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Même un ij,raiid poète, pris de passion, il en est réduit aux cris. Quelle magie de nmsique ne faut-il pas, pour qu'un cri soit admirable? En général, les auteurs feignent une passion qu'ils n'ont pas : ils s'écoutent crier. Ils veulent à tout prix que leur amour en vaille la peine : c'est eux, d'abord, qu'ils en voudraient convaincre. Ils ont de l'esprit, et ils croient pouvoir en faire du feu. Il est naturel que leur style feint en amour ne vaille pas môme celui de leurs autres œuvres. Les lettres de femmes sont bonnes en ce qu'elles dépouillent un peu mieux l'artifice : elles n(; pensent pas toujours à autrui ; leur amour les occupe plus que l'idée qu'on en a; enfin elles osent abdiquer la bonne opinion que le monde a eue d'elles jusque-là, et qu'il ne leur pardonnera pas d'avoir perdue. Je parle de vraies femmes, et non de celles qui font métier d'écrire, lesquelles n'ont point de nom, en aucune langue.
Pour la plupart, les belles amours sont muettes. L'acte parle pour elles. La présence, le baiser, la mort et les pleurs leur tiennent lieu de toute poésie.
Les vrais amants seclierchentet s'étreignent. Ils pleurent, ils se déchirent, ils supplient. Ils n'ont pas le temps d'écrire, et ne se relisent point. Ils sont tout dans l'action. Ils ne se regardent pas faire. Ils sentent que les heures leur sont mesurées. Les belles amours ne durent point : le bonheur n'est pas fait pour elles, ni peut-être la vie.
Les grands artistes, seuls, ont |)arfois porté dans la passion une vue perçante de l'ivresse (|ui les entraîne.
Si, dans l'amour, ils ont pu rester témoins d'eux-mêmes, s c'est sans doute que, même dans l'amour d'une femme, ' l'amour de leur art prévaut en eux. Un sculpteur, dans ' la femme, objet de sa dilection, ne peut pas oublier la ; beauté du corps qu'il adore ; et parmi les plus ardentes ; caresses, son œil, sa main même relient tel geste, tel j mouvement, tel frisson de la forme chérie. \
On en veut souvent aux poètes d'écrire leurs letlres j d'amour comme si elles devaient élre publiées. Rien ; n'est plus vain que ce reproche. En passion, on est soi- | même plus qu'en tout le reste. Il est légitime qu'un j artiste, aimé pour son art, n'oublie pas son art, quand il aime. On ne perd pas son accent pour dire les plus beaux mots d'amcuir.
Je n'aime pas Uachel, il f^iut que je l'avoue. Le nom me tente peu, la femme moins encore. Je ne pense pas i être prévenu contre elle. Avec une comédienne, il est | vrai qu'il faut être partial pour n'être pas injuste. i
Nous sommes fort justes pour les femmes qui sont i mortes longtemps avant que nous fussions nés. C'est | pour la même raison qu'elles nous sont bienfaisantes, i he principal bienfait d'une femme, n'est-ce pas sa do- I cilité ? j
Un siècle ou deux après leur mort, pour plaire et | déplaire, il ne reste rien d'elles, les pauvres ombres, I que ce qu'elles ont le mieux caché durant leur vie : telst f* aveux faits à un seul homme, telles assurances don- -I nées aux autres ; leurs comptes de ménage ; les mots et i les gestes familiers de leur conduite. Une lettre d'amour !
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révèle parfois Téniiijme de leur âme : comment elles ont senti, connnent elles ont aimé, comme elles ont menti. Leurs mensonges nous font saisir leur vérité la plus secrète, qui fut sans doute un mystère pour ellesmêmes.
Celte fameuse Racliel ne laisse pas de faire un peu pitié. Elle tient de l'esclave reine. Elle sent l'Orient malheureux ; la triste folie du chaos intérieur la suit jusque dans l'établissement le plus solide ; sa gloire est assurée ; mais elle campe dans un palais. Elle me fait penser à Bérénice de Beyrouth, non pas à la princesse de Racine,
Elle règne dans Kome ; mais ce n'est que pour un
moment. Elle est venue un jour on ne sait d'où, et n'a
fait qu'un bond du quai sur le Tibre à la maison du
alatin : à peine y entre-t-elle, on sait qu'elle n'y doit
ias rester. Sous sa robe blanche de Vestale ou d'héroïne,
es genoux ont gardé les cicatrices de toutes les chutes
[u'elle a dû faire; et parfois, quand elle ploie la nuque,
le son corps tiède monte une lointaine odeur de Suburre.
în vain, elle dort dans le palais de César : elle-même
e sait jamais, le soir venu, si demain elle y couche. 11
a en elle le reflet sordide de l'avenlure. Elle paraît
fande et noble où elle est: mais on doute toujours
u'elle y soit à demeure. On ne veut pas penser à
heure où elle quittera sa place impériale et on en rêve
|»ulde même : ce sera de nuit, enveloppée de voiles,
un pas furtif, dans une fuite douloureuse et peut-être
us honneur. Pour Rachel, ce fut dans la toux, et dans
bO SUR LA VIE
l'affreuse mort aux minutes leiiles, les deux mains accrochées à la poitrine maigre, tâchant de retenir dans la gorge le souflle qui la déchire.
Dans la vie d'une fennne passiomiée, il n'importe presque pas qui fut l'objet de sa passion. Tant la passion es! créatrice. Pourtant, c'est beaucoup accorder à l'instinct d'une femme, ayant servi Racine et Corneille, qu'elle ait eu i)our amant ce commis aux hypothèques ])oétiques, l'honnête Ponsard.
Ce qu'on devine d'un peu crapuleux dans la vie secrète de Rachel, la lave, après tout, de cet amour avec le rimeur gris. Mais, comme beaucoup d'autres femmes, sa pire faiblesse, étant née pour une vie sans scrupules, fut assurément de prétendre aux amours bourgeoises. Elle joue mal ce rôle, qui n'est pas de son emploi. Le théâtre de sa gloire l'a peut-être, dès lors, forcée à troquer le plaisir en lingots contre cette fausse monnaie du respect, qu'on appelle si laidement la respectabilité. Depuis, l'on sait bien que les comédiennes sont le refuge des vertus et le suprême asile du bon ton. Il ne leur manque plus que l'eimui, pour s'égaler à tout ce qu'elles prétendent être.
L'étrange figure de Rachel : elle ressemble à ses lettres ; et dans son style, il y a de son corps. Point de beauté, mais une sorte d'expression chagrine, qui a pu séduire. Une langue impure, et un peu brutale ; défi voiles qui ne cachent rien, un squelette apparent, uni ossature indiscrète. En vérité, cette pauvre femme n'es pas nette. Elle ne va pas au bain tous les jours; ^6
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quand son Timo S(ul de l'eau fraiclie. elle n'est ])oint parée de discré'lion.
Elle était petite, niaii;re el noiraude, comme la Cliampmeslé. Elle avait l'air triste et cliétif, la mine maladive. Elle semble malsaine plutôt que passionnée. Elle enq^runlait, sans doute, sa beauté et son charme aux éclairs de passion qui, parfois, l'enveloppaient et la jetaient brûlante au désir tragique des hommes.
Je suis frappé, non j)oint qu'elle ne sache pas l'orthogra|)lie, ([ui n'est guère rien, mais qu'elle fasse des fautes où l'on discerne un mauvais accent. Voilà mi vice plus grave, dans une grande tragédienne, que tous les crimes contre la morale. Car il faut, d'abord, avoir les vertus de son état.
Sait-on pourquoi ? 11 me semble que je n'eusse jamais rien senti pour Rachel et que j'aurais aimé Desclée. Elle aussi morte jeune, elle aussi malade ; mais elle a la peau en pétale, les yeux gris et les cheveux cendrés, ]ui font une harmonie, si juste et si exquise, si naturelle enfin, avec l'ombre des peupliers sous le ciel de
le-de-France, en octobre ou en mai.
Desclée amoureuse, a connu les tourments de l'abence. Elle a caressé son amant de mots et de pensées
ndres ; dans ses lettres, il y a deux ou trois beaux aisers. A quoi juger la beauté des baisers ? A ce qu'ils
Dt envie, et qu'en pressentant la cruauté ou la bruire, on eût voulu les mériter.
Les grenouilles sont en peine : elles se sentent trop libres; elles veulent un roi, elles appellent Boileau. Elles aspirent à la paix des règles dans la mare classique. On voit, sur les franges de l'étang, tout un farcin de têtards qui bénissent le jour où leur tombera la queue, persuadés qu'ils mueront alors en goélands et en aigles. Que de bruit, que de vaines clameurs autour d'un mot. Mais, à les en croire, ce mot donne toutes les vertus ; et pourvu qu'ils soient classiques, demain les têtards auront des ailes. Demain.
Par « classique », ils entendent l'imitation, et ne s'en
Idoulent pas. Ils ont fait de si mauvaises classes, qu'ils
veulent humblement s'y remettre. J'en suis d'accord :
[qu'ils aillent sous la férule et qu'ils y restent ! Mais pour-
[uoi irais-je sur les bancs avec eux ? Je n'ai point bâillé
Virgile ; et dans la cour du collège, à treize ans, j'ai
reçu des coups pour Sopliocle et pour Racine, au nom de Victor Hugo : j'étais seul et ils étaient cinquante. En ce temps-là, comme depuis, je n'ai connu que des vainqueurs liéroïques.
Au fond de la tombe, les vieux régents sont bien vengés : leurs plus méchants élèves prétendent nous infliger les pensums (ju'ils méritèrent à l'école.
Ils ne savent pas du tout ce qu'ils disent avec leur classique : sous leurs yeux, c'est quelques modèles qu'ils se proposent de reproduire. Ils se bornent à la copie. Ils ne s'embarrassent point de l'esprit qui anima ces lignes, ni s'il diffère de celui qui les anime. Tout de même, ils ne parlent pas du goût en connaissance de cause ; ils ne visent qu'un certain bon goût, une espèce de correction froide, une manière polie d'être pauvre, une vertu qui ne se définit que par les manques. Leur goût, c'est le bon ton. Qu'importe le ton, si la musique est nulle ?
Puisque leur classique consiste dans l'imitation, il faudrait voir enfin ce qu'ils veulent qu'on imite. Leur idée, en art et en poésie, est que, par vocation, la France imite l'antiquité, comme Rome a imité la Grèce. Ou mieux encore, comme l'architecte de la Renaissance a cru restaurer les ordres antiques. 11 s'agit donc d'imiter une imitation. Et désormais, puisque le dix-septième siècle y a réussi en perfection, c'est l'œuvre de ce grand siècle qu'il faut qu'on imite. Imitation sur imitation d'imitations. Or, le fait est que, seule avec la Grèce, la|| France jusqu'ici ne s'est jamais imitée elle-même : c'est que la vie était en elle.
Si les Latins sont classiques au sens du dix-septième siècle, les Grecs ne le sont pas. En vérité ni Corneille, ni Racine, ni personne en ce temps-là, n'a comm le théâtre Grec. Ils n'y ont vu que ce qu'ils cherchaient. Que sont les Plaideurs au prix des Guêpes ? pas même une parodie : le jeu d'un petit garçon qui a lu, en riant, le Grand Aristophane. P/tèdre est une très belle œuvre : mais il y manque le sens de la grandeur. Tout est grand, chez les Grecs : la poésie grecque est à l'échelle de la grandeur. Ils n'imitent pas, eux : ils inventent.
11 faut donc que le classique ne soit pas semblable à l'imitation du classique. Et, en effet, il en diffère infiniment.
11 y a un vrai classique, un classique créateur.
Parler de classicjue, sans avoir jamais rien compris aux Grecs, l'heureuse méthode ! 11 serait peut-être bon de les avoir lus.
La |)arenté d'Eschyle n'est pas avec Corneille, mais avec Job, avec Dante et Shakspere. Sophocle ne ressemble en rien à Racine. 1! n'a pas son pareil, nulle part, si c(î n'est à Athènes même, dans Phidias, et avec Donatollo à Florence.
I)(^ tous les poètes, Arisl()[>liane ressendde le plus à Shakspere. Et IMndare, il fallait venir à nous pour qu'il eût des enfants et des disciples. On n'en finirait pas de monlrer que les Grecs n'ont rien à faire avec la soi-disant poésie classique.
Le goût est le tact de l'esiuit. il a nom la mesure, quiuid il est à l'œuvre, La mesure n'est pas la pauvreté,
ni la qualité mystique, dont tant de gens font : oh! et ah! en pinçant les lèvres et hochant la têle. La mesure est le discernement exact de ce qu'une œuvre doit être, et de ce que l'arliste y doit mettre pour qu'elle soit ce qu'elle doit. La forme classique ne confère pas plus cette vertu à l'œuvre régulière, que la symétrie ne produit l'harmonie dans une façade.
Le goût suprême est une suprême convenance.
Il n'est pas une grande œuvre, où l'on ne trouve ce discernement : et dans l'œuvre la moins classique en apparence, il est exquis. Nos têtards, pour écoués qu'ils soient, ne sont pas juges si la Tempête manque ou non aux divines convenances de Shakspere. Bien loin d'y faillir, chaque trait y répond avec une justesse exquise.
Le bon goût, dont on radote, est le plus souvent un petit goût d'eau sans sel, qui n'offense rien ni personne. Le manque de parfum, le défaut de bouquet, plutôt que la saveur délicieuse. Le goût, à la façon des classiques qui imitent, touche à l'insipide.
r Être soi, voilà la racine du goût, comme de tout le •reste. Le premier terme de toute convenance est de l'homme à son Œ'uvre. D'abord un homme. Le pire goût est de n'en avoir aucun, et de feindre qu'on soit ce qu'on n'est pas.
Il est un grand goût, où l'on reconnaît assez la convenance d'une grande œuvre à une grande pensée. Tel est le goût des grandes œuvres classiques, à la grecque. Elles sont la révélation d'un nombre, Elles sont fondées
sur l'ordre. Elles ont la vertu des proportions. L'ensemble et toutes les allures sont douées de style. La beauté de la langue, si elle est plus ou moins pure, voilà le seul élément qui varie. D'un mot, dans une telle œuvre, l'effet de l'art est une harmonie.
Toute œuvre, quelle qu'elle soit, où qu'elle se produise, est classique ou le doit être, où règne une belle et grande harmonie. De quoi donc est-elle faite, cette harmonie? en quoi consiste l'ordre et la convenance ? Capitalement, en ce que les moyens et l'expression, les signes enfin sont dans un rapport juste avec l'objet qu'ils signifient. Sur cette simple règle, on se rend compte que toute œuvre vraiment grande est classique. Un goût puissant, fort en couleurs, téméraire même, convient et convient seul à des œuvres qui respirent la force, l'éclat ei la puissance. Ces oeuvres seraient manquées, si elles n'étaient pas violentes. Tous les poètes ne sont pas au même étage sur la montagne. Toutes les voix n'ont pas la même étendue, et ne chantent pas sur le même ton. 11 est des coteaux modérés, où l'on ne voit point Eschyle sans ridicule; car il n'y serait pas sans chute. Il est des cimes orageuses, où Racine ne se ferait pas écouter, parce qu'il n'y saurait être entendu. La juste mesure n'est pas à la même hauteur, ni du même ordre, pour les uns et pour les autres. L'étape, à tire d'aile, n'est pas la même pour l'albatros, taillé en trois-mâts de guerre, et pour la gente alouette. On ne sait pas pourquoi les têtards feraient, eux seuls, le calcul de la mesure juste. Sans doute, ils sont la multitude : ils ne comptent donc pas, sinon à la droite du chiffre.
Tous les têtards de la terre, dans leurs académies, ne feront pas qu'il n'y ait aussi, loin des quais et loin des mares, peut-être inaccessibles, des sommets à l'Orient, et à l'Occident les solitudes atlantiques.
Qu'ils le veuillent ou non, Beethoven est classique, en dépit de Mozart ou de Haydn. Et Wagner, malgré tout, l'est déjà infiniment plus que le petit Grétry : pour la raison que, classique ou non classique, il faut d'abord qu'une onivre vive.
Dire de ces puissants qu'ils ont du désordre, c'est ne point les connaître. Ils ont leur ordre, que la force moindre ne saisit pas. Dante est d'un ordre admirable, qui touche même à la symétrie. L'ordre de Shakspere est si beau, si complexe, si vivant qu'il échappe toujours à nos petits métreurs selon la ligne droite ; l'ordre de Shakspere est orbiculaire : d'un foyer au centre, et selon divers rayons, il intrigue des courbes diverses qui s'enveloppent et se compensent les unes les autres.
De proche en proche, je réduis l'ordre classique à la forme vivante, qui est la seule forme juste.
La mesure n'est pas le moins du monde une recherche de la forme simple : mais une proportion juste entre la forme et l'objet. Ce qui est pauvre, n'est pas simple, par le seul effet de la pauvreté. La simplicité ne tient pas au nombre des éléments qu'elle implique. L'objet le plus riche et le plus complexe sera toujours assez simple, s'il se manifeste avec puissance. Sans quoi, il n'y aurait point de profondeur, et la beauté serait dépouillée de son plus rare signe.
Les petites œuvres d'imitation sont nulles : classiques, si l'on veut. Ce qui ne compte pas, pourtant, dans la somme humaine, n'est ni classique ni le contraire. Les grandes œuvres comptent seules pour la vie. L'imitation classique n'est bonne, que si elle porte l'esprit à veiller sur la pureté de la langue.
On imite les formes, et plus difficilement le style. Mais rien ne vaut que par l'esprit. Le dix-huitième siècle a les formes classiques ; et, en poésie, du moins, toutes les œuvres de ce temps-là sont mortes.
La vraie Renaissance a beaucoup inventé : c'est par là qu'elle vit, et non par Vignole après Vitruve. Les peintres et les musiciens ont sauvé l'art qu'allaient perdre les architectes. A Rouen, devant le Palais de Justice, comme à Notre-Dame de Paris, on a le sens d'un ordre divin, j'entends de la plus haute raison au I service du sentiment le plus profond et le plus rare. Un cœur bien né n'éprouve pas une autre émotion devant le Parlhénon. Mais les têtards demandent d'être horizontal au clocher de la cathédrale. Et ils maçonnent la Madeleine, pour rendre un culte au Parthénon : telle est l'école de la Maison Carrée, d'une infatuation sans I bornes.
En quoi les Pensées de Pascal, qui sont le plus beau