COLLOQUE AVEC MON OMRRE
On ne laisse pas ses jugements et ses opinions derrière soi, comme des vêlements que l'on dépouille ; on les abandonne comme des enfants que l'on a faits, et dont on n'accepte pas l'entrave. C'est la passion qui les engendre, cl non pas la mode. Car il y a des hommes pour qui, même la mode, tout est passion.
Ainsi le même homme arrive au plein de son âge, ayant vécu plusieurs vies, et se préparant à en vivre beaucoup d'autres encore, si les dieux lui font la grâce d'avoir le temps. II en est, je pense, pour qui la vie se renouvelle au seuil même de la mort ; et sans doute, en ceux-là, la mort n'est (jue l'élan à une vie plus libre. Inslauratio mar/îia.
A la faveur de cette saison, où l'on mesure avec tristesse son ombre au soleil qui décline, l'autre jour, comme je rentrai dans la Ville, j'ai regardé derrière
moi. 3'ai pris vue, soudain, dans un éclair, sur la vallée et sur l'immense plaine, avec tout ce que j'y laisse. Est-ce faire retour à soi-même, ou se quitter? L'un et l'autre à la fois. Une âme forte se quitte, sans se trahir jamais : de là, qu'elle répugne invinciblement au mensonge, tout en sachant le prix du mentir pour la vie commune. Toutes les pensées qu'on eut, et même les plus dédaignées sont pourtant de bonne race ; si elles mendient dans le bas pays, ou si elles sont mortes, il est toujours des traits en elles où Ton saurait reconnaître la passion qui leur a donné naissance. Il est vrai, quant aux miennes, que je me penche avec pitié sur ces filles en haillons. Déjà vêtues de ]K)ussière, pour rien au monde, je ne voudrais les relever, ni leur porter secours, s'il était possible, mourantes, que je les fisse revivre. Je ne veux rien sauver de ce que j'ai cru, ayant connu la fatalité de n'y plus croire. Car, pour ce que nous avons aimé, nous n'en |»ouvoiis rien perdre. Je J'entends des créatures et des pensées, dej'amour selon la chair et des idées vivantes. La vie est partout où Je cœur Ja met. Et là, elle demeure. Ce bien, ce bien du moins, est à nous.
Delà-liaut, où j'arrive, la vaJlée coule dans la plaine, et la plaine confine aux marais immenses de la mort. j Certes, aux premiers regards, c'est la mort qui forme' riiorizon. Le souvenir monte comme une vapeur, à l'heure où les feux s'allument. Je contemple l'étendue ; et dans ce désert, qui veut une voix, c'est moi que je rencontre, celui que je fus.
Beaucoup, parlant des autres, ne parlent jamais que
tl'eux-iiicines. Je ne veux rien dire que de inoi-niènie, et sans doute beaucoup d'autres y retrouveront de soi.
l'ombre.
— Parle-moi ! Quil (e souvienne !
— Adieu ! Je te salue connue on se quitte : pour toujours. Je te reconnais : tu es un rêve que j'ai fait. Je t'aimais alors : je ne t'aime plus. De rêve en rêve! et d'œuvre en œuvre ! Je suis né pour ne jamais tenir à moi, à mon passé.
l'ombre.
— Oue navons-nous pas désiré ensemble ! Rappelle toi : n'as-tu pas voulu te faire })aysan, pour mieux servir le bien? Tu souris? Alors, tu y pensais sans rire.
— J'ai cru à la verlu de la terre. VA (jui croit à la terre croit aux hommes. J'y voulais croire, du moins.
C'est à l'art de Tolstoï (pie je croyais uniquement. Je le sais aujourd'hui. A seize ans, on se lïatte de vivre pour les autres, et on ne veut rien (pie pour soi. On fail crédit aux autres hommes pom- qu'ils vous aident à raclion.
IMus tard, j'ai appris ([u'ii n<; f'.iut croire qu'à soi, et ne vivre que pour ce (pi'on aime: pour loHivre, enfin, que l'on porte. La passion opère seule, et Fceuvre est le t('Mnoin de l'action.
Il n'est pas besoin d'être paysan, ni de se lier à la
charrue, malgré soi. 11 est bien vain de se mettre en exil chez Admète. Chacun de nous a sa lerre, qui attend tout de son labour, et qui ne peut mûrir moissons que de lui seul et par lui-même.
l'ombre.
— Tu me renies, et je suis toi.
— Tu l'étais. Non, je ne puis rien condamner, l'ayant aimé une fois. Mais rien ne demeure de mes filles mortes ou mourantes, que la passion qui me les fit concevoir, et l'amour de la mère à qui je les engendrai. Ici encore^ l'univers, en toute son infinie beauté, reflet de la variété infinie, n'est que le miroir du poète qui
rêve.
l'ombre.
— Ta voix m'effraie. Elle avait jadis une autre douceur. Désormais, ta douceur même est dure. Ou plutôt, je ne la comprends plus : jusque dans ses caresses, la force a toujours l'air implacable.
MOI
— Adolescent, quelle ardeur j'avais pour toute peine!
l'ombre.
— Tu l'avoues. A tout, alors, c'était un brûlant:
Aura, venif
moi.
— Souffle d'enfant. A présent, je sais mettre une ardeur infinie dans la peine qui ne touche que moi. Ce
n'est pas à iiii moindre sentiment, mais à ma propre force que je me réserve. La profondeur est le sens le plus vaste, quoi qu'il semble. xV une certaine profondeur, comme au centre, tous les rayons de la sphère se rassemblent.
l'ombre.
— La jeunesse est finie, si j'étais ta jeunesse.
— Ils me disent que je suis jeune ; et leur parole est vraie ; car elle envie.
l'ombre.
— Et pourtant, regarde d'où je viens ; regarde, tu n'es déjà plus dans la vallée. Déjà, je te vois au haut de la pente. Et bientôt il va falloir descendre.
MOI
— Ha! pourquoi descendre ? J'ignore le temps puisque je le crée.
Pourtant, il est vrai : je ne suis plus dans la vallée.
Quoi? au plus haut de la pente ? déjà ?
Mieux vaut tomber d'un coup, s'il faut au terme que l'on tombe. Mais pourquoi tomber? Je n'accorderai rien de ce qui diminue la volonté. Je me fixe et ne descends f)as.
l'ombre.
— Kegarde-moi, et dis si tu t'es fixé.
MOI
— Non, pas dans le passé.
174 sun LA VIE
l'omiuii;.
— Tu ne le regrettes donc pas, toi qui voudrais mourir pour ressusciter telles heures ?