‹ Sur la vieChapitre 19 sur 56 · AVEC CALIBAN · texte numérisé non relu

AVEC CALIBAN

aimer, ou faire un peu semblant. Mais tu n'as pas de cœur. Ton amour même nous méprise. 0, que je te hais !

CORIOLAN

Et je veux que tu me haïsses. J'aurais pu t'avoir en pitié, si tu étais resté esclave. On t'a versé du vin; et tu as pris goût à l'ivresse d'être libre. Tu te crois libre, brute, parce que tu me fais obstacle ; mais ta liberté n'est que la négation de la mienne. Or je domine sur toi, même si tu me tues. Tu ne seras jamais que ma monture. Humilie-toi, si tu veux que je te reçoive en grâce. Mais quoi, tu ne peux plus être sauvé: tu n'es plus capable de te mettre à genoux.

CALIBAN

Je suis bon. Mais au mal que je ferai, tu connaîtras ma force et ma dignité. Caliban est bien vivant.

CORIOLAN

Tais-toi, gorille. Même si tu dis vrai, ta vérité est toujours basse.

La méchanceté réside en tout ce qui vit ; mais aussi la bonté ; et même en toi, homme cellule, brute première, matrice à appétits. Cependant, tu n'es pas digne de voir plus d'un côté en chaque chose, ni plus d'une seule en toutes.

Ktre méchant, ou être bon, c'est toujours être soi. La méchanceté n'est que la ])etitesse. Pour énorme qu'il paraisse, le mauvais est petit, comme tu l'es, sac à vin : c'est son appétit seul qu'il veut être. 11 se préfère à tout le reste : il est sa limite.

Tu ne sauras jamais eu quoi la i^randeur consiste : être à l'étroit dans soi. Être grand, pour être davantage: voilà ma bonté. C'est pourquoi la condition d'une grande bonté est aussi dans la force. Je conviens que ta méchanceté est forte.

CALIBAN

Je suis maître de la rue et des Jardins, désormais. Je me ris de toi. Je perds de mon poil, et je commence à me laver. On me parfume.

CORIOLAN

Règne donc dans la ville, ô canaille, sainte matière. Sois ton propre fumier. II finira par naître quelque fleur aussi de toi, si j'en crois l'ardeur à l'insomnie de cette planète femelle.

ïu as porté le décret contre resi)rit, et il faut que tout soit matière, dorénavant, comme toi. Le nom seul (le l'esprit te semble un outrage. C'est sa vengeance.

ÎNous ne savons, nous, ce qu'elle est, cette matière, sinon l'horrible puissance qui se révèle et qui senonnne en toi. Mais toi, qui sais à miracle ce que c'est que l'esprit, sache qu'il est ce qui te crée tandis que tu le nies.

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