L'OEUVRE D'ART EN SON LIEU
Il y a une époque pour les œuvres d'art. Les érudils pensent goûter les œuvres de tous les temps ; mais peutêtre font-ils semblant, et sont-ils dupes de la feinte, comme les historiens finissent par se faire un héros du moindre personnage, objet de leur étude. Il n'en est pas ainsi des artistes : pour admirer, il faut qu'ils aiment; et pour comprendre, il faut qu'ils sentent. Seuls, ils sont sincères. C'est pourquoi on les dit pleins de partis pris : que le mot est injuste, s'il donne l'idée d'une injustice! Ce qui prend parti en nous, ce n'est pas la théorie ou le jugement, mais tous nos sens et nos passions, enfin notre vie.
Aussi n'aime-t-on presque jamais avec force que les œuvres de son temps. Et de même, il n'y a que celleslà qui se fassent bien haïr. Hormis un si petit nombre de grands hommes, qu'à tous ils ne sont pas plus de
sept ou huit, et qui ont proprement la vertu d'émotion éternelle, nous ne sommes émus que par nos proches : nous ne sommes touchés à fond que de ceux qui en effet nous touchent. Ceux-là, leurs émotions sont les nôtres. Nous n'allons guère au delà de nos parents; et le musicien qui faisait pleurer notre grand-père est parfois celui qui nous faire rire.
(Ju'un homme, s'il a vraiment le goût de la peinture, entre au Louvre, dans la salle des Etals. Parmi ces amas de cadres et de figures, une seule œuvre l'appelle, l'attire invinciblement et le retient. Manet, qui n'avait de place nulle part, règne ici, comme un maître. Tout le reste est de la toile peinte ; mais l'Olympia est de la vie. 11 lui fallait le Louvre. Là seulement, elle esta l'échelle. La splendeur de la matière ne parle plus uniquement à l'esprit; mais un goût exquis se révèle, une intelligence admirable de la ligne, la grandeur du trait le plus libre, un calcul profond, un charme enfin qu'on a pu soupçonner, mais qu'on n'aurait pas cru si intense ou si pénétrant.
Près de ce corps, qui a vraiment une âme, près de cette chair si souple et si vraie qu'on en sent l'odeur, le grain et jusqu'aux sueurs si fines, la nymphe d'Ingres est de métal blanc, et les femmes de Delacroix sortent de l'Opéra. La nacre fluide de ce corps ne nous refuse pas sa perle : cette femme est de Paris. Elle est bien, comme Manet, du pays, canton sacré entre tous les lieux du monde, où sont nées les cathédrales, où se sont formés les tailleurs de pierre, et où la pensée, devenue un art, a poli pour s'y contempler à jamais le miroir éternel de la prose.
l'oeuvre d'art en son liku 12o
Délicieux mystère de la vie, la plus haute vertu dans la nature et dans l'art! On sait, Olympia, d'où vous venez et qui vous êtes ; on sait que vous avez la peau froide, que vous abusez du café, que votre parfum est l'hélio- Irope, que vos cuisses sont de soie tendre et vos jambes un peu dures. La ravissante harmonie de votre pelit pied dans la mule ne trompe pas; mais vous pourriez tromper. Vous êtes fine et forle ; vous n'êtes pas bonne tous les jours; et vous seriez vaine, si vous n'aviez pas la chair si prompte. Et jusqu'à la roideur de ce cou trop court! car, dans nos climats voilés, toute femme nue semble sur ses épaules porter un masque, lorsqu'elle montre sa nudiîé.
Manet était bien digne de mener en maître la belle cohorte des peintres de 70. Us sont nés sous le mol Empire pour la République; ils y devaient faire la plus libre peinture qu'il y ait eu depuis les Hollandais. Ils ont rendu l'art à la nature, qui ne se connaît point, tant que l'art ne l'a pas conciuise.
Le maître du plein air et de la lumière reçoit le prix de sa hardiesse : les plus beaux artistes le lui décernent. La grandeur morale de cett(3 peinture nous touche. On y lit la confession de l'artiste le plus pur et le plus sincère. Il a été à la lumière, comme h; héros au danger. En Manet, l'œil vaut la conscience.
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Qu'est-ce enfin que celle gloire, qu'on préfère à la vie? Si vivante, que la vie même l'est moins qu'elle. Pour la gloire, on vit dans les tourments; et l'on meurt pour la gloire. Sur la promesse d'une récompense, qu'on est peut-être seul à se faire, on consent à tous les sacrifices ; on abandonne tous ses avantages, pour une victoire non certaine. On jeûne tout son siècle, dans l'espoir d'un festin unique, où l'on ne sera pas : car, fùt-on bien sûr de la table magnifiquement servie, on est plus sûr encore de n'y jamais prendre place.
Il faut s'armer pour et contre la gloire, la connaître dans les caresses et la pratiquer sous le fouet, afin de savoir ce que c'est.
Je dédie, d'abord, mes armes à mes grands amis, à tous ceux qui sont morts sur la paille, dans l'oubli universel, ou aboyés par les chiens.
Je ne veux pas me délivrer de la Chimère ; mais je brûle de la voir nue, et les yeux dans les yeux, si j'en dois être dévoré.
Passion de vaincre et passion de durer, voilà les grands fonds de la gloire.
Amour de la gloire : passion d'homme qui croit à la vie. et ne croit qu'à la vie seule.
L'homme de gloire, s'il est tenté de ne croire qu'à soi, finit par croire aux autres, dans le besoin qu'il a d'eux, et qu'ils lui fassent gloire.
L'amour de la gloire est la charité païenne.
Dans un instinct si fort de la vie, la soif de dominer le cède peut-élre à l'appélit de l'amour. iMais un amour dur et sain, un amour sans pitié, le plus souvent.
Croire à la vie seule, comme un homme, comme un héros, comme un païen, fils des dieux.
Que sera-ce, si ce n'est pas croire passionnément à la puissance ? L'amour le plus pur de la gloire ne se rassasie pas de vaincre. L'ardeur qu'on a pour l'empire va jusqu'à la passion de servir les autres hommes et la République : car les servir est eucore un moyen de les vaincre et de dominer sur eux.
Y aurait-il tant d'aveuglement, en cet amour, que le passionné de gloire cesse d'ouvrir les yeux sur la misère infinie de tout, qui en est le vide et la condition éphémère ? Loin de là ; mais la considération de ce monde et de la vanité universelle conduit le passionné de gloire à chercher la durée spirituelle, au delà de l'uni- 1;
verselle vanité. Croire à la vie seule, pourvu qu'on y croie en effet , c'est croire à l'esprit.
Pour gagner la vie idéale, non seulement on ris(|ue volontiers sa vie; mais on no conquiert fortement la vie idéale qu'en sacrifiant celle-ci. L'homme est homme à ce prix, et n'est pas une béte. Perdre la vie pour la sauver : il n'y a pas de loi plus belle ni plus clairement écrite dans le cœur des héros. Et c'est en quoi, secrets ou non, les héros sont les hommes de gloire sur tous les autres.
On a, d'abord, mis de quoi manger et boire, dans les tombeaux. Et des joujoux. On a même voulu rendre éternel le cadavre, et qu'il lut sauvé de la destruction. Mais, plus tard, on a brûlé le corps. Le héros a voulu vivre dans la mémoire des hommes. Par celle haute ambition, la gloire ne se sépare plus de l'amour. L'homme touche au rêve d'êlr3 aimé, quand il rêve qu'on l'admire.
De là, tout de même, que la gloire n'est pas le succès. Les amants de la gloire préfèrent à tout succès qui périt avec eux, la gloire qui leur survit.
Or, que la passion de la gloire rêve de la domination sur les hommes, ou de leur amour, c'est toujours la volonté de ne pas mourir.
Ne pns mourir ! Ne pas faire nombre à la somme unique du néant, voilà le cri secret de la gloire, dans l'instant même où le héros meurt pour la gloire. On se jette à la mort temporelle, pour conquérir une immortelle vie.
130 SUR LA VJE
C'est peu de ne vaincre que le monde, il faut vaincre aussi la nuit. C'est peu de s'assurer l'empire : il faut s'assurer le temps ; il faut durer. Il est plus cruel d'avoir l'empire pour le perdre, que de manquer à le posséder. Quelle durée possible, en ce torrent de la vie où rien ne dure, puisque rien jamais ne se fixe ? On ne peut durer qu'en esprit. ?séron même en est là. Après tout, la haine vaut mieux que l'oubli. Au néant, on préfère l'horreur même. De là, Néron, GengisKlian, et tous les conquérants peut-être, supposé qu'ils ne soient pas sûrs de leur excellence. La gloire n'est pas le soleil des morts : elle est l'immortalité même, le domaine de la vie à venir, le gage que la passion de vivre a saisi sur la mort. Quelle plus juste folie, si c'en est une? Homère n'est un nom que depuis trois mille ans. Et dans trois mille siècles, que sera-ce de lui? Il n'importe. Le héros veut vivre à jamais, et même à l'état d'ombre. Et vivre dans la grandeur : car c'est là seulement vivre. Achille, au Tartare, ne dit pas tout ; s'il se plaint de n'être pas un chien vivant plutôt qu'un lion mort, c'est qu'il a nom lion, et que le chien ne serait plus un chien, s'il se nommait Achille.
La gloire est la forme humaine de l'immortalité. Ceux qui ne croient pas au paradis, et qui pourtant croient à la gloire, ont foi à la vie éternelle, comme les autres. Ils y portent le même don d'illusion, la même soif de sacrifice. La palme du martyre et la palme de gloire poussent sur le même arbre d'éternité. La gloire est la foi des héros. Je note eji passant que la culture
aiilique élève les hommes pour la gloire ; et la moderne, pour le succès, qui en est la seule réalité aux yeux des uns, et la parodie aux yeux des autres.
A sa source, il me semble que l'amour de la gloire esl, en moi, la seule forme immuable de l'amourpropre. Dès Tenfance la plus reculée, il s'agit d'exceller. Non de paraître, d'être.
Quel étrange enchantement : le paraître seul est légitime. Seul, il nourrit son homme. Une gloire viagère devrait sembler infiniment plus précieuse qu'une gloire, dont on n'aurait rien su, et qu'on n'a pas goûtée. Et pourtant, la seule idée du viager réduit à rien l'idée de la gloire.
Le bon sens, la raison ne sauraient recevoir un plus rude soufflet. L'amour de la gloire et une passion malheureuse, voilà pour confondre toute croyance à l'intérêt. Le succès donne les biens et toutes les fumées de l'admiration : quelle autre gloire a plus de sens ? La raison veut que le succès soit la mesure de toute action et de toute œuvre.
Que la considéiation du succès esl donc propre à humilier la gloire, et tout orgueil. Bon gré, mal gré, la gloire, c'est l'opinion des autres, et le crédit qu'on veut avoir près d'eux. Plus nombreux ils sont à croire, plus grande est la gloire de celui à qui ils croient. Un seul nom remplit tout l'univers : tous les hommes eu admirent un seul, rien qu'en le nommant. Les hommes croient à ce qu'ils nomment unanimement. Premier aspect commun au succès et à la gloire : Être un nom pour tout le monde. Voilà presque le dieu ou le héros. Il est clair que le dieu i)eut avoir fait beaucoup de mal : s'il
est assez dieu, le mal qu'il a fait s'oublie dans la puissance qu'il a mise à le faire. Le héros est bienfaisant par les grands coups qu'il frappe : il passe pour manier la force avec justice et la violence avec discernement. Parce qu'elle est d'or, la poignée de son épée est sans tache et sa hache finit toujours par être à manche de morale.
Comme on dispute du bien et du mal, selon les temps et les caractères, on rencontre parfois une gloire ambiguë, faite de splendeur et d'exécration. Peu de gloires plus éclatantes que celle de Néron, mort à trente ans. Le monstre des histoires, le tigre miaulant de Tacite, n'en est pas moins un nom lumineux dans tous les siècles. Il est vrai que le tigre en horreur aux sénateurs et aux moralistes, a été chéri de la plèbe. Ainsi, la bonne opinion des autres ne fait pas toute la gloire. 11 est une gloire heureuse et une déplorable gloire. Mais, pour obliques soient-elles, toutes deux parlent de l'opinion. Tels, aux deux bras de la croix, le bon et le mauvais larron.
Je crois à toute gloire : elle est une conquête de la vie, une projection ardente de la foi et de l'illusion sur le plan de la mort universelle, défini par le ténébreux silence et l'évanouissement de toute conscience humaine. Quant à la fausse gloire, il en faut prendre son parti. Je refuse la vraie au faux glorieux: il en est quitte pour ne pas souffrir de mon refus. IMais quelle gloire n'est pas réelle dans l'opinion enthousiaste de la foule? Etij quand un homme est l'idole de tout un peuple, quij s'aviserait de lui contester le rang d'un dieu? 11 se,'
moque bien de n'en pas être digne : il l'est au moins pour tous ceux qui l'adorent : il en tient la place, il en a tous les avantages, il en recueille l'offrande, l'encens, les hymnes et l'amour même. De là, que tant de souverains font figure de grands hommes, qui n'eurent pas suffi à mener une écurie de courses, ou seulement une boutique, s'ils étaient nés dans une condition médiocre ; mais dès qu'ils ont la couronne sur la tète, ils sont glorieux pour l'immense imbécillité de la foule. Et, en vérité, avant toute pensée et toute action, pour le peuple obscur, la couronne est une gloire.
Que nous dit-on des faux dieux ? Ils n'ont pas eu moins de temples, ni moins beaux, que les autres. Ni moins de durée, non plus, la durée qui est le grand jugement entre les hommes. Oui : le succès est la fausse gloire. Mais qui en juge? Les idoles peuvent toujours se moquer de ceux qui les condamnent, et les accuser d'envie pour s'en mieux défaire, ajoutant l'odieux au ridicule.
La tentation du succès est l'éternelle vision du ïhabor : d'une part, la Mer Morte et le désert; de l'autre, la ville du triomphe et les royaumes de la terre. Le îîiiracle du succès est la santé de la vie, pour la plu- Mirt des hommes. Comment sauraient-ils qu'à vivre X)ur la gloire, au désert et dans le feu des tourments, m ne vit que pour s accompli?'? ¥A chacun s'accomplit somme il peut : ceux-là en bouffonnant dans un article e journal ; et quelques-uns dans la pensée des siècles. Ne rien attendre des hommes, être frustré de leur our, c'est la plus amère persécution. Car je le dis
encore : deux ailes battent aux flancs de ce grand oiseau solaire, le rêve de la gloire, l'une de puissance, et l'autre d'amour. La torture des amants profonds de la gloire est celle de tous les amants et de tout amour : le désir inQni d'être aimé. Que les créatures aiment! Mais les dieux veulent être aimés. Combien plus les artistes.
Il n'est donc pas si vain de vivre pour la gloire. C'est, au fond, suivre sa vocation, se vouer en effet cà la j>lus belle œuvre qu'on espère obtenir de soi. Et, ne sachant point si elle sera reçue par le monde, sachant môme le contraire, on renvoie l'accueil à l'avenir. Demain est le temps de l'idéal même. Demain est éternel. Demain fera justice. Demain, l'oasis fleurira sur le désert. Demain les sources jailliront de la joie, et les palmes sublimes. Demain est le paradis. Voyez ce pauvre superbe, proscrit de la terre et des biens terrestres, celui qu'on tait à mesure qu'il chante, voyez-le vivre pour la gloire. Il y a une folie dans toute passion, comme en toute œuvre non commune. Convenons pourtant que la gloire est le lieu où l'homme peut mettre la plus belle et plus forte afTirmalion de soi. Et d'ailleurs, quel homme au grand cœur, qu'il ait la gloire ou qu'il la rêve, si vaste, si éclatante soit-elle. lequel ne dira pas : « Non 7iobis, Domine f) ? La pluf belle gloire sera toujours celle qui comble le moini labîme d'un grand cœur. Si quelqu'un ne se sait gr| de rien, c'est lui. Et à la mesure qu'il s'accomplit, c'es lui qui ne se contente pas de soi.
Que peut bien être, enfin, la gloire pour le vrai solitaire? Vrai solitaire, comme vrai poète ou vrai croyant: je dis vrai. Et le vrai compte seul en art, en solitude et en croyance. Se peut-il que le vrai solitaire, héros et victime de la solitude, porte en son cœur les pensées de la gloire, comme un faisceau de flèches embrasées, et qu'il y soit un carquois de brûlures cuisantes?
Passion d'exceller ! Comme elle promet ! Mais le monde ne tient pas : c'est lui qui refuse la gloire. Et c'est par là que le solitaire en garde le désir jamais apaisé. Ardeur sans issue et sans remède : car la guérison d'un tel appétit ne pourrait venir que d'être gorgé.
Tout dément une superbe espérance. La loi, pour tous ceux qui marchent et qui s'avancent, est écrite dans la boue des chemins. 11 faut toujours tremper dans les fossés, pour porter ses plus hautes branches audessus de la route. Comment se ployer au train commun et à toute cette fange? Quelle honte, au fond, n'y a-t-il pas à désirer l'applaudissement de ceux à qui l'on ne voudrait jamais donner la main? Cette gloire! Elle dépend de ceux-là, un à un, qu'on écarte en se bouchant le nez, et qui sont proprement nés pour vous en dégoûter. Ah ! la chienne de gloire I
Le dégoût de la gloire m'étouffe, quand je vois ceux
|]ui la font. Dégoût égal à la passion. Et pourtant, l'éter-
lielle illusion est là, qui porte sur cette apparence : la
kloire semble un feu pur, qui ne retient rien que les
lammes de tous les sales fagots qui le nourrissent, des
plais copeaux et des lisons demi-morts qui l'allument. 0 fureur, beauté aussi de ce mortel désir, qui est tout de même le soufïle de l'amour et de la puissance.
Admirable détour : la vraie gloire, qui dépend d'autrui, conmie le succès ou la fausse, distingue entre ceux qui dispensent l'une et l'autre. Elle méprise le succès, ayant trop de raisons, là, sous les yeux, de mépriser ceux qui en disposent. Elle renvoie, pour ellemême, aux temps à venir, oii les juges sont dignes de juger, sans envie, sans haine, sans bassesse. Je ne voudrais pas rire de cette naïveté. Il est trop vrai qu'on n'a point de bons juges, parmi les vivants, et tant qu'on vit : car ils n'aiment qu'eux. Pour être aimé des vivants, et glorieux dans leur opinion, il faut donc, pour le moins, qu'on ait cessé de vivre. Quand on en vaut la peine, on ne vit guère qu'avec des ennemis.
Que de prises au destin, quand l'instinct de la gloire s'en mêle ! Et toutes, dans l'angoisse. Et même dans le plus profond dégoût, elle entretient l'espérance. Elle est le soleil du grand silence. Ah, la chienne de gloire!
CAMCULE A LA VILLE
Comme une bande de dogues, la canicule se rue sur Paris; et les quartiers ouvriers aussitôt ont la rage. Les maisons sont de métal et d'émail, telles des canines; les fa(;ades vibrent au soleil comme pour mordre, et l'ombre est si claire qu'elle fume.
L'énorme ergastulc de la misère étale ses secrets ; le venlre ouvert fait voir les entrailles du ménage et les petits boyaux de la pauvreté sont nus. On a honte d'y jeter les yeux ; et on est avide, parcourant ces cantons le la servitude, de regarder la nudité des esclaves. Dure [vie, misérable surtout en ce qu'elle est fixée une fois lx)ur toutes, que rien ne la varie, et qu'une peine mono- |one la rive à des jours perpétuellement semblables.
La brume du matin enveloppe d'ouate la sueur de la huit et la rosée des arbres, dans les jardins. La chaleur pt toujours lourde à la ville, faite qu'elle est de tant
d'haleines qui retombent, comme les fumées des usines qui ne veulent pas s'élever. Elle sort des murs serrés sur les gens qui étouffent.
Quand le soleil perce la touffeur, déjà la ville sent la diarrhée qui sèche, le foin gras du crottin, la poussière avec son goût de poivre et la peau morte : car les trottoirs sont un épiderme qui se délite. Et il y a la puanteur profonde des égouts, comme les tubes sournois d'intestins qui s'ouvrent dans tous les sens, pour lâcher les miasmes pestiférés.
Le ciel blanc porte son frai, la laitance de midi. Et la jeune ouvrière assise sur un banc du boulevard, levant le front, ne voit, déjà lasse, que la vitre chaude de l'espace collé aux toits. Alors, elle baisse la tête, sentant que la vie n'est pas l'amour, et qu'elle est en cage. Puis, le formidable obus du soleil crève le toit de la chaleur, et toutes les murailles crient.
A Grenelle, les matelas et les traversins flambent aux fenêtres ; ils en bouchent le carré libre, obscènement. Là, ils chauffent pour la nuit, comme à l'étuve. Et ce soir, les pauvres gens vont coucher dans la laine chaude; mais ils le préfèrent à garder l'odeur de la suée nocturne et ce mucre de peau, ce fumet de sous-bois et de sous-poil humain qui infecte les petites chambres.
Les mansardes, telles des gueules sordides, jelten comme un crachat l'aveu d'une laideur d'enfer. Il penc du linge souillé et des loques en charpie. L'été cuit ai^' four tous les péchés de l'hiver.
Près d'une femme en camisole, à demi nue, un groij homme chauve, fait rôtir dans un rayon sa courge déjl
CANICULE A LA VILLK 139
rouge. A l'étage voisin, un autre offre son crâne nu à Tair qui brûle ; et lui aussi fait durcir, en plein sable de la clarté, son (L'uT d'autruche.
Cependant les chats sont venus sur les portes. Les seigneurs ont quitté le fond des boutiques. Bien assis sur l'ove, que boucle leur queue comme un bijou, ils regardent de haut le chien étendu en peau à tanner, et ils pensent : — Je prends le frais, je guette l'air comme une souris. — Je suis toute en eau, fait la bonne femme à sa commère, qui sue, un seau en chaque main.
Les pavés aboient sous le nez du passant, comme des chiens blancs. Et les rails cinglent l'œil d'un fouet qui brûle.
Je rêve d'être au fond de la mer.