SABOTS
Pour Pascal, il faut être vrai en religion : vrais chrétiens, vrais athées, vrais païens. Comme aujourd'hui, l'argent est la seule religion, il faut être vrai avec ses propres rentes.
Les faux pauvres et les faux riches sont en égal dégoût aux âmes fortes. Faux pauvres, les riches qui font les pauvres en théorie, comme on fait le mouchoir aux portes d'un théâtre. Faux riches, les demi-pauvres qui font la guerre aux pauvres pour le compte des riches, en chiens de garde. Qu'on soit sincère au moins avec la fortune, celle qu'on a et celle qu'on désire, qnand on sait si bien compter son or, peser ses pièces et en vérifier l'aloi.
Il faut être de sa classe, et ne point mentir honteusement aux avantages qu'on y trouve, dont on ne veut pas céder, d'ailleurs, même des bribes. 0 misérable auteur, qui écumes perpétuel lementcontre toutes les faveurs d'un État, qui ne t'en refuse pas une! auteur des auteurs, en vérité: je l'entends clamer comme un pauvre et comme un reb;'lle sous le fouet de la faim ; mais ce n'est pas
sur la route d'hiver, la besace au dos, les souliers percés dans la neige, et les épaules en loques serrées contre le vent. Il aboie dans un palais : le luxe l'enviroone, et les objets d'art sont entassés autour de lui ; il crie famine, le ventre à table, et il ne veut pas perdre une miette de tous les biens que son étoile lui prodigue.
Le riche a sa façon de saboter : quand il sourit au pauvre qui sabote. Gueux, qui ment à l'honneur de sa classe. L'homme d'art et l'homme de pensée sont les derniers des hommes, quand ils font la révérence au sabot : parce qu'ils vivent dans l'ordre, et tiennent tout de l'ordre. Qu'ils contemplent le spectacle, qu'ils s'en amusent même : mais, pour le moins, qu'ds ne le donnent pas. Il siérait qu'on les fouettât, qu'on les mît nus sur la place pour leur apprendre à ne plus mentir sans risque. Car ils mentent de toutes manières : ils mentent à leur classe, en flattant la classe ennemie; et ils mentent à la classe ennemie, en ne cessant pas de vivre dans tout le luxe de leur propre classe. Je ne croirai que les riches qui se dépouillent.
Il n'y a que deux classes d'hommes : les riches et les pauvres. Sont riches, tous ceux qui n'ont pas besoin, jour par jour, de gagner leur pain. Et ceux-là, certes, ne mangent pas que du pain ; mais ils déjeunent, ils dînent et ils soupcnt. Et, entre les repas, toutes les sortes de plaisir, où ils goûtent. Ce n'est pas ma faute, s'ils ont mal à l'estomac.
Ceux qui vivent dans le luxe et qui parlent contre l'ordre qui les protège, eux et leur luxe, sont des fripons sans conscience. Se vantent-ils d'être libres? Mais ils
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mentent : s'ils sont libres, encore un coup, qu'ils abandonnent leur fortune, qu'ils distribuent leurs biens, qu'ils renoncent à toutes les aises du luxe. Libres? ils ne le sont même pas de leur vanité! Elle seule est sincère, et c'est elle qui ment pour eux.
Mais l'ouvrier? Il n'est plus d'ouvriers. Les pauvres sont des serfs, liés aux machines. Tous, ils sont hommes de peine. L'homme de peine ne vit pas pour sa peine, mais pour s'en délivrer. Il ne respire que pour nier, cet homme d'ahanàqui l'on coupe le souffle. Il veut détruire, et il le doit, s'il le peut. Ils ne croient plus à rien qu'à leur négation, et on voudrait qu'ils eussent de l'honneur? Hypocrite qui s'indigne, après avoir ôté aux pauvres tous les moyens de la dignité.
Le nombre immense est l'armée des nouveaux barbares.
Ils vont, l'œil ardent sur les pays du soleil, dans la convoitise insatiable de la chaleur, du luxe, des femmes oisives, des fruits et de l'or. Ils aspirent à tous les biens de la terre : tel est leur rêve. Ils ne souffrent pas de la goutte, ni de la gastrite, eux. Comme les anciens barbares poussés par l'hiver et la famine, les nouveaux se ruent vers les Hespérides : ils ont l'épée de l'envie dans les reins; et, de jour en jour, la haine enfonce la pointe. Lorsqu'ils seront les plus forts, sortant de la violence comme de la forêt primitive, ils s'installeront dans votre droit, qui sera le leur.
Le plus noble courage d'un honmie : connaître que la force est la loi. Mais ce n'est encore rien, et seulement
l'étage matériel de rame noble. Le devoir noble consiste à faire passer le bien dans la force, à purifier la force, enfm. Alors, sans doute, comme tout artiste le sait et le pratique de naissance, l'esprit est la force des forces. Mais il ne faut pas, d'abord, nier la vertu de la force : même brute, même barbare, elle est vertu.
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