LATIN ET SORBONNE J
Piilaud ivi^iio par le mépris : le inépris quil a de ceux qu'il épouvante; et le mépris que j'ai d'eux et de lui. Qu'il se croise! Qu'il prenne la cause de Saint-Louis en ses grotesques mains ! Kt ((uil aille s'asseoir à l'Académie, qui lui fait un sourire digne de lui, digne d'elle. Voilà l'homme sans lalin, grâce à Dieu. Il n'y a que des Patauds partout : Pataud docteur, Pataud ministre, Pataud critique.
L'homme qui a le sens des valeurs est un prince en exil, au milieu de l'anarchie. Et je l'entends du sage ouvrier comme de Flaubert lui-même : aristocrate au premier chef, l'homme qui croit à ce qu'il fait et qui a honte de gâcher la besogne.
Le latin était la culture héroïque par excellence.
J'entends le rire de la canaille, le journal, la plèbe, le ventre, les poils, tous les égouts, les quarts de savants, les femmes de lettres, les cent mille barbouilleurs de toiles. Leur idée à tous n'est pas de s'élever au latin et à la culture héroïque, mais d'empêcher qu'on s'y élève. Abaisser au niveau commun tout ce qui aurait pu tendre au delà.
Ne pouvant faire (|ue tout le monde sache le latin, on veut que personne ne sache plus le français. Faute de donner des idées à tout le monde, que tous pour le moins aient leurs jeux de fiches. Ainsi, la très sainte égalité sera satisfaite, et le singe Autodidacte, ce prince des égaux.
Quel est le peseur de mus, qui n'est pas convaincu
de "savoir le français bien mieux que Pascal? Quand ce ne serait, selon lui, que de s'en servir pour exprimer des idées infiniment plus utiles et plus raisonnables.
Arrive ici, professeur Pieu! Montre ta belle trogne blême, et ces boutons, seules fleurs qui trouvent grâce devant toi, ces boutons rouges, ces bourgeons violets qui ornent ton nez de craie et tes joues vertes. Ici ! qu'on voie ces petits yeux impudents et froids, où la certitude a la pointe d'uue insulte à tous nos rêves! Ici, Pieu, (lu'on entende celte voix de bois, cette cloclie au timbre ligneux, qu'on appelle en sanscrit crécelle, et qui a tant de cbarmes entre tous les instruments de chirurgie : car quelle clarinette valut jamais une scie à vertèbres, quel violon de Crémone un tréj)an? et le clystère est l'orgue des orgues.
Pieu pèse et professe ; il professe et il pèse, pèse, pèse. liC u)onde tient dans ses balances. Il sait tout aussi, celui-là; et comment son mu intime doit régler à jamais la vie de l'Iiomme, ses opinions, ses sentiments et ses mœurs. Il est moral, comme la lune; et comme elle, il aime le peuple. Mais mieux qu'elle, il est toujours dans son plein: il n'a [)oint de j)hases. C'est lui, certain soir, c'est Pieu, qui, ayant passé ses plus belles années, sans égards pour Juliette, à mesurer l'intensité de la passion amoureuse dans la mouche à Cainbronne, c'est lui qui déclarait, imperturbablement, que la musique, Wagner, Shakspere et le reste, « ce ne sont que des bagatelles, des amuseltes pour les vieux enfants ».
Il enseigne les jeunes gens à la Sorbonne, celui-là. Rembrandt aurait pu servir à l'humanité, selon lui, si
LATIN KT SORBONNE lol
seulemeiil on l'avait employé à peindre les aquarelles de riiôpilal Saint-Louis. La peinture peut donc avoir une utilité. Mais la poésie !
Le même grand esprit, qui a toujours nié l'âme avec le dernier dédain, est en train de se demander si elle n'existe pas quelque part, d'aventure : il croit en avoir trouvé le siège, depuis \)(m : c'est le rectum, bien entendu. Assez loin de la sortie, toutefois, pour laisser (|uel<|ue chose au mystère. Quel profond psychologue ! Qu'il va loin ! Voilà enhn une découverte fondée sur l'intuition et la vie intérieure.
Grand Pieu, vrai Pieu, Pieu des Pieux! Tel est le théologien de laboratoire, le rasoir rationnel aiguisé et bien rasant, prêt à glisser dans la rainure, sur l'autel à Guillotin : le maître à penser de Caliban, le primaire olympien. Mais en vertu de son ame et de ce grand souffir méuH'. le primaire olympien n un nom : Cré- |)itus.
Ils me font rire avec leur accusation de rhétorique. Pas un d'eux ne la hait la moitié autant que moi. Mais le latin n'est la réthoricjue que dans les rhéteurs. Plus que l'esprit, c'est le caractère qui lait la rhétorique.
ilhéteurs en tous genres, et de tout ordre. Il y a une rhétorique de la vérité et des idées, une rhétorique contre la rhétorique. Tout le Nord est infecté de rhétorique morale. Et la morale à tout propos est la plus odieuse des rhétoriques. Ibsen le savait.
II est une rhétorique de la science. Toute science qui
cuiicJul est une absurde rhétorique. Quand elle ose conclure à la morale et aux sentiments, elle est une rhétorique infâme et qui fait haïr la raison.
Je leur dirai, s'ils veulent, dix de leurs savants en Sorbonne, qui sont rhéteurs accomplis, et plus rhéteurs que le professeur d'éloquence latine, en personne, si ce bon vieux régent régente encore. Et non pas même des archéologues ou des érudits; mais savants en chimie et en histoire naturelle, savants à balances et à cornues, savants de toute science et qui l'ont passée en anneau, à leur doigt, comme messire Hans Carvel lui-même. Ils la tiennent en dormant. Moyennant quoi, ils sont là-bas quelques-uns qui mettent la vie en formules. Ils bâtissent le monde sur un mot mal épelé, sur une analogie, sur un hasard de matras. Et sur ces équations vaines, ils fondent la cité, la morale, les institutions, l'amour même, les niais! ce qu'il faut penser et non, ce qu'il faut sentir et ce qu'il ne faut pas. Les plus méchants rhéteurs sont rhéteurs de science. Mais la science ellemême se rit de Hans Carvel comme époux ; et tandis qu'ils l'invoquent très sûre et très fidèle, elle leur fait les cornes.
Et même, rien ne vaut le latin pour échapper à la rhétorique. N'est pas dupe des mots, l'homme capable de bien lire un texte antique et de le bien traduire. Passant par le latin, le rhéteur se connaît du moins soimême, et il est du moins facile à reconnaître. En science c'est le contraire. Le rhéteur se dissimule sous le masque glacé de la mathématique.