‹ Sur la vieChapitre 45 sur 56 · L OMBRE · texte numérisé non relu

L OMBRE

— Us disent que ton art te fait oublier l'humanité, et que l'artiste est un tigre ivre de lui-même.

MOI

— Et que disent-ils d'eux, ces moutons de Sorbonne ? ils font bèh! bèh! moyennant quoi, ils s'estiment les meilleurs des hommes.

Il n'y a pas de plus pur sacrifice à la bonté, où toute la nature aspire, qu'une o'uvre harmonieuse. Le cœur qui la produit, en sa parfaite complaisance, fait écho au cœur du monde : il y va, il le trouve, môme s'il ignore qu'il le cherche.

L'art est l'expression passionnée de la vie. Tout chefd'œuvre est un miroir de création. Ce qui diminue la passion, ampute l'œuvre et précipite la vie dans les lieux bas. La bassesse est le seul crime. Il n'est pas d'autre devoir que de vivre. Et je voudrais savoir s'il en est un plus dur, quand on vit parmi les hommes.

l'ombre.

— Le genre humain veut qu'on l'aime.

MOI

— A l'ordinaire, qu'il y a peu d'amour en ce vague amour de l'humanité. Et lequel, d'ailleurs, n'est pas sans exceptions ? L'amour d'un seul être, ou de quelquesuns, et tous de notre choix, voilà qui est à la mesure de notre passion. Et si je l'étends au delà, j'y veux faire

entier loule la nature : les bètes que je connais me sont plus proches que les hommes que j'ignore. Et combien plus belles souvent ? Un tel amour est vrai ; il n'est pas fait d'une morale qui va contre notre vœu, et qui excède moins tios forces qu'elle ne les méconnaît.

— Tolstoï et les autres ne voient qu'une trahison égoïste dans une vie comme la tienne.

MOI

— Soit. L'amour m'a porté, comme la mer porte une nef bien construite.

Je n'ai pas vécu pour le bien, ni pour le monde des hommes, si le bien n'est pas la beauté et la puissance, si le monde n'est pas le livre incorruptible de l'amour en sa gloire. L'affaire d'un homme est d'ajouter son texte à ce texte sublime. El quant à moi, entre autres lignes, j'ai gravé celles où je dévoile les ressorts de la puissance, où je mets à nu ce grand secret, toujours si bien caché pour celui qu'il possède, et même pour celui qui le bande.

l'ombre.

— .l'ai connu la pire méchanceté.

MOI

— Bonté, méchanceté? c'est bientôt dit. Le sens des mots varie avec l'esprit qui les anime. La bonté des imbéciles manque un peu trop de preuves; et la bonté des moralistes est un cœur à sang de navet.

l'ombre.

— Le pire iiiéchaiit, l'iiomine qui refuse de reconnaître la supériorité où elle est. Et qui la hait. J'appelle mauvais, le méchant d'habitude. Et médiocre, celui qui reconnaissant la supériorité, sans la haïr, n'est pas capable de l'aimer.

— L'ardeur contraire, le don de soi, telle est la bonté qui donne le frisson à la plaine, quand le souffle s'en fait sentir sur les bas-fonds. Le mauvais a la haine de tout ce qui le passe. Peu importe qu'il y réussisse, pourvu qu'il paraisse y réussir en effet.

l'ombre.

— Je ne voudrais pas refaire le chemin que toute vie doit parcourir, fût-ce d'un bond, pour sortir de la plaine. Je n'ai rien obtenu ; et je n'attends rien. Dans les mauvais, c'est le co'ur qui nie ; ce n'est que l'esprit dans les aulres, alors que le cœur alTirme, et ne se lasse pas d'atfirmer. Nos plus belles douleurs sont faites de cette contradiction.

— Ma douleur n'est pas une rade où l'on doive jeter l'ancre. Pas même un port de refuge, où fuir l'ouragan. Je veux qu'on en sorte ; et vent debout, qu'on entre dans la tempête.

La douleur est le seuil de rénergie.

La joie n'a pas de sens, sinon dans les enfants, qui en

jouissent et n'en ont pas conscience. Mais il y a une

victoire en toute action belle. Et, peut-être, de la beauté en toute action.

Ainsi, courage 1 La joie, la beauté et la conquête se tiennent comme trois sœurs chéries, trois jumelles sur !e sentier solitaire de l'ascension. Et on les confond entre elles. On ne les voit même pas, d'en bas.

Il faut toujours s'élever, et toujours dans la peine. Voilà le seul principe. Je ne crois pas au bonheur de la plaine.

Page 1