LA REINE NUE
Par un chemin vert et humide, qui sentait frais la jeune fille et les bras mouillés, je montais la pente d'une douce colline. Je marchais avec allégresse, gai comme le réveil. Quand je fus au sommet, une vue inoubliable s'offrit A mes yeux, comme à la soif du désir la cou{)c d'une satisfaction parfaite. Je baignais dans la joie. Je n'avais même plus le bonheur de la surprise : je volais au delà : sans entrave et sans
poids, et même sans convoitise, je planais dans a région paisible, où l'air est comme une aile de la lumière.
Le soleil se levait. Une forêt immense couvrait l'étendue lointaine vers l'Orient; el sa lèvre profonde gonflait un grand arc boisé sur l'horizon. Déjà le regard du jour baisait les cils des arbres sur le bord opposé, tandis que l'autre partie de la sylve frémissait dans l'ombre du matin. 0 beauté divine de ce contraste entre l'armée en colonnes des pins sombres et la perspective blonde du front de la forêt !
Au pied de la colline, qui descendait vers un large fleuve avec l'inflexion si douce d'une épaule juvénile, une puissante ville brillait dans la brume de l'aurore, qui vibre comme de l'eau courante : une cité fleurie d'or et de dômes, de campaniles roux et de flèches roses, et qui dormait encore dans la vapeur azurée du matin. Et verte, tendre comme la feuille du saule, aU delà riait la mer. Des navires s'y balançaient, ailés de voiles en triangle, albatros et mouettes géantes, qui semblaient enivrés de joie, à l'entrée de l'estuaire.
Cette vue m'emplit d'un bonheur si religieux, que jej m'agenouillai dans l'herbe; et je murmurai, comme on prie : « 0 beauté ! ô beauté ! N'est-ce point là Damasji couleur d'orange, où la pensive Athènes, ou Florence mystique? » Et bien que je ne la reconnusse pas, j'étai persuadé de connaître cette ville si belle. Je craignai de faire un mouvement, ou de tourner la tête, et presque de penser. « S'ii vient quelqu'un, me disais-je tout
bas, il ne faut pas ouvrir la bouche; des yeux même il ne faut pas lui parler : un seul mot dissiperait le prestige, et la vision ravissante s'évanouirait. Voilà donc la Florence céleste I »
Or, dans le même moment, le soleil disparut, le fleuve se voila, et le brouillard tira les draps sur la mer. Le sentier, au flanc de la colline, cessa d'être ce ruban d'espérance que j'avais suivi, et qui mène de la plaine nocturne à la lumière. Ce n'était plus qu'une route caillouteuse, sous la petite pluie.
Une femme nue s'avança, d'une démarche royale. Ses longs cheveux flottaient en manteau d'or rouge, sur ses épaules. A mesure que cette femme marchait, le sang coulait de ses pieds blancs. « Les pierres la blessent », me dis-je; et j'étais triste. « Mais pourquoi le sang ne se mêle-t-il pas à la boue, délayée par la pluie? Et, où donc cette reine va-t-elle ? » Et ma peine s'accrut de la voir sourire.
Elle se baissa, et ramassa une des pierres sanglantes. Et, l'ayant portée à ses lèvres, elle la couvrit de baisers. De l'autre main, elle fit le salut oriental, qui ressemble au signe de croix, se touchant le front, les yeux, la bouche et le cœur; mais au lieu de signer sa poitrine, du doigt elle désigna son ventre; et s'arrétant à ce geste lascif, elle me regarda fixement, elle que je croyais ne m'avoir pas vu jusque-là. Ses yeux m'apprirent qu'elle savait tout de moi, niieux que moi-même. Un désir cruel s'éleva dans ma chaii', et l'aiguillon me tourmenta. Elle alors, se cambnuit en arrière, renversée à
demi, fit fleurir sous mes yeux, comme un arc-en-ciel, son corps d'une beauté parfaite; et le parfum violent de cette tige montait à mes narines. Je fis un pas vers elle. Mais, ayant écarté ses doigts de son beau ventre, un serpent en jaillit, qui, sautant à terre, rampa vers mes pieds et me glaça d'horreur. Et comme je reculais, la royale femme brandit la pierre qu'elle tenait encore sanglante sur ses lèvres, et me la lança de toutes ses forces. Je la reçus au front, entre les deux sourcils, et je tombai, comme frappé de la foudre, en poussant un cri terrible. Cri étrange, en vérité; car il disait : « Délice! »
« CHANTEBOURDE »