine, octobre 1877), s’appuyant sur ces cas et d’autres cas pathologiques, admet que les centres moteurs sont étendus et variables dans une certaine région, en particulier pour les centres du membre supérieur qui appartiendraient presque à toute la région motrice.
J’ai eu, pour ma part, à examiner quelques-unes des pièces venant des amputés. Elles ont été loin de me satisfaire. Il faudrait beaucoup de pièces nouvelles pour me faire admettre la réalité des conclusions auxquelles elles ont amené.
En ce qui concerne les observations de M. Bourdon, elles nous ont paru un peu complexes. Il est bien vrai qu’il y a eu des lésions étendues en dehors du champ ordinaire des centres; mais il n’est pas absolument démontré que ces lésions hors des régions aient par elles-mêmes influencé les centres moteurs. Au reste, même les différences données par M. Bourdon ne constitueraient pas encore un obstacle absolu à la trépanation guidée par ces notions.
Ainsi, même de bonnes études cliniques, comme celles que je viens de citer, ne me paraissent pas de nature à atteindre les croyances relatives aux localisations cérébrales. A plus forte raison, je ne m’arrêterai pas sur certaines discussions purement théoriques de quelques physiologistes niant résolûment les phénomènes sans expériences nouvelles.
Les observations pathologiques ont été si nombreuses qu’on pourrait leur emprunter de nouveaux arguments ; même quelques faits très-curieux ont été observés en pathologie chirurgicale.
Les dernières publications de M. Ferier étendent grandement le champ des connaissances physiologiques. Je n’ai voulu leur emprunter, pour l’instant, que ce qui me parais-
sait suffisamment confirmé par les observations sur l’homme. Mais je ne doute pas que l’avenir ne trouve en elles de nouvelles ressources pour l’action chirurgicale.
Ainsi, pour les localisations cérébrales, progrès et confirmation des faits acquis.
L’histoire de l’opération du trépan ne s’est guère enrichie de faits récents ; mais la pratique de la trépanation du crâne a soulevé des polémiques. A peine avais-je affirmé de nouveau la possibilité et l’utilité de cette opération, que l’on a vu renouveler contre elle toutes les objections théoriques qu’on lui oppose depuis le commencement du siècle.
Un travail sur ce sujet attire Tattention plus que tout autre, à cause de la haute autorité de l’écrivain, et je ne saurais moins faire que de signaler quelques points sur lesquels je reste en opposition avec son auteur. 11 s’agit du rapport à l’Académie de Médecine, par M. Gosselin, consacré à l’observation de M. Terrillon et à ma propre communication.
Le savant professeur a fait au trépan un procès complet dans lequel non-seulement il reproche à l’opération de manquer son but, mais il nie son efficacité la plus évidente, selon moi, car il dit :
tt Le trépan sert bien plutôt à prévenir la septicémie et la rétention du pus dans l’intérieur du crâne qu’à remédier aux lésions de l’encéphale par des fragments osseux ou par des corps vulnérants. » Et ce lui est un argument contre l’intérêt que nous attachons chirurgicalement aux localisations cérébrales.
Cependant, j’admets, d’après mes propres recherches, que les cas rejetés par M. Gosselin font la majorité.
Je sais bien que l’éminent professeur dit le trépan inutile. « Les malades auraient guéri sans cela. » Je regrette cet argument qui devait s’appliquer à mon opéré. J’ai affirmé qu’il était mourant, au point qu’on me déconseillait d’opé-
rer sur un cadavre. Il valait mieux le laisser mourir tranquille. Par le fait, il avait à peine quelques heures à vivre, et il a fait une véritable résurrection. Et si j’y reviens, c’est que ce fait n’est pas un fait exceptionnel : avec un peu de patience, on en rencontrerait de nombreux analogues ; j’en appelle, du reste, à la phrase de Samuel Cooper : « Le soulagement est quelquefois si soudain et si étonnant, que dans aucun cas l’assistance de l’art de la chirurgie ne se déploie avec plus d’avantages. »
M. Gosselin ne rejette pas toujours le trépan; aussi me reproche-t-il d’avoir voulu substituer le fait de localisation cérébrale aux autres indications de la trépanation. Je tiens à me défendre de ce reproche. J’ai ajouté une indication de plus, la seule indication dirigeante, et j’espère avoir démontré qu’elle sera utilisée; et ne redoutant pas le trépan comme le fait M. Gosselin, je me permets de penser que le temps n’est pas loin où elle procurera de grands avantages aux blessés, et probablement dans quelques maladies spontanées.
Peu de temps après le rapport de M. Gosselin, paraissait dans les Archives de Médecine, un travail de M. Pozzi *, contenant une étude très-bien présentée sur l’anatomie des circonvolutions, puis une critique à peu près exclusivement consacrée à mes publications sur le trépan, et les localisations cérébrales.
De ses arguments il y en a quelques-uns que je ne relève point, comme étant en contradiction formelle avec les observations généralement admises; par exemple, l’étendue de la région motrice qu’il exagère considérablement ; je laisse encore de côté les allusions aux grandes pertes de substance du crâne; tous ceux qui ont étudié les plaies du crâne savent qu’elles n’ont pas la gravité qu’on leur attribue volontiers a priori, et les nombreuses