FÉLIX VOULÛT
sème un peu partout à la gloire des métiers libéraux et des professions serviles, entourés de leurs outils et de femelles sans nom, qui sont les idées abstraites : la chimie et la quinine, la cornue et la morale, le travail et le biberon. Au milieu de cette épouvantable chronique, qui prendra garde à une belle forme, à une ligne suave, à l'élégance d'un corps? Félix Voulot en fait l'épreuve. 11 s'en tient donc à ses figurines; il laisse les montagnes de marbre et les colosses de bronze aux rhéteurs : car il ne leur faut pas moins, pour narrer leurs anecdotes à un siècle de portiers et de forcjats. Cependant, il n'est pas une de ses figurines que Voulot ne put élever à la taille humaine; et il n'est pas un des monstres qui encombrent nos places, dont on put faire un objet sans horreur ou sans ridicu'e.
Voulot est un don de la belle, chaude et bonne Alsace à la Fiance. En retour, l'esprit français a fait, de Voulot, un beau présent de la France à l'Alsace (1), toujours prête à recevoir l'étincelle de l'Occident. Sensuelle
il) Félix Voulut, né le 7 mai 1805, it Altkirch, dans le Haut-Rhin. Son père, franc-comtois d'origine, archéologue de talent, a longtemps été conservateur du musée à Kpinal, où Voulot a passé son enfance. Sa mère est Alsacienne. Après avoir fait ses études au collège d'Kpiiial, Voulot s'est lixé à Paris, qu'il n'a plus quitté. 11 est sociétaire de la .Nationale, et il a réuni soixante-quatre de ses œuvres, dans une ex[)osition ouverte à la Galerie Hébrard, le ^26 avril 1911. On ne dira rien de mieux, sur Voulot et sa vie, que ce que M. Mauricy Pottecher en a écrit naguère dans la Revue fxyrraine illustrée, livraison de juin 1911.
et de sang un peu lourd, FAIsace esL un clieiiiiu de toute bonne volonté entre le Nord et le Midi : c'est par où elle est si française et toute propre à la France, qui est elle-même la route royale du monde classique au septentrion , et du bas-relief antique aux rêves de l'Océan.
Heureux accord de la nature et du goiit! Youlot pouvait être voluptueux et charnel; mais il est dans la volupté une âme trop cruelle, une violence cachée : Voulot n'était point iait pour ces excès de l'expression. Il déteste la grimace, il ne la prend pas pour le caractère. De même, au temps de ses premiers essais, il a eu la passion du mouvement, comme tous les jeunes gens; mais il va de plus en plus aux mouvements secrets que la })aix enveloppe, aux sentiments qu'ordonne une pensée sui)érieure et qui trouvent une sorte de calme à se contemj)ler. Enfin, plus il s'attache à la nature, plus il tend à choisir entre les ohjets. 11 est difficile pour luimême; il ne dérobe pas ses propres (puvres à l'extrême sévérité de son goût : je ne sais qu'un autre homme, dont le goût, en art, soit également ombrageux et infaillible. Il ne se contente pas du premier coup. Il ne croit pas avoir assez fait, s'il offi'e aux yeux une ébauche informe. Parce qu'il a l'amour et le respect de la forme et la conscience de son art, un croquis en sculpture ne lui suffît pas. Ni même cette habileté, qui sert de talent à tant d'autres, qui est un peu du costume et du couturier : ni corps, ni draperie là-dessous. Les charmantes draperies de Voulot sont sincères. La vraie draperie ne dissimule pas le nu : elle le révèle.
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Bien Uup iidôle à la nature pour la cunigcr, il cherelle l'expression idéale du modèle qu'il imite. J'aime en lui deux vertus, assez rares l'une et l'autre, mais plus rares encore d'être réunies : le sens décoratif et le sens de la vie intiino.
Comme un classique, il répugne au morceau; il met dahord la l'oFce dart dans l'invention d'une belle ordoimance. Il ne conçoit pas l'arabesque sans le sentiment qui la l'ait vivre. Ainsi il tient bon contre la grande hérésie, renouvelée de la Jienaissance, comme si l'on pouvait réduire l'œuvre d'art à n'être qu'un jeu de lignes heureuses! Comme si la beauté de la phrase pouvait se séparer totalement de l'idée qu'elle exprime ! La pensée sans la forme n'est pas plus le ,poète que le sculpteur. Mais il ny a de forme véritable ([ue d'un seiitiment. Une pensée de sculptc^ur n'est pas seulement un instinct, mais un sentimcnl profond de la forme. Le virtuose n'est pas l'artiste.
Mesure et i)rol)it('' délicate. I\ien de morbide en cet art, où rien pourtant n'est grossier, ni d'une touche commune. Il a la santé du coMir. Il aime l'élégance au point d'être un |)eu [)récieux, rà et là. Patient comme un artisan, à la vieille mode, on sent qu'il a beaucoup dessiné. 11 a le dessin si naturel (pi'il n'esquisse plus, je crois, ses figures sur le papier : il modèle en même l<'nq)S (pi'il imagine.
On dirait (juil fut ai)prenli à Tanagra, près Pantin, à voir ses danseuses et ses statuettes de jeunes femmes : élégantes, aisées, les jolies compagnes pour vivre à la maison et pour la promenade I Si, parfois, la forme est
grecque, le seuliiiient ne l'est jamais. Elles sont bien d'ici, ces vives belles. Leur joie n'est pas une ivresse de l'imagination ou des sens. Elle n'a point la fureur en sang des bacchantes, ni la sérénité formidable des dieux. Elle est française et non antique. Eût-elle fait le voyage de Tanagra et de Florence, la forme de Voulot vient de Paris et de Chartres, comme la divine figure de la Synagogue, à la calliédrale de Strasbourg, qui est assurément d'un Français, né dans l'Ile, sinon même d'un imagier beauceron .
Jeunes mères et danseuses de Voulot, toutes elles sont les strophes du même poème : les heures de la femme. La danse et la maternité nouvelle, les deux âges de la femme dans l'amour. Il n'y a presque pas d'hommes dans son œuvre.
Rien de plus chaste que ses nus. Mais la chasteté n'est pas une vertu en art, non pas même en sculpture. Les nus de Voulot ont la sagesse de la simple nature. Ils parlent de la nécessité et de l'auguste fonction où sont voués les corps. La beauté des jeunes filles est celle des Heurs qui doivent être fécondées, même si elles ne doivent pas être fécondes. De là, l'horreur que la vierge égoïste nous inspire : ne croit-elle pas qu'elle est belle pour elle-même? qu'elle est faite pour appeler l'amour et pour n'y pas répondre? Celte ciuauté est la plus vile.
Les jeunes fdles de Voulot sont aimables en tous leurs gestes, qui disent la vocation d'être aimées. Leur rire et leur bonne gaîté est aussi un signe qu'elles font à l'amour. Le mal de la femme se marque d'abord à l'hu-
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meiir. La jeunesse de la femme est un trésor de joie, sans raison et sans cause. Elle rit parce qu'elle vit pour l'amour et pour qu'on l'aime.
Aimantes, elles sont toutes aimées. Dans le monde de Tart, telle est la justice. Et les voici, ces danseuses, toujours les mêmes, à peine plus épanouies, pareilles à leurs propres sœurs, parées enfin du fruit : elles sont mères.
I^ maternité est le poème que Voulot ne se lasse pas de chanter. Son amour et ses danses ne sont que le matin de la journée maternelle. Or, je dirai le sens et le haut prix que je trouve à sa Grande Maternité nue. Il a osé exalter le magnifique office de la femme dans la nudité pure de la mère et de l'enfant. Toute nue, la femme assise, les jambes entr'ouvertes, serre contre elle l'enfant nu. qui jaillit toujours de ce sein nourricier. 11 est déjà grand et fort, mais il est toujours au giron ; toujours il naît pour elle. Elle le rend au ventre mystérieux qui l'a donné. Son visage est perdu, baissé sur la tète chérie, qui se fera toujours plus humaine. Que cette invention est touchante I Et comme elle montre un bel instinct de la naturel La nudité, ici, est l'expression la plus pure du sentiment : la femme nue, la gorge et le ventre, par où elle est femme, toute couverte par le corps de l'enfant, connaît une autre fois l'homme, d'une approche réservée à elle seule, éternellement. Elle en est vêtue, elle porte ainsi l'habit charnel de sa profession la plus sainte. Je ne sens plus en elle la violence amoureuse du sang, pris au griffon ; mais toute sa forme accroupie, à l'ombn' des deslins, est la fontaine du lait, la source vivante.
Dans l'ordre des sentiments éternels, la paternité est à un degré plus haut encore. Non pas que le sacrifice de la mère ]niisse être surpassé : on ne pèse pas, on ne mesure point ces grandeurs absolues, et toujours variables cependant. Mais l'amour du père est plus gratuit. Il a moins de fatalité. Il vient moins de la nature, il doit plus à l'homme. Il y a du choix, dans la paternité, et une sorte d'action volontaire. La mission tutélaire de la bonté y est inscrite : le père est la puissance qui se fait bonne. C'est pourquoi il semble souvent que la paternité enferme l'enfant et la mère dans un même embrassement. Un homme, môme s'il est las d'une femme, se reprend à elle, dans la pitié que l'enfant lui inspire.
Voulot s'est élevé jusqu'à ]'exi)ression paternelle, dont je sais peu d'exemples dans toute la sculpture. Avec un sens bien fin et bien sûr de la matière, il a choisi le bois plutôt ({ue la pierre, jjour tailler ses basreliefs de la Nativité et de VA'mil mourant. Ici, le sage statuaire a retrouvé l'art du moyen Age. Chauds, graves et patients, les bois de Voulot sont dignes d'un j)rimitif. Le sens de l'intimité et une ordonnauce s;ins reproche, la plus heureuse harmonie entre les plans et les lignes, chaque figure a son excellence, et toutes concourent à la vertu supérieure de Tensemble. Le même sentiment enlace subtilement tous les personnages : tendresse de l'élégie, pudeur de l'émotion, ils ne font pas de bruit, ils ne sont pas sur le théâtre : ils chantent la même mélodie à cinq ou six voix, sur un rythme sérieux et doux. Ils ont la simple vénusté des.
cœurs aiiiiants. Ils sont de tous les temps ; et les vêtements de l'ouvrier, qu'ils portent avec la modestie de riiabitude, ne prétendent rien signifier, sinon le travail de la vie, le long labeur des peines et des joies communes.
Dix ans plus tôt, Voulot avait donné une première mesure de son t<ilent, miir dès lors pour les compositions harmonieuses, et les beaux é([uilibres, dans son grand bas-relief de la Fcte Pastorale. 11 est toscan, comme Corot est virgilien ou attique. C'est un rêve champêtre, dans un monde plein de joie. Les vieillards y sourient à la jeunesse, et les jeunes gens à leurs amours. Tout y C()nsi)ire à embellir l'allégresse : Tarchitecture est de Venise et de Pérouse; les collines font écho à la c;im[)agne; l'arbre admirable, le pin, couronne la hauteur, et près de lui, \v temple antiffue. Et le soleil se couche au dernier plan. Lui-même, le poète tr;igi(pie est là, sur le bord du chemin, en voyageur, connue il doit être. Kt il regarde avec gravité toute cette joie : sa mélancolie est à lui seul : il ne la mcmtre pas ni nr la dissimule. Il contemple. Oir, si tout aux autres vA joie, danse, action, à lui tout est spectacle.
Ce beau bas-relief n'a pas été exécuté en marbre, connue il aurait fallu. Personne ne l'a compris; on n'en a pas goiilé les promesses. On n'y a vu (pi'un souvenir de Florence. Quelle intluence plus légitime, cependant, ou plus salutaire, que celle de Donatello sur un sculpteur, (pii touche au milieu de la vie? Le plus sculpteur de tous les sculpteurs, et le plus peintre aussi, celui qui
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a mis le plus de vie, le plus de vérité et d'ardeur sereine dans l'art de son temps, Donatello, le grand médiateur de l'antique et du moderne, ne peut être pénétré profondément par un jeune homme. La leçon de Padoue et de ces bas-reliefs incomparables, où la statuaire s'est enrichie de tous les moyens de la peinture, une leçon si originale et si dangereuse, il faut avoir vécu soi-même et longtemps pratiqué la forme avec amour, pour la recevoir. Et plût au ciel que nos bruyants vieillards s'en fussent à cette école, si seulement ils étaient capables de quelque humilité. Comme si l'artiste pouvait renier ses maîtres! Avoir des maîtres selon son propre instinct, pour être un maître à son tour. Les plus poètes et les plus artistes ont été enseignés par leurs dieux, une moitié de la vie durant, pour être dignes, l'autre moitié, de compter au nombre des héros et des fidèles.
Les bustes parlent, ou ils écoutent. Tous les beaux sculpteurs prêtent la parole à leurs bustes, ou leur font prêter l'oreille. Et parfois, ceux qui ont l'air d'écouter, répondent aussi.
Ceux de Voulot écoutent de la musique, une mélodie populaire élégante en son rythme, tendre et légèrement pensive, rieuse par instants et plus souvent mélancolique, un lied d'Allemagne sur des paroles françaises. Dans ses bustes d'hommes, Voulot arrive toujours au caractère. Il en a la vision nette, et le pénétrant instinct. Il est plus capable de satire qu'on ne croit : tel
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visage, d'une ressemblance presque parfaite, donne à rire du modèle, sitôt qu'on en surprend l'aveu.
Fou riant, je m'assure que Voulot esl, i>ar vocation, le sculpteur des enfants et des jeunes filles. 11 a fait de son fils, à quatre ans, un petit buste rieur, qui est une œuvre cluuinante : il y a gagné la dilïicile gageure du visage enfantin, ce masque d'eau courante, qui n'est pas fixé encore, cette mobilité continuelle, où il faut réunir des traits contraires dans une expression unique, où eiiliii le talent du sculpteur consiste à découvrir une conclusion à ce qui n'en a pas, et une cadence à des airs opposés.
Le buste de J/^'*^ M. -A. -P. n'a pas un moindre mérite. J'y trouve la jeune fille selon notre vœu : la sœur aimée, la promesse de bonheur que l'homme ne cessera pas de se faire, et que la femme ne tient presque jamais. La bonté de ce visage n'est pas d'emprunt ni d'un moment; elle est l'empreinte d'une constante habitude. Uicn n'est vain dans cette figure. Le sourire est sa grâce ordinaire. Ce sourire m'est bien cher. Il n'est pas le rdlet de l'ignorance ni (h) la futilité, ni d'une félicité coquette. Il est la parole d'un cœur qui se donne d'autant plus, ({u'il fait moins connaître ses dons: mais il les fait sentir par la douceur qu'on y trouve; et la douceur qu'il y goùle lui-même est son rayonnement.
Ce sourire n'ignore pas le mal, mais il l'eiface. Une vérilal)le intelligence y brille avec modestie, connue un feu égal et toujours présent se cache derrière un rideau baissé, dans la chambre où il veille. L'àme de cette
jeune fille ennoblit tous ses Iraits. La l'orce du front, lumineusement élevé entre les tempes et les sourcils, est un asile où, non moins que l'esprit, la volonté réside, cette volonté que la créature adolescente garde à bon droit dans le secret de sa vie, puisqu'elle est bonne et pure. Puisse le temps accomplir ce visage. Puisse le bonheur fixer les Iraits de la femme dans la cire encore incertaine du jeune âge, sans rien ôter, pas même une ombre de gravité et presque d'amertume, à la grâce robuste de la (1(Kico jeune fille.
Le corps robuste, et un peu court; l'air trapu, un dos plein de bonhomie; une façon simple et bonne, où il n'y a pas de laisser-aller, ni rien de vulgaire, peu d'hommes ont l'allure du sculpteur, plus que Youlot à ipiarante-six ans. Comme son art, il a la franchise et la distinction naturelles, qui lui sont, en tout, d'un si grand prix. Une tête bien faite, qui est celle d'un chevalier beaucoup plus que du paysan; les yeux sérieux, calmes, attentifs, du bleu le plus candide, un regard qui sait être inquiet ou railleur, et qui s'anime dans la joie et le plaisir; le teint vif, le sang rosé sous la peau fine; une barbe de cuivre au soleil, et les cheveux de ce blond argenté, où la cendre de l'ombre éteint doucement les copeaux d'argent; une main, non pas déformée, mais animée par le travail, robuste sans excès, et d'une belle proportion, rude et élégante, d'un grain sec et pourtant doux, main d'artiste qui tâte longuement les objets, qui les goûte j^ar la pression, et qui les
éprouve avec sûrelé : tel il est, sans dureté ni violence, allant d'un pas ferme et tranquille vers un destin qui sera ce que veulent les dieux, mais toujours digne de sa fierté et de sa patience. Voulot est, de tous nos sculpteurs, celui qui me fait penser le plus à Corot; et comme le grand bon maître de l'Ile-de-France, je sens bien que pour lui l'âme vivante de l'art est la grâce de la bonté.
XYII KEGARDS SUR LA PLAINE