ALLER A LA CHASSE
Un roi qui fuit, quand on le chasse, et qui laisse, avec sa chemise, son épée et son sceptre aux mains des indiscrets, agit-il en bon roi? Pourquoi non? Et puisqu'il fuit, il montre bien qu'il devait fuir. C'est un monarque intégral, celui-ci. En jargon, monarque intégral veut dire : un roi à qui rien ne manque, pas même le pied au bas du dos, pas même l'exil.
Il s'en va, ce pauvre roi, au plus vite, avec sa mère, sa tante et ses nourrices. Ses perroquets, les docteurs infaillibles de la monarchie, l'attendent à Paris, grâce au ciel. L'affaire ne valait plus rien à Lisbonne. Les caissiers filent à Bruxelles avec une sacoche ; et les rois fdent à Londres avec la couronne. Elle ira au clou. Qu'elle y reste.
Songeant à ces grandes victimes royales, Darius après Arbelles, Persée la corde au cou derrière Paul Emile, Cléopâtre enchaînée, Jugurtha étranglé dans le Tullianum, j'admire le monarque intégral. Ayant baisé la 4 main grasse d'un évêque à Gibraltar (là, les macaques saluent entre les rochers, et se font des signes de cour), il débarque à Plymouth; et dès le malin, il va à la chasse. Sa mère tire un cerf; et lui, il montre une valeur sublime contre les faisans dorés. Ainsi, le doux peuple des bois paie pour le peuple du Tage. 0 Jupiter, que cette justice me blesse! Faudra-t-il toujours cjue les
NOIX DE BKUMAIHE 45
très belles et très innocentes bêtes soient préférées à l'aftreuse engeance des bipèdes sans plumes?
Je veux être le stxîond Prométhée et délivrer la bête, de l'homme non plus des dieux. Toi, Jupiter, laissemoi faire. Nous sommes réconciliés.
Tout de même, qui va à la chasse perd sa place.
TARTIS
Il faut être de son parti, pour arriver au pouvoir; mais il faut cesser d'en êlre, pour l'exercer dignement.
Rester de son parti à la tête d'un grand peuple, c'est par trop se borner. Et même n'être pas honnête homme. Au prix d'un grand peuple, il n'est si grand parti qui ne soit trop petit.
On parle toujours du devoir, pour un homme, d'être fidèle à son parti. Mauvaise foi, fidélité mauvaise. Il est un devoir supérieur, et c'est, quand on a le pouvoir, de ne pas faillir à sa fonction.
Si un homme ne doit pas, d'abord, être fidèle à l'Etal, quand il tient la barre, il est indigne de gouverner. 11 vaut mieux trahir son passé et sa conviction même, que de trahir la fonction qui nous est confiée.
Ils ont tant perdu la notion noble du service, qu'ils veulent asservir un homme à trois opinions (ju'il eut en nourrice, et qu'ils lui font un crime de servir la nati(^n.
Il faut être de son parti, tant qu'on ne peut pas faire autrement. Et il est naturel d'eu avoir le mépris, ensuite. Mais il ne faut pas le dire.
Ils sont soixante et quinze qui nient contre toute une nation qui affirme. Parce que chacun d'eux fait du bruit comme dix, les soixante et quinze se croient sept cent cinquante. Us ont raison : le métier du petit nombre est de forcer l'opinion. Et pourquoi pas, si les six cents autres sont assez lâches pour céder aux cris, et poursuivre?
Ils veulent la révolution, et ils font une idole de la LOI. Toute anarchie leur est bonne, et ils invoquent le droit écrit comme un dieu visible. Ils déchirent tous les intérêts qui cousent ensemble la société des hommes, et ils crient au sacrilège, non pas si l'on touche, si l'on suppose qu'on pût toucher à une ligne de la charte publique, laquelle n'est après tout qu'un trait d'encre sur un bout de papier. Ils mentent, ils mentent. Mais quand on ment à grand fracas, souvent on fait l'essai d'une nouvelle vérité.
D'ailleurs, le mensonge est l'arme ordinaire des partis. Ils renvoient tous à servir la vérité, quand ils seront au pouvoir. La vérité est, en effet, l'arme des plus forts.
Règle : Les politiques sont d'autant plus cyniques, qu'ils se prosternent plus bas devant les grandes majuscules des dieux abstraits : loi, égalité, et autres noms semblables.
En voilà un qui se couvre de cendres et s'arrache la barbe, tant la moindre atteinte à la Loi le désespère. Il donnerait mes jours pour l'honneur de cette vierge. Beau désespéré, certes. Mais son désespoir n'est pas