‹ Sur la vieChapitre 18 sur 56 · AVEC CALIBAN · texte numérisé non relu

AVEC CALIBAN

CORIOLAN

Traître, je le suis : traître aux cliiens, aux roquets, qui me mordent les talons. Je me suis bravé eu vous bravant : je le savais, et qu'il n'est pas de monde ailleurs. Il est un monde en moi, et je le porte. Ailleurs, il en sera connne à Rome, et peut-être pis.

CALIBAN

J'ai mon droit aussi. Et ton Sliakspere le laisse paraître : je l'ai, puisque je l'ai pris. On ne reviendra pas là-dessus, mon maître. C'est le droit à vivre. Tu es condauiné.

, CORIOLAN

; Pas par loi, chien. Tu seras toujours à la chaîne de

jines idées. Condamné, je le fus par l'immense douleur,

ihuand je cédai aux larmes d'une femme. Je vis alors

'lue Koine vaut tout de même mieux qu'Antium, parce

j{ue j'y suis né, et que la canaille romaine est plus

nàle que la racaille volsque. Mais surtout, je fus con-

amné le jour où je rentrai vainqueur. Comme la

ai)eur infecte des marais, au soleil couchant, l'odeur

l'est montée au nez de la laideur humaine. La bassesse

icurable des hommes me suffoque, et leur envie, et

affreuse sottise, racine de leur méchanceté. On n'arra-

jiera point ce tubercule tenace, ce bulbe d'injures et

î ricanements, qui pousse ses suçoirs jusqu'au centre

' la terre, jusqu'au cœur de l'espèce.

Quand je suis rentré victorieux dans Rome, j'allais à

Miort. (^est le destin de tous les t^rands : ils sont tou-

jours seuls, et la mort est cette amère solitude. Ils paient de la vie jusqu'à leurs plus vastes bienfaits. Ils sont exilés par votre seule présence, ô canailles; et comme si ce n'était pas assez, leur grandeur d'àme les exile de leur propre maison. Alors, vous vous ruez, vous aboyez à l'égoïste. Et ils sont punis de mort, pour leur noblesse la plus baute, et môme pour leur dévoûment. J'ai été banni pour avoir bravé le peuple, ton peuple, Galiban. IMais je meurs pour avoir sauvé Rome.

CALIBAN

Je le hais, je te hais. Mieux vaut périr que d'être sauvé par Coriolan. ïu es un mauvais maître : tu ne m'as laissé la vie, que pour m'humilier; tu ne m'as nourri que pour l'esclavage ; tu ne m'as fait naître au pavé que pour tes mépris. Je te hais.

Je ne suis rien par moi-même. Je suis une larve énorme, née de toutes les larves, et je les porte toutes dans la peau. Je ne suis ])as égoïste, moi. Je mange e( je rends en société. Je suis bon.

Pourquoi ne suis-je pas beau ? Pourquoi n'ai-je pa^ l'odeur de l'œillet? Pourquoi suis-je une injure à l'eau des fontaines? Mais je souillerai les sources ; je piétinerai les ileurs ; et je violerai la fille patricienne : j( lui ferai un bâtard velu de ma façon ; et il héritera prince méchant, de mon odeur et de tous tes titres Ainsi, je les aurai tous acquis à l'humanité. Au fond tu la méprises : je l'ai lu dans tes yeux. Et moi, j' aspire. Elle est belle, cette humanité, de titres à volei de patriciennes à violer et de sources à tarir, après le

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avoir eiiipoisoiiuî'es. Je suis bon. Je vais l'aire un bruit qui éteindra toute musique, un bruit qui fera la joie de toutes les digestions : et comme elle en va rire, la b(^nne humanité !

CoRIOLAN.

A (>résenl, })araît-il, il me faut des excuses. Çà, viens, ma brute, ne grogne pas. Tu grandis, tu grandis. Ta laideur semble déjà bieu fatale. Dire que je ne peux plus me passer de toi ! Tes médecins me l'affirment; car tu as cent médecins, comme un roi ; et dans le nombre, ceux qui soignent mes gens.

Que je te casse le fouet sur le dos, qu(^ je t'envoie les convulsions noires ou la crampe rouge, ils te massent, ils le bouchonnent, ils te soignent. Ils te font baume et onguent de leur langue patiente. Tu es cher à la Faculté. Tu ne crains plus les coups. C'était ta seule grandeur. Et si l'on l(^ meuble la panse de mortelles coliques, tu ne tiens plus ton ventre en geignant : lu te soulages, chien; lu t'accroupis devant ton prince. Le isecret des secrets t'est connu, désormais : lu calcules 'outrage; tu sais être méchant.

Je suis méchant, mais pas plus que la vie. Quand la

jner retourne un navire comme la peau d'un lapin qu'on

icorche, quille en l'air et tête en bas, l'ouragan ne

[inquiète pas s'il noie des brutes comme moi, ou

rospero et Coriolan.

Je ne suis rien par moi-même, je t'ai dit. L'ignoble îrlu de ma mère a fait mon génie. Sycorax m'a mis

bas dans le taudis de la boue. Je sens fort mon fruit de ruisseau. L'ignominie est la poche aux germes. Là, dans le secret des métamorphoses, la force n'est jamais éteinte. J'ai des appétits que tu n'as pas : l'ail et la ciboule, comme tu dis.

Tu n'en \)eux rien savoir, loi qui n'as point connu l'âpre misère. Il faut avoir eu faim; et la fringale d'abaisser les grands est mille fois plus aiguë que celle du ventre. Oui, je te hais, prince, pour moi et tous les miens. Nous le haïssons : c'est notre honneur, à nous. Et plus que tout, nous haïssons en toi ce que notre cœur respecte. 0, si je pouvais gratter ma lèpre de respect, une bonne fois!

Nous voulons être comme vous. Ou que votre race disparaisse, si nous n'en devons jamais être! Ce n'est pas assez de mûrir en bons bourgeois. On peut s'entendre avec ceux-là, et parler comme eux, qui si tôt apprennent à braire comme moi-même. On peut devenir riche. On peut être le nombre et la force. On peut ravirij les places et les titres. Mais le maître, c'est toi. Toi, la puissance! Toi, le droit au règne, môme si tu n'es rien dans rÉttit. Voilà l'objet de notre dévorante envie.

C'est toi, Coriolan ou Prospère, de quel nom qu'on te nomme, c'est toi le luxe suprême. Réduit à la dernière misère, ton âme est toujours en possession de ce luxelà. Car tu ne vis pas pour les biens que tu possèdes. Les voluptés ne le sont rien : tu ne me volerais pas un baiser, ni à ma fdle, ni à ma mère. Tu as tout, ô maudit, et tu trouves tout en toi.

0, que je te hais ! Si, du moins, tu voulais nouî

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