AUX PO H TE S DE THÈBES
la mort. 0 mon amour, j'ai connu la profcmdeur, depuis ((ue je t'y ai vu descendre. Tu es là, et lu n'y es point. Jt' suis ici, et n'y suis )»as.
Que le reste-l-il, ô Roi de ïlièbes? ïu abdiques le règne, et l'Amour t'a manqué. Je conduis seul mes funérailles solitaires.
Comme la nuit, les cheveux dénoués, sur le billot, je pose la tète, Amour, sur ton tertre désolé. Et je ne remue j)lus. J'attends le coup.
Ravi de douleur, ravi de tristesse, je n'ai plus que ma douleur, je n'ai plus que ma tristesse. Et cela aussi me doit être enlevé.
PftTRONE, L'HOMME DE GOUT
Il n'y a rien de si connu que la mort de Pétrone, dans Tacite (1). Selon de bons juges, il n'est pas de plus belle mort chez les Anciens. De son départ, Pétrone a fait un chef-d'œuvre. Ce serait le miracle du bon goiit, si la perfection du goût pouvait admettre le moindre excès: le prodige en est un. Étant d'un goût parfait, la mort de Pétrone est aussi simple que l'acte le plus ordinaire d'une vie élégante. Gomme dit Saint-Evremond, il n'en fait pas un objet considérable.
Socrate, père des philosophes, n'en finit plus de parler. 11 fait leçon, encore ; on dirait qu'il en profite. 11 ajoute bonne mesure de discours graves à cette quantité de paroles, qu'il a répandues dans Athènes, pendant près de quinze lustres. Il ])arle tant d'aller en paradis,
(1) Tacite, Annales, XVI. 18, 19.
qu'après tout il regrette peut-être un peu de laisser la terre. Et pourtant, il y laisse Xanthippe. A soixantequinze ans, il fait beau mourir en certifiant l'âme immortelle, et sans même oublier le coq qu'on doit à Esculape.
Pétrone est plus libre. Jeune encore, il quille la vie comme on sort de table. Il ne s'occupe ni des dieux, ni de l'âme. Il ne connaît que ce monde, et Pétrone. Homme de toute volupté, il fait grand cas, sans doute, de Pétrone et du monde. Mais pas plus qu'il ne faut. Les fumées de la mort ne sauraient troubler cette tête si claire. Etre en vie, et jouir de vivre, c'est la grande affaire, et la seule, tant qu'on y est. Mais il n'importe en rien qu'on y soit, ni aux étoiles, ni peutêtre à soi-même. Voilà enfin un athée, net, solide et pur comme un diamant. Il ne tient pas à Pétrone, en vérité, qu'on lui demande de mourir plus d'une fois, tant il y met de simplicité. Or, le plus beau de Pétrone, c'est qu'avec tant de raison, bien loin d'être glacé, sa nature est ardente.
Le Satiricon, ou Fauneries, qu'on attribue à Pétrone, est sans doute le livre le plus original qu'il y ait en latin. Les érudits ne veulent plus qu'il soit de lui: pour eux, il a trop d'esprit et des grâces trop fortes. Ne pouvant faire que le livre ne soit pas, ils se vengent, du moins, sur l'auteur, en niant qu'il existe. Mais, malgré eux, le livre est là et l'homme aussi.
Sans l'homme, on voit mal le livre. Et moins le livre, l'homme n'a plus cette grande mine, cet air unique, à
PKTROiNE 99
Rome, c}ui tient un peu du Grec, et du Français bien davantage, tel que pouvait l'être un seigneur de Provence, au plus beau temps de l'énergie, entre Louis XIH et la Fronde. J'en crois là-dessus un homme de l'époque, le charmant Saint-Evremond, qui en sait plus sur Pétrone que tous les érudits ensemble, parce qu'il l'aime et que sa prédilection devine ce que les savants ignorent. Saint-Evremond parle de Pétrone avec un sons exquis, mais selon ses moyens, qui sont modérés : il le fait trop })oli, trop galant, trop à son image, comme il arrive toujours, et surtout aux voluptueux.
Satirkwi, le titre même est grec : ici, les parures de la volupté sentent toutes la violette d'Ionie. Mais le génie est plus ferme, la chair i)lus mâle; et c'est l'âme virile de Home dans la guerre du plaisir. V\\ autre jour, je prendrai ce livre ; j'en tournerai les pages pleines d'ordures et de délicatesse, ce mélange de vers délicieux et de la plus vive prose : c'est la chronique du lupanar, mais écrite par La Rochefoucauld et La Fontaine. TiC contraste étonnant de la peinture et des objets décrits, |)lus même que la variété des couleurs, fait d'abord le prix de l'œuvre. Quel bon ton peut avoir l'infamie ! l^e style du peintre et ses figures sont tou- Ijours d'une retenue et d'une élégance égales ; la force du trait n'y perd rien ; plus les actions sont honteuses, Iplus les formes sont pures. Pétrone, sa manière de dire Uauve toute** (jn'il dit.
Pétrone est tout entiei' dans vingt lignes ardentes de Ifacite. . ^ ^"'"
D'où veimit-il? Était-il de Marseille, comme on le raconte? En ce temps-là, Marseille était encore en Provence. Le fait est que Pétrone, si dru romain qu'il soit, le plus raffiné des sept collines, a la saveur provençale: C'est un arôme de vie. Il tient parfois de Stendhal ; il a de ces hommes si verts et si vifs, d'un esprit si prompt, qui se joue de penser et d'être même, mais sans cesser d'en jouir, comme on en trouve entre Arles et Aix, Aix et Grasse. 11 a dans le trait une élégance nue et directe, qui me rappelle souvent Ronge et Noir. 11 donne à l'éloquence aussi peu qu'un Latin puisse faire. Et partout il s'en moque. De là, qu'il est si éloquent, à ses heures: il fait semblant, et il sourit. Le sourire de Pétrone n'est pas un fin rayon sur un doux visage. 11 est aigu, plein de feu et fort grand. Ailleurs, il passerait pour rire.
Je le fais naître à Marseille, sous Tibère. 11 s'est ouvert les veines dans sa villa de Cumes, près de .\aples, en 66. Il devait avoir onze ou douze ans de plus que Néron. Certes, il est d'une vieille famille; il a été élevé aussi bien que personne; ses mœurs sont patriciennes; il a une grande fortune.
Homme de plaisir et homme d'action, propre à tout, supérieur en tout. Il est le premier en tout ce qu'il tente, dès qu'il s'y applique ; mais son application est choix de la volonté, non pas effort. Nul ne sent moins la corvée, ni l'école. Il a étudié à Athènes et à Alexandrie. L'Orient lui est familier. Il a été consul, et pro-
consul en Asie. Il passait avec la même aisance du plaisir aux alTaires, el des affaires au plaisir. Un jour, il a rencontré le Prince: Néron imberbe l'a pris pour confident et pour modèle, avec la passion curieuse, nourrie d'envie, qu'un jeune homme à ses débuts peut avoir pour l'homme achevé, maître de soi, et dont la supériorité tranquille s'impose, comme un fronton, en tous les ordres.
Courtisan, Pétrone a été l'idole de la cour. Il y fut l'arbitre du goût et le favori du prince : il y faisait la mode. Mais le second âge de Néron devait haïr le premier, comme il est fatal à ceux qui ont manqué leur ambition. Néron est un grand homme manqué, à tout le moins un acteur qui n'a pas réussi. Moins qu'un homme, c'est le dieu des comédiens. Toutes les jalousies de César et toutes les haines de la cour ont conspiré à perdre Pétrone. En dieu des comédiens, Néron était le plus jaloux des hommes : il l'était d'Apollon : combien plus de Pétrone, qui n'est pas un dieu dans un temple, mais un témoin dédaigneux et un juge. Plus Pétrone se tait, et plus Néron sent le grand goût qui le condamne. Il soupçonne le mépris, ou pis encore, l'indulgence. Le sourire de Pétrone lui fait la plus cruelle injure : qu'il blâme ou qu'il approuve, il dédaigne et il raille. « Quoi, ne suis-je pas un dieu pour le seul mortel que je voudrais réduire? Mes vers ne sont-ils pas bons? Et s'il les loue, je sais qu'il se moque! » Quel comédien, surtout s'il est maître du monde, ne haïra pas, à trente ans, I d'une haine inexpiable, un modèle qu'il s'est donné jdix ans plus tôt et qu'il n'a pas atteint?
Plus même qu'un reproche, Pétrone était la vivante satire de Néron : non pas, comme Sénèque, la morale en pleurs, qui branle la télé ; mais la volupté offensée, qui se détourne avec dégoût. Néron est forcé de rougir au seul nom de Pétrone, qui lui rappelle les plaisirs exquis que ce guide, naguère, lui a fait connaître. Dans la fange sanglante où il se roule avec ses histrions et ses affranchis, il a la rage de sa honte; car enfin il a voulu mener la vie exquise; et c'est trop d'un tel souvenir pour ravaler à la boue la vie qu'il mène, désormais, dans la luxure cruelle et le délire. Décidément, Néron ne peut plus changer d'emj)loi : il ftiit le tyran, et Ton verra ce qu'il peut dans ce rôle.
Pétrone succombe à cette jalousie enragée.
Je le vois, quand il pense à s'en aller de la vie, aussi simplement qu'un patricien, possesseur de nombreux domaines, quitte l'un pour l'autre, selon la saison. Et d'abord, quand Pétrone a l'idée de ce qu'il doit faire, il agit sans plus tarder.
Il n'a plus vingt ans, où Ton est à tout, sans croire à soi ; ni même trente, où il échet que l'on ait foi à l'action, si même on doute de tout et de soi-même. Il est sur la pointe des quarante ans. Suivant les hommes, c'est l'âge, ou cinq ou dix ans plus tard, qu'on aime d'autant plus la vie, qu'on croit moins à tout ce qui n'est pas la vie même. Et tout n'étant qu'un propos en l'air, ou le songe d'une ombre, ou le rêve d'un fou, il n'empêche que l'homme fort se fixe en soi de toute sa
force. La vie est le lieu on l'on croit à soi-même. Et parce que l'on croit à soi, on croit à elle.
A^e où l'on est au plus haut de la vie, ne fût-on pas tîoi-mèine accompli. Car parfois l'homme grandit de toute Tombre que la montagne jette sur lui, à mesure qu'il la descend. Et les uns commencent de descendre à quarante ans, les autres à cinquante : d'autres, encore plus lot.
IV'Irone regardait les deux versants depuis quelques mois. Au moment qu'il va partir (oui de bon, et choisir une destination lointaine, il a mesuré le beau pays qu'il laisse ; et il découvre la vallée du voyage, I jusqu'au port : là-bas, voilà donc la rade commune où, ; à toute heun?, (;n tout temps, des feux sont allumés, l pareils aux torches nocturnes. Et le vent de mer est \ l'urne de ces brasiers.
i iVHrone se j)0ssède en perfection. 11 a connu tous les
I plaisirs. Eùt-il été jusqu'à l'abus, l'excès ne le tente
pas ; il peut s'y prêter : jamais il ne s'y donne. Sa loi
est le plr'in jeu d'une belle nature. Tout est permis, qui
la fortihcî et l'accroît. 11 n'est vice qu'à ce qui l'énervé
[et la diminue.
Il n'a jamais manqué, non pointa la mesure coinjinune, mais à sa proi)re mesure. Le passe-temps de l'un ijîst la luxure mortelle de l'autre. Tel est ivre pour une fjl'oupe de Falerne; et tel autre ne l'est pas à moins de rois amphores.
Il est assez fort |)uur être humain. Il est indulgent par agesse. Il a de la bonté, pour un Romain : parce que on intelligence est sans lacune. L'hygiène de son esprit
lui défend la cruauté. Il ne s'émeut pas que le sang d'un esclave coule ; il n'en jouit pas pourtant : il goûte des plaisirs moins crus ; et il sait, tout de même, que le sang servile est à moitié du sang humain. Il a du cœur, quand l'occasion l'y invite ; encore faut-il un peu qu'elle le presse. 11 ne pleure jamais. Pour Pétrone, en tout, ni trop, ni trop peu, hormis en ce qui regarde le plaisir de l'esprit : la volupté de comprendre est sans limites. Et son excès la défend de l'excès même, puisque c'est l'ironie.
Son âge plein est donc plein de force. Pétrone est capable de faire ce qu'il veut; et il sait s'y plaire, ce qui est le plus rare effet de la force. Il est toujeurs jeune, quoiqu'il ait, déjà, moins de jeunesse que de puissance. Il peut veiller ; pourtant, il ne multiplie pas les veilles. Les actions amoureuses lui sont un tel délice, qu'il s'interdit de les trop redoubler ; il préfère, dès lors, en lui, le héros qui contemple au héros qui s'elTorce. Enfin, il tient plus au poète qu'au poème. La rareté de la pêche, qu'il cultive et qu'il invente, la lui rend désirable entre toutes : il l'aime mieux que toute une corbeille de fruits cueillis,
Le bain est prêt, et tiède à point. Il dépouille la toge, et la laisse aux mains de son plus bel esclave. I marche sur les dalles fraîches ; et dans la lumière du couchant, Pétrone nu est une noble forme de porphyre^
Il est assez grand. Sans avoir le corps d'un athlète, i a le thorax en bouclier et la grande poitrine d'un pui sang. Deux mûres brunes font graine à ses seins. Toujours souple, il n'est plus svelte. Il a le pas léger, mais nor
rapide ; et dans son allure vive, il y a un air d'autorité. Il tient plus fortement à la terre. Ses jambes sont d'une maigreur élégante, et ses cuisses longues. Il est épilé avec soin.
Sa force est dans ces bras noueux, où les muscles roulent, et qu'allonge, un peu longs déjà, une main brune et fine, au pouce de bronze. La puissante attache des épaules, le cou d'un seul jet, en colonne sans cannelures, le dos large et creux aux reins, tout le corps, sec et plein, la peau lustrée, cuite au soleil, roussie par l'exercice, tendue par l'eau froide et les jeux, dorée par l'onction des parfums et des huiles, c'est le corps d'un voluptueux, qui, livré à toutes les voluptés, et aux plus molles même, n'en goûte aucune dans la mollesse continue.
Le beau ci'âne, et la forte tête I Le nez droit et court ; le teint de chaude brique. L'oreille, quoique petite, musicale et bien collée aux parois ; et sous le lobe charnu, à droite, un signe noir, un grain rond comme un œil d'alouette ou de nmgc. La grande bouche sinueuse respire tous les plaisirs. Les lèvres serrées retiennent le trésor de l'attention et du commandement ; elles seraient presque graves, si elles ne s'ouvraient complaisantes et libérales, sur de larges dents à l'émail éclatant. Et quand elles rient, un long pli pince a joue, d'une mordante raillerie. Au repos, visage consulaire, qui pourrait avoir, quand il faut, non moins ie sévérité que de dédain, si la majesté sans apprêts l'une raison inébranlable ne lui était pas plus natu- -elle.
Que de pensées, pourtant, se font jour sur l'ample front sans rides, que partage un dur sourcil d'ébène ! Il est carré, haut et large : brun, mais plus blanc que les joues. Il porte, comme un laurier de vigueur, sa couronne de cheveux plus noirs que le jais de Provence, quand le soleil en tire des étincelles. Et les yeux seuls ont plus de flamme, ces forts yeux bruns, au regard d'or qui brille comme un rayon, qui sourient jusque dans la colère, et qui ont l'incidence féline de la volupté jusque dans la réflexion.
Les idées et l'expérience du monde n'ont pas labouré ce front de leurs grifl'es. Elles n'y ont pas laissé la trace de l'effort, ni les marques de la défaite. Elles se sont mêlées à sa limpidité ; elles en font la lumière. Sur le front de Pétrone, je ne lis point la hauteur ni la mélancolie de la sérénité. Il a l'éclat égal de la grande intelligence, pour qui la vie est un plan à bien lire : la tranquille possession de soi, l'ordre dans les souvenirs, la promptitude duns le choix que l'action propose; la volonté toujours prête, que ne saurait étonner un problème non résolu, qu'une question non posée n'arrêtera pas. Supérieur au baiser de Vénus sur un lit de roses, le plaisir de se plaire.
L'esprit, que cette figure reflète, a jjarcouru le monde des principes, des préjugés et des philosophes : il s'est fixé dans le doute salutaire et la sagess^ d'Épicure, comme Pétrone lui-même, ayant visité tout l'Empire, préteur ou proconsul, s'est établi à son rang, qui est le premier, dans la solidité de l'imuniable Rome, que l'on dit éternelle.
La sagesse de Pétrone est le tenno admirable de l'intelligence : Je n'en sais point d'autre à un inonde sans charité.
Il oscille entre ses deux dictons : Primus in orbe deos l'ecit timor. el : Vicamus, dum licet esse, bem. Qui est à (lire : La peur a fait les dieux, et : Vivons, tant qu'il fait bon vivre.
Maître de son corps et de son espril, [*étrone est
riioniine maître du monde. Mais il arrive que Néron le
soit aussi — ou la plèbe, ou la peste, ou tel monstre
omi de la terre, sinon issu dos dieux. Pétrone ne craint
)as l'infamie ; mais il y répugne, il l'évite. L'avantage
de Néron sur lui, c'est qu'il la pratique.
Pour({uoi se refuser à l'infamie? Pétrone sait passer
à travers toutes les ordures avec élégance : il est chaussé
le manière à ne jamais se salir. Il a cette liberté de
ugement qui fait à la conscience le môme usage que
'habitude du bain, trois fois par jour, à la chair robuste
t délicate.
L'élégance et le doute purihent les turpitudes de
action. Il n'y a de vice qu'autant qu'on y croit. Pétrone
irait donc invulnérable, s'il ne croyait au style. Lui
jui se prête à tout et ne se donne à rien, il s'est donné
)urlant au beau style, dans la vie comme dans les
|/res. Que ce soit la ligne pure, la simplicité parfaite ou
couleur la plus rare, la beauté du style se fait sentir
'ivresse royale qu'elle cause, où l'homme jouit plei-^
ment du monde et de soi* Cette beauté dégoûte de
toute laideur celui qui Fa connue. Les capucins du Portique n'ont pas prévu une telle vertu, qui se passe même de disciples.
Pétrone ne s'indigne de rien ; mais il ne souffrira pas qu'on exige de lui ce que son goût refuse. Il ne feindra môme pas, s'il lui plaît de montrer au maître du monde qu'il a un maître. Pétrone goûtera la soupe des voleurs dans un plat de vermeil, ciselé à Syracuse ; mais il n'avalera pas l'injure d'un affranchi, qui parle pour César, ni les crachats, ni l'argot de Tigellin.
Pour libres que nous soyons et maîtres de nousmêmes, il ne faut pas qu'un bas tyran nous menace dans notre liberté et nous heurte dans nos préférences. Entre nous et lui, il y a le style.
Et enfin, on n'est maître de la vie que pour n'y tenir pas.
Il pleut iniplacableinent.
Déjà la Seine lèche les berges. Jamais, à la Saint- Jean, on ne vit si dure et si furieuse celte douce reine des eaux. Elle a la couleur des glycines au crépuscule. JElle roule un flot d'ardoise et de mercure, à reflets l'acier bruni. Elle ne sourit plus, elle qui est toute len-
mr élégante, et qui s'attarde dans le sourire. Elle a l'œil mauvais. Le vent d'ouest frise, soir et matin, de
)ucles blanches la Seine grise : il Tenvieillit. Sous le |30nt, le vent et le courant contraires font des vagues btranges, qui jouent la marine; et le murmure du [•emous s'enfle contre les [)iles : cet été, la Seine gronde.
La terre crache l'eau, (|u'elle ne peut ])lus boire. La fjrêt voisine est })leine de flaques, où l'insecte jmllule,
)llant à la peau, tenace, multiple et nul à l'égal des [oliliques sur une vérité éternelle. Au delà du fleuve,
110 SLR LA VIE
sur le bord de la Seine presque à pic, c'est le plateau là commence l'épaisse Brie, large et juteuse. Elle est lardée de glaise, qui bave sous le pied. Soucieux horizon, aux sourcils de bosquets tristes. Sous le ciel gris, lampassé de quelques rayons furtifs et obliques, le paysage prend ce caractère de grandeur, qui est si naturel à la plaine, quand on sait la confronter au firmament, dont elle est l'ombre solide et charnelle. Un léger rideau de pluie corrige l'aigreur des céréales trop vertes. Les champs sont hauts en tige, à cause de l'eau perpétuelle. Le blé est mal grenu. Tout va verser, vienne un fort orage. L'avoine est maigre, mais d'autant plus gracieuse, en son grain d'une forme si lunaire et si féminine. On ne voit pas le bétail : il vit à l'étable. Le lait, gras, onctueux comme en Cotentin, va dans les cantons briards, où l'on fait le fromage. Ils l'aiment trop lait et coulant, un peu jaune; mais quand il est frais, il est d'un blanc si pur que la plus belle crème ne s'y com-[ pare pas : on dirait une purée de camélias.
Gens de terre et gens de plume : ils ne sont pas près de s'entendre.
Les bucoliques ne sont jamais lues des bergers ; et i n'est almanach que les paysans ne préfèrent aux Géonr giques. Heureux, s'ils savaient leur bonheur? Mais il] ne le savent pas.
Si un homme parle avec éloquence de la vie ai champs, je reconnais un citadin. Tolstoï, à quatre-vinj trois ans, le mois passé, les paysans de Toula lui oh volé ses chevaux et pillé deux ou trois granges. Naguèfl
ils lui jcîlaient des cailloux sur la route. Ils finiront, pout-élre, par le lapider. Enfin, ils le haïssent : c'est qu'il les aime malgré eux. Rousseau fut aussi hué au village.
Les paysaus ne veulent pas qu'on les aime. Ils veulent qu'on les délivre : de l'KUit, de l'impôt, des saisons, de la terre enlin.
Les paysans sont des hommes comme les autres, hormis dans les livres des poètes ; mais moins heureux que les autres et plus sujets à souffrir tous les maux du destin. La fille de ferme mène la vie la plus dure entre toutes les femmes. Il faut être trois fois plus fort pour vivre sur son lopin de terre, que pour vivre à la ville, même dans un taudis.
Parce qu'on vit à la ville, on vante la vie à la camwigne. Mais d'ailleurs, qui entend la mener en toute 'érité? Le petit paysan est un esclave. Il a le plus cru 'es maîtres, qui est le temps, avec ses maîtresses folles, îs saisons, dont on ne sait jamais, à midi, ce qu'elles 3ront au crépuscule. Néron a moins de caprices, moins e fureur, moins d'ironie.
Pour les gens de lettres, la campagne est une élégie, le chanson élégante. Ils vont faucher deux ou trois 'Urs, pour montrer qu'ils ont des bras. Ils s'amusent à moisson, aux javelles. Ils font les foins et les blés, ils îDt et ils battent le grain : c'est pour jouir de leurs |u8cles, et pour tuer le temps.
ll^ vrai paysan ne fait rien que pour manger. Il cou- Ite le ciel, i>our savoir s'il aura du pain. Voilà ce qui
H2 SLR LA VIE
lui donne ce long regard, presque sans pensée, pareil à l'attente d'une réponse capitale, un regard semblable cà celui des graves bêtes qui ont faim, et qui ne savent jamais, voyant venir l'honjme, s'il va les nourrir, ou s'il ne va pas les tuer.
Gens de la ville, j'ai souvent pensé que pas un ne prendrait la faulx,s'il était seul, dans un canton désert. Ce qu'ils s'amusent à jouer, le paysan le subit par l'effet d'une contrainte, qui n'a pas de fin. La nature est le recors de toutes les heures. Il ne peine pas pour son plaisir, mais par force. La nécessité est sur son dos, comme le tigre sur l'encolure du buffle. Non seulement il est esclave, mais il n'est pas payé. Même s'il vit ta l'aise, et si sa famille mange, il est lié aux espèces de hi terre, aux fruits qu'il en tire, à ses pommes de terre, i son porc, à sa farine, à ses choux. C'est pourquoi le signes de l'échange ont un tel prix ta ses yeux. Il y a di rêve dans l'avarice paysanne. La farine, les choux, 1 cochon, l'avoine sentent toujours la terre et sont tou jours de la terre. Mais l'or, aux yeux de joie solaire t de plaisir brillant, est le symbole de toutes les volupt» et de toutes les p.assions. D'un seul mot, l'or est levisaj de la ville. Et parce qu'il a vu de l'or, ou qu'il enada un coin de son àtre, le paysan est appelé par les voix ' la sirène. Il les entend ; il les épie. La face dorée < l'apparition qui illumine les nuits mornes de la fern L'amour du travail qu'on fait peut seul donner la jf de le faire.
Tout en tenant leur rôle champêtre, les gens deai ville rentrent dtins leur peau bourgeoise, le soir souiaj
AUX CHAMPS as
lampe, et cliaque fois qu'il leur plaît. Ils se délassent à lire. Ils ont des amis. Ils dînent de fêle, chair et poisson, tous les jours que Dieu ûiit. Leurs femmes barbouillent de la toile ou du papier, de la morale ou de la charité. Leurs enfants font les anges sous les ombrages. A la première pluie, ils sauront bien s'en aller. Ils n'entendent pas que la campagne les enchaîne; mais au contraire, ils y goûtent une liberté nouvelle : ils y ont toujours plus de force qu'à la ville, y semblant toujours plus riches. Même encroûtés de dettes à Paris, ils font voir leur or aux labours muets. Ils jouissent de leur supériorité. Et ces paysans du Quinze Août, loin de renoncer à un seul de leurs biens, sont même sénateurs, de surcroît.
Ils ne se privent de rien. Or, êlre paysan, c'est se priver. Quel vrai paysan n'est pas serf de sa terre ? Il y est rivé pour toute la vie. Il est pauvre, ou se croit pauvre, puisqu'il n'est pas libre. Pour lui, un sou est toujours un sou, parfois même un sol et demi. C'est pourquoi le désir profond des paysans, la plupart des jeunes gens au moins, n'est pas de rester à la campagne, mais de la quitter. Ils aspirent à la liberté qui, illusion ou non, est le fondement du plaisir. On n'est riche qu'à |la mesure où l'on se sent libre.
Tous, ils se plaignent. L'homme d'âge ne veut pas l|u*on vante sa vigueur encore verte. « Je me vieillis », |ait-il avec amertume; « et je n'ai pas vos rentes. » • On est mal nourri », dit la femme. Et elle prend la line pileuse des faux mendiants. Mais quelle noire sin-
cérité, en toutes, quand elles répètent: «Je m'ennuie. » L'ennui, au village, prologue à tous les drames rustiques.
Les petites filles ont un air craintif et accablé. Elles contemplent, avec une admiration effrayée, un respect sournois, leurs petites sœurs de la ville, ornées, élégantes, fausses comme des comédiennes, adulées comme des idoles. Sœurs, quelles sœurs sont-ce là? Ni les unes, ni les autres n'y croient.
Cependant, sur les chemins humides, les gros et les petits bourgeois se promènent, comme d'augustes et formidables limaces. Ils vont du même train mou que rien n'arrête ; et rampant sur le sol, ils semblent, tant ils y collent, que le sol se déplace avec eux. Ils marchent dans la suffisance et dans la laine; et jusques aux bottes, , à leurs pieds tout est pantoufles. 1
Sire Bougnat s'avance, annoncé par son ventre et sf chemise de flanelle : elle fait la moue en triple rondelle sur son nombril, la rosette au cordon du plus vieil ordre Il a la fête d'une citrouille grasse, plus ronde qu'un marmite; et, à cause de la cervelle, elle sue le bouilloi ^ d'un exécrable pot-au-feu. Sous le poil de cinq joursj quelles pensées s'expriment par tous les pores de cettj cruche en viande? Il est riche. Sa gargoulette Iranspi^ le plein de rentes liquides. S'il ouvre la bouche, c'( pour faire sentir le vent métallique de la cave et dj coffre. Pour le reste, il ne parle à personne qu'à sc| chien. Il a une maison ridicule, qui pue l'andrinople,
AUX CHAMPS lis
qu'il fait visiter aux gens; il leur en narre le devis : tant pour la porte; tant pour la toiture; tant pour les platesbandes ; tant pour l'escalier et tant pour la rampe : car la rampe seule a coûté six cents francs.
Entre les tilleuls et les pommiers, ces propriétaires ne font entendre qu'un murmure d'argent, un ruisseau de gros sous. Ou bien, ils causent avec leur chien, leur chien unique, leur seul ami, leur confident, la chair de leur chair : est-ce pour lui seul qu'ils virent? Pourquoi non? Le chien est le concierge, par vocation, de l'homme qui a des maisons, l'ami selon son cœur, le garde sans prix, puisqu'on ne lui doit rien et qu'on ne le paie pas.
Trop de chiens, en vérité. Les grands épagneuls reniflent les femmes, sexuellement; et elles ne l'ignorent pas toutes. Les chiens de chasse vont pisser sur les fraises du voisin : à ce discernement exquis, leurs maîtres rient de se reconnaître ; et leurs joyeux boyaux secouent la chemise de flanelle.
A deux ou trois, le long du fleuve, ils font des partis ui se calomnient les uns les autres. Ils s'épient sans cesse. La haine et l'envie, voilà la méditation ordinaire e ceux qui ne pensent qu'à l'argent. Il leur faut médire : quoi passer le temps, s'il pleut? Et il leur faut envier : 'il fait soleil, à quoi passer le temps, en suant? Ils ont des femmes sèches, au teint de laitue bouillie, ux lèvres avares. A soixante ans, elles sont encore ja- )uses de la cruche à deux pieds ou du panier à poisson ui leur sert d'époux. Leurs joues sont plissées par la etite rage qui ne les quitte jamais ; et leur nez aigre, uand elles parlent, tourne en croc à fouiller dans les
chiffons et les draps de la voisine. Elles sont molles et perfides; elles bavardent, toute une vie durant, sur un gesle ou un propos qui les étonne ; elles adhèrent aux ragots, comme les pucerons à la feuille du poirier. Elles aiment leurs familles d'un amour hargneux, qui consiste surtout à haïr ou à calommier les autres. Elles envient jusqu'à leurs filles; et leur maie humeur éternellement grimace. Ces braves gens à la campagne, crevant de vanité foncière, veulent qu'on admire leur graisse, leur maison, leur air, leur rivière, leur point de vue. Mais, de hasard, si, tournant la tête, on regarde du côté où ils n'invitent personne à la louange, on découvre, derrière une haie de coudriers, un affreux cimetière, sans douceur et sans paix. Ah, sire Bougnat, je ne mangerai pas de tes noisettes : n'y compte pasl
Ici, mieux que partout ailleurs, l'on voit que toute la bassesse consiste à s'occuper d'autrui. Tout cela sent la vase.
Patients, attentifs et résignés, les pique-goujons, sous la pluie, pèchent entre deux eaux. Cette saison trempée sera comptée pour une campagne immortelle. Des héros, des héros! Cette armée des pécheurs à la ligne, la lance de bois au poing, est du moins silencieuse. J'aime à la prendre pour une berge plantée de joncs, de cornes et de roseaux. Ils n'empêchent pas la sarcelle de grouiller en cadence, ni la fauvette bavarde de crier : « liens, tiens, tiens! »
Venu de Paris sous l'orage, il y en a un qui pèche ci
chapeau de soie et en redingote ; du bras libre, il appuie son poing sur la hanche, élégant et martial : un héros, dis-je. Celui-là est un marquis de l'ancien re^gime, dans la plèbe des gaules; et sans doute lançant la mouche ou l'asticot, il souffle aux goujons : « Messieurs, tirez les premiers! »
Au crépuscule, tous ces muets se disputent avec leurs femmes, parce qu'il faut toujours se venger d'une longue patience. Et il pleut sur la Seine; il pleut sur la forêt; il pleut sur le coteau.
Les [)aysans se consolent un peu de la pluie, en la voyant qui tomba sur les citadins en vacances. Pour tous ceux qui passent, ils ont des regards durs ou noirs de reproches. Une lueur de colère brille dans l'œil des femmes. La paysanne est vieille à trente ans. Le travail répuise, la rabote, la décharné. Elle n'a plus de forme, elle n'est plus qu'un faisceau d'os dans une gaine de cuir bruni; un cep, un échalas ou une futaille de lard gris. Et quand il lui faut se mesurer aux vieilles de la ville, qui jouent encore à la jeune femme, montrant leur peau, faisant valoir leur taille, la joue poudrée, la jupe laissant une trace de parfum, la paysanne ne peut pas étoulTer l'aspic qui lui darde l'aiguille au sein. En elle, alors, se distille une terrible rancune île femme contre la vie. Cette vieille, qui passe encore pour une femme, et cette femme jeune qui n'a plus d'âge, ion, elles ne sont pas de la m-^me race et si l'une en ail son orgueil, l'autre ne tarde pas de s'en faire im iel qui l'empoisonne.
Ail prix de la paysanne, toute vie à la ville, même misérable, est une vie de loisirs. Le paysan ne cesse pas d'être à la terre ; il n'est pas maître de son travail ; c'est son travail qui le possède. A ce titre, il est vraiment créateur; car on ne crée que dans la possession de l'œuvre. Mais il ne le sait plus, et sa besogne est trop dure pour qu'il en puisse jouir. Aimant, il faut êlre aimé de son travail. 11 n'est œuvre que de l'amour.
Labeur, laboureur : travail perpétuel, un effort de bœuf, une destinée enfermée dans un clos. Depuis que l'amour n'y est plus, cette servitude appelle à grands cris la délivrance. La liberté viendra, de fer et d'acier, ici comme ailleurs ; mais c'en sera fait des paysans, avec les machines. La terre sera une industrie, et ne sera plus la terre.
C'est le risque de la terre qui fait la force et la misère du paysan : sa patience. Prendre, jour à jour, son bien, son lait solide au sein dur de la mère.
La nécessité crée le devoir. Les marins en sont le plus bel exemple, qui ne valent pas toujours les autres hommes à terre, mais qui valent dix fois mieux à la mer. Les laboureurs ont accepté la servitude, parce qu'il l'a fallu. Comme il arrive toujours, ils l'ont étendue à tout ce qui les entoure. De là, que les mœurs sont rudes, chez eux; fort souvent, ils sont sans pitié. Caton,], ce saint patron du bornage, en blaudc de bure, fait vendre les vieux esclaves au marché avec la ferraille^ Mais le vieil ouvrier de ferme, aujourd'hui, s'il n'est pa^j vendu, l'outil rouillé, c'est que personne ne voudrai! j l'acheter ; il se mettrait bien à l'encan. On en voit, qu
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ont septante et sept ans, dont soixante-six de charrue, s'ils sont pris de maladie et sans femme, on les laisse crever dans leur gite; et on ne leur donne même pas une soupe. Aux champs, il n'y a pas de pain pour le mendiant qui passe.
La laveuse, les mains et toute la peau écorchées par la lessive, violette comme une betterave, est assise dans l'eau, les genoux sur la rivière, la pluie sur le dos, et elle a trois fois vingt ans; et du matin, pour l'aube, à hi nuit noire, elle lave. La petite tailleuse, qui mâche ses poumons, les crache sur sa couture, à raison de douze sous par jour : qui lui fera de l'or avec son billon? La pauvrette n'a plus d'esi)érance.
Et voici l'aïeule lugubre de nouante et six ans, qui a osé pousser jusqu'à ces limites l'impudeur d'être pauvre.
N'ayant pas de bien, elle va d'une maison dans l'autre, de son gendre à son fils, et d'une fille à sa bru. Elle passe ainsi de mains en mains, et on lui souhaite la mort. Car on ne parle que de sa mort, à cette centenaire. Qu'un de ses petits-neveux s'en aille de la grippe, on dit cent fois à la vieillarde : « Il eût mieux valu que ce fût vous ! » Et quand elle quitte une de ses auberges odieuses, pour purger sa peine dans l'autre, on la hisse isur le char à bancs, comme un cercueil qu'on soupèse. {Et cette vieille de cent ans, muette, baisse les yeux, j ferme ses paupières de perroquet malade, cessant de voir pour ne pas être vue ; la bouche tombée sous le flot d'une séculaire amertume, d'un désespoir vaste comme la plaine sous l'inondation, en tous ses gestes, en toute Isa maigreur, en toute sa misère caduque, elle demande
pardon, elle s'excuse de ne pas être morte : « Je voudrais ben, je voudrais ben que ça soye mé. »
Avec quel plaisir je considère, de loin, au crépuscule, ces deux jeunes gens, une fille de ferme et un ouvrier des champs, enlacés, le bras à la taille, contre la haie. Ils se rencontrent chaque soir, à l'heure grise. Et ils ne vivent, tout le jour, que pour ce moment, qui brille plus que midi. Un peu de sang, parfois, traîne dans le ciel pluvieux et froid. Pour ces deux-là, enfin, ne fût-ce qu'une saison, la vie en vaut la peine ; elle est riche de sens ; elle a son ordre, son feu et son harmonie. Elle est un texte divin, plus beau infiniment que les pauvres comédiens, qui le miment et le débitent. Ils créent leur rêve, qui est le seul moyen de vivre.
Il n'est que l'amour, pour faire le miracle. Toute la politique des hommes, qui est leur art de vivre à l'aide et aux dépens des autres, ne tend qu'à suppléer l'amour absent. Telle est la séduction de la ville. La campagne est trop nue. La ville est placée sous le signe du plaisir. Ceux même qui y peinent le plus, ont l'illusion du plaisir qu'ils y pourraient prendre, qu'ils se promettenî, qu'ils cueilleront demain à l'arbre le plus stérile. lisent relâche, quelquefois. Ils ont la taverne. Ils ont l'absinthe; ils ont la rue, le journal et le bas théâtre. Surtout, ils ont un salaire qui fait masse dans la main. L'homme de la ville ne croit pas vivre de farine et de son, mais d'échange. Tâtant la monnaie qui rend libre, il touche sa part d'oubli. En sa qualité d'animal social, enfin, il vit
toujours, plus ou moins, socialement. Il n'est plus prisonnier de son enclos. Et tout est là : l'enclos est une prison, hors pour qui l'aime.
Voilà l'issue, à présent, que cherche l'inquiétude du laboureur : il veut rompre sa chaîne. Il la déteste à tel point qu'il perd l'amour de la terre, de celle môme qu'il possède. Or, le vrai paysan fut celui qui, dans la terre d'autrui, aimait la terre qui aurait pu être sienne. Où l'amour n'est plus, l'attrait du plaisir a toute puissance.
Tous les villages sonl anciens. Qui en regarde un, ne voit, de loin ou de près, qu'une église, des maisons autour d'un clocher, des toits et des fumées entre une nef et un cimetière. Et parfois, les maisons sont jetées çà et là. sans goût et sans dessein; parfois, au contraire, elles se groupent dans un bel ordre.
Je n'imagine pas les labours sans une église. Il faut en trouver une aux paysans ; car ils n'ont pas les moyens d'aller à l'église intérieure. Certes, à la ville, ils sont l)lus dénués encore : mais la ville elle-même est une société, donc une église.
La cité est le besoin des hommes. J'entends par église tout ce qui fait vivre au delà du moment et au-dessus du sol, à tous les degrés. Dans le cabaret même, il y a une espèce d'église, si l'homme qui boit est capable de rêver. Sur un million d'hommes, un seul a de la vie intérieure; et par là, il se condamne a la solitude, n'y fut- il pas voué par la défiance et l'éloignement des autres. Mais il a son église.
Le problème du siècle est de refaire une société à ces
millions d'hommes qui n'ont plus d'église. Voilà le seul sens qu'il y ait à être socialiste ; mais il répond à une exigence invincible, à un appétit éternel. La commune agricole me paraît beaucoup moins vaine que toute autre, étant beaucoup plus nécessaire. A la campagne, entre petites gens, tout doit être commun, par le fait de la nature : le grand risque des saisons, les longs hivers, les travaux haletants de l'été. La nature n'est vaincue, en partie, qu'à la ville. Où la nature commande uniquement, l'homme doit obéir; la sagesse, pour lui, est toujours d'aider à l'ordre. Aux champs, la nature veut que l'homme, pour vivre en cité, vive autour d'une église. Que le politique, ici, soit d'abord un grand et noble architecte.