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ET SA COUR

« 11 n'est pas du tout nécessaire d'être un grand poète, dit le sage Gœthe ; au contraire, le plus souvent, c'est parce qu'on s'élève un peu au-dessus du public pris en masse, que l'on gagne la faveur générale (1). » Il faudrait être bien fou pour s'indigner contre l'Oison. Et même, on serait trop injuste ; ce qu'il était hier, il l'est aujourd'hui : le même cri, les mêmes pattes, les mêmes plumes. Le public a les idoles qu'il mérite : ces morceaux de bois peint, ces outres venteuses, ces pitoyables héros, c'est lui seul qui leur confère la vie et la puissance divines. Ces objets de rebut ne sont des dieux, que s'il les adore. Toutefois, plumons un peu

(1) Eckfcrmann, 24 février 1825.

l'Oiseau, si tant est qu'il en vaille la peine, pour empêcher sa cour de faire trop la roue.

Impudeur de ce temps I Elle passe tout ce qu'on en peut dire. La poésie est une affaire. La famille Trissotin tient boutique. Le marquis de Mascarille, l'Apollon des commis voyageurs, a épousé la tante des précieuses. Le père a tout fait, et d'abord les grands luminaires. La mère sait tout ; et les enfants prennent possession du reste. Entourés de cent mille chapeaux chinois, ils sont nés pour le silence. Il n'y a rien de si modeste qu'eux ; rien de si retiré ; rien de plus simple ou de plus solitaire. Leur maison des champs est le nouveau Port- Royal. Ils ne vivent que pour le miracle de la Sainte Plume. Elle a guéri, en eux, à tout jamais, la fistule du bruit. A les voir seulement, on a la foi ; ils l'ont rendue à tous les journalistes. Ils ont donné un sens nouveau aux mots les plus usés de la langue : la discrétion, le bon goût, la pudeur de l'esprit. Le siècle adore ce génie : c'est le sien qu'il y retrouve. Ainsi les journalistes sont tins, les critiques justes, l'intelligence étendue, et la culture exquise.

Qu'un poète du troisième ordre se donne à tout l'univers et soit pris par tout l'univers pour le prince du théâtre et pour la poésie môme ; qu'on incarne toute la France et tout l'art de la France à ses jeux de mots et à ses tours de jongleur dans le cirque du vocabulaire ; que le passé, le présent et l'avenir du génie français soient suspendus aux tirades de ce Jocrisse, sublime, voilà pour faire perdre patience aux plus! patients. Il nous la baille belle avec son pigeon : ce co(

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se vante ; il n'est pas même gaulois : c'est le Coq à 1 ïme : tel est le nom de Cltantebourde, et sa nation,

OEuvre ol public, je vois ici le crime des crimes contre la mesure.

Je ne m'étonne en rien qu'il soit le dieu de la bassecour, pour les hôtes de la cour, et pour les gens du marché, à l'occasion. Je le trouve bon et légitime. Je louerais, tout le premier, Ghantebourde pour quelquesuns de ces dons, encore qu'ils me soient odieux et que le Ion me rebute, s'il tenait bonnement son rang dans le cercle de la volaille. Il n'est pas merveille davantage qu'il ait tous les critiques ; ils se sentent de plain-pied avec lui ; et toutes les fois qu'il pousse son cri, ils font un (j'uf clair. Uu'il empoche donc le triomphe, et qu'ils crèvent ensemble sous les palmes 1 En l'absence du maître, (pi'ils mangent toutes les pèches du verger. Vtùlà (\u'\ va bien.

Mais il y a une disproportion par trop honteuse entre

ce talent el la place qui lui est faite. C'est la gabegie de

la gloire. Et tout de même, nous en sommes blessés.

a gloiie nous est toujours une patrie dans la patrie,

miscpie la France est le lieu de la gloire. La vision de

a gloire nous tait battre le cœur ; et l'image de la gloire

avilie courrouce une à me généreuse.

Le succès n'a jamais été une école de pureté ni de grandeur. Mais voici la gloire devenue le repaire de ■'impertinence et de la fraude.

Le mensonge est le caractère capital de ces a)uvres

absurdes, et de ceux qui les louent. Le mauvais goût est, premièrement, à base de mensonge. Il n'y a point de beauté sans caractère ; et, comme la chair à l'os, le caractère tient à la vérité.

Jamais on ne porta si loin le faux sens ni la fausse gloire. Sur toute chose, la langue de Chantebourde manifeste un mensonge infini : pas un propos qui soit vrai, là dedans, au sens où est vrai le parfum d'une rose ; pas un terme propre. Pas un sentiment qui sorte vraiment de l'âme et des sources humaines. Ni vérité ni poésie : car la grande poésie est la vérité idéale. Rien. Des mots, des mots, des mots 1 Et la plupart à donner la nausée.

Un déluge de mots sur la boue des lieux communs. Et morcelés à tel point, taillés en tant de pointes, que la plus belle des langues, et la plus vraie, ne rend plus que des sons barbares, un tintement grotesque. Tout est laid ; tout est lourd ; tout est sot.

Quatre mille vers qui n'ont qu'une rime : Moi I moi ! moi ! Et sont-ce là des vers? des pieds, tout au plus. Je ne veux pas souiller mon texte de cette encre bouffonne (1).

Pour emprunter le caquet de ce Scapin sur le trépied de Delphes, ce sont des pieds qui volent. Mais même quand il vole, on sent qu'il a des chevilles, et qu'il

(1) Je parle tout, étant le coq,

Depuis la langue d'Oc, jusqu'à la langue toc. Mais... Tu m'as dit : Vas-y ! J'y vais. Ça te \exa? Je... Le Chef de Rayons te sert. — Et avec ça ? Etc., etc., etc.

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piMe dans la bourde : jamais poète n'eut cet air de collégien entêté de fol amour-propre. C'est le grand homme de la Saint-Cliarlemagne. Et qu'est-ce que Chantebourde, ou l'Aiglon, sinon un chef-d'œuvre pour la Saint-Charlemagne? Au proviseur, aux vieux pions assemblés, et à M. l'éconone, il rend en ivresse spirituelle le vin mousseux à vingt-trois sous, qu'on vient de verser aux lauréats de la maison, entre le pâté de lapin froid et la pièce montée.

La morale de cet esprit, de cette niaiserie imperturbable, Chantebourde lui-même ne craint i)as de nous en livrer la clé. Croyant être sublime, il s'écrie : « Il sulfit de parler de haut pour être grand. » On rougit de prendre au sérieux tant de laideur et de forfanterie. Un manque de tact qui confine à la manie.

C'est dans les rimes que Chantebourde pense, vit, aime, réside. 11 ne consiste qu'en ce double grelot.

La rime a tué toute idée en lui. Elle est aussi la cause de l'extrême fausseté qui nous dégoûte de ces œuvres vaniteuses. L'idée de Chantecler eût été jolie, si un vrai poète lui avait prêté la vie de la nature, de cette basse-cour, de cette ferme, de cette forêt. Celui qui n'est pas capable de voir les hommes dans leur vérité vivante, l'est bien moins encore de rendre avec goût la vie naïve des bêtes et des plantes. Les hommes qu'il peint ne sont que dos poupées; et les bêtes qu'il veut peindre ne sont même pas des hommes à sa manière. Dans un poème pastoral, et qui pouvait avoir la bonne odeur des champs, tous les tr.iits sont à

contresens de la campagne : car ils sortent des livres. La nature, ici, est une tapisserie dans la ruelle des précieuses. Les bétcs et les arbres ne sont jamais, si Ton veut, que ce que nous voulons qu'ils soient. Et comme nous les voyons, ils doivent être sans doute. Pourtant, l'objet a des contours, une forme, sa couleur. 11 y a un excès de fausseté qui tombe sous le sens. Faute de quoi, on ne saurait discerner les objets entre eux ; or, on les distingue. On est donc forcé de prêter aux bêtes les sentiments humains. Encore faut-il qu'on leur prête des mœurs qui coïncident un peu à ce qu'on sait d'elles. Les bêtes, pour Chantebourde, n'ont jamais été que des acteurs. La nature, pour lui, n'est que décors, papiers peints et coulisses.

On l'avait déjà vu dans ses autres poèmes, qu'empoisonne la rhétorique. De là que ses maîtres lui ont toujours décerné le premier prix. Ce ne sont que tirades et coups de gosier, des pétarades héroïques : du vent. Mais les hommes et les bêtes, l'histoire et la vie, Chantebourde n'a rien vu que de sa cage, dans un salon vitré, comme une petite dame bourgeoise, qui a des vapeurs, et qui, à quatorze ans, faisait des drames sur César à Alexandrie, et les passions de Cléopàlre. Quoi de plus ? les fards y sont, le musc, les paillons à la mode et la fausse dentelle. Une incurable puérilité.

Cette basse-cour se flatte en vain d'être une cour de ferme; il n'y a là ni poules, ni pigeons, ni dindons même : un coq, et lui seul. Le sire Coq-à-l'àne fait toute la pièce. Tous parlent comme lui, et il parle pour

tous. 11 est seul de son espèce. Que leraiL-il sans le merle? C'est en prince des merles qu'il fait le procès an merle ; et le pauvre merle lui sert d'écho. l)'ailleurs, il le diffame. 11 ne connaît pas le doux oiseau qui fait la vie des branches, le t;ai conqjagnon qui salue la primevère, le brave petit homme qui ne perd jamais courage, et qui, le premier, avec l'adorable rouge-gorge, nous annonce le printemps dans nos bois du Nord.

N'y a-t-il pas de quoi rire, quand on voit un talent si médiocre, comblé dès les trente ans de toute la gloire qui soit au monde, chargé de tous les honneurs, accablé par la forUme de cet or que les poètes méprisent ; quand on le voit, dis-je, qui se plaint du sort injuste, qui s'enrage contre une élite silencieuse, et qu'il invective contre elle, qu'il la confond avec tout ce qu'il rêve de plus laid et de plus bas, parce qu'elle lui refuse son suffrage ? N'est-ce donc pas assez, pour Chantebourde, d'être admiré par les critiques, par la foule, par sa famille, par lui-même, enfin par l'illustre Potachon de la Mirandole, cette forte tête entre les journalistes ? Faut-il rire, ou hausser les épaules ? On doit prendre cette incroyable apologie pour ce qu'elle est : Chantebourde a la folie des grandeurs. Quel aveu d'impuissance.

Pas ombre de vie fraîche et naïve. Pas un sentiment ingénu ; pas une note pure. 11 ne fallait pas moins d'une fausseté si radicale, pour inspirer au rimeur ses diatribes contre les nocturnes et la nuit. Il a beau faire :

le rossignol ne reniera point l'ombre maternelle où son grand cœur s'épuise goutte à goutte. Il a beau faire : la chouette est l'oiseau d'Athènes, et la sage compagne de la vierge sur l'Acropole : non ! même à midi, la divine Athèna ne se séparera pas de la chouette silencieuse, aux yeux clos, pour foire place, près d'elle, à l'absurde Chantebourde.

La nuit I comme si un poète dédaignait la nuit ! Gomme si la nuit n'était pas le mystère du jour ! A l'égal de la mer, comme si la nuit n'était pas le lieu de toute vie, de toute émotion profonde, de tout amour I Comme si les nocturnes n'étaient pas des oiseaux divins, eux aussi ! Le vénérable hibou contemple et ne daigne pas se plaindre qu'on le diffame. Il fait entendre sa noie si ardente et si pure, qui est le chant de la profondeur, le seul que le rossignol écoute. Et il regarde la basse-cour tumultueuse, de ces yeux qui illuminent la nuit, comme un astre intérieur au cœur de l'ombre.

Nocturnes les grands fauves, et les grands chasseurs libres ; les êtres passionnés aux grandes allures, les vrais poètes et les rêveurs secrets, tous amis de la nuit. Et Tristan, et Yseult, et tous les amants que les saintes ténèbres délivrent, puisque enfin elles éteignent le bruit impudent, elles enveloppent la laideur de la cohue, et permettent, faisant la paix sur toute cette injurieuse misère, d'en goûter l'oubli.

Tous les musiciens, il me semble, ont l'horreur du coq. Ce criard les irrite. Le temps n'est-il pas venu d'avouer que le coq est la volaille qui brait, et ne vit

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que pour braire? Coq-à-l'àne on convient. Kl je veux qu'il s'en vante.

Voilà pourtant ce que tous les critiques adorent. Mais ils n'ont jamais que Racine à la bouche. Comme on sent bien qu'ils eussent sifïlé Phèdre ! II n'y a pas quinze ans, ils avaient le mépris de Baudelaire, et la haine de Verlaine ; s'ils osaient, ils l'exprimeraient encore. Surtout, il leur fallait se venger de Stendhal , de Tolstoï, de Wagner, des plus grands qu'ils n'ont pu étouffer et qui vivent pour toujours sans eux. Quelle n'a pas été leur joie, quand ils ont vu, les pets-de-loup, se lever, sur leur horizon, l'aigle de la Saint-Charlemagne ! Ils ont vaincu : ils vivent et mourront satisfaits. In hoc signo ! Je sais bien pourquoi ils ont choisi le totem de la volaille : c'est la rhétorique clamante.

On a dit de l'inondation qu'elle fut le Sedan des ingénieurs. Certes, Chantebourde est le Sedan du goût et des critiques.

L'impudeur de ce temps est-elle donc si parfaite? Dans le royaume du bruit, le succès n'est pas même la mesure des avances que la vanité fait au mauvais goûl, et que rintrigue fait au public. Il n'est même plus la preuve du bas mérite qu'il y a le plus souvent à [)laire. Il est l'àme de la foule, l'haleine de la foire.

i.e chant est ailleurs. La vie intérieure est ailleurs. 1^1 nmsique est ailleurs. Tout n'est pas perdu. Dans le chaos du tenq)s, dans ce vacarme immense, il est de grandes dnies et de grands cœurs, qui se fortifient en silence. Us ont souffert ; et ils souiïrent. Ils souffriront

encore. Ils sont d'un métal qui ne craint pas la rouille. Ils vivent, pour s'avancer, chaque jour, d'un degré sur la route qui monte ! Tous les jours, on les offense ; et dans l'injure qui leur est faite, ce n'est point le tort qu'on leur cause qu'ils ressentent, mais l'offense à leurs dieux. 0 l'amère douceur d'être supérieur à tout ce qu'on endure ! Tel est leur caractère, parce qu'ils servent un dieu, qu'ils consentent à ne s'en point servir ; et parce qu'ils ne trahiront jamais leur raison de vivre, ils accordent que le bonheur du monde les trahisse. Il n'est point, j'espère, de forces plus pures ni plus combattues que celles de ces hommes-là, ni plus fondées en passion, ni plus inébranlables. C'est un décret du destin, sans doute, qui fait leur solitude: ils sont méconnus pour mieux connaître ce qu'ils se doivent ; un silence inaltéré les entoure, pour que leur pureté soit à l'abri ; et pour qu'on leur dût davantage, quelque jour, la fortune a voulu qu'ils ne dussent rien au monde. Il est juste que le public s'en moque : il rit de ce qu'il ignore.

« Hélas, le public ! » dit Gœlhe, en soupirant.

NOIX DE BRUiMAIRE

Il a tant plu, les noix et les faînes sont pourries. Gaulons les noix, en cet octobre. Elles sont pleines de mensonges : les gens de lettres s'y sont mis. Le ver est môme au raisin, en Champagne. Tous les fruits sont cotis. Et le vent des orateurs jette au fossé, par tas, les vérités i)remières.

Que le pauvre Caliban ne s'imagine pas, au moins, que je suis contre lui. Je le préfère encore aux passagers de la nef : quand ils sont pour faire naufrage, leur désespoir est surtout qu'ils n'auront pas d'iiuitrcs au déjeuner. Ah! que ne s'ouvrent-ils les uns aux autres!

L'individu a toujours raison, pour soi-même et en esprit : connue la j)enséc, il est contre la vie. L'État a toujours raison, en fait : il est contre l'individu pour la vie. Une classe en lutte contre l'État est une sorte d'mdividu. « J'aurai raison contre le monde, si j'ai raison

(lu monde. Je mettrai fm à la planète, s'il faut. 11 n'y a que moi ici. « Tel est le moi, à tous les degrés.

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