LA FARCE A L'ODÉON
Décidément, Molière a le son français comme personne. Molière communie les Français qui l'écoutent. Par l'esprit et par le rire, il leur donne la plus haute idée de leur supériorité, qui est celle de la langue ellemême. Tous ses auditeurs sont plus ou moins les bourgeois de la mémo Cité. Or, quel est riiomme du peuple, CM France, qui ne touche point à la bourgeoisie entre sa femme, ses petits et devant une bonne bouteille?
On admire en lui même ce qu'on n'y aime pas, (juand on voit que la nation en fait toujours ses délices. Lui seul a cette action. La vie reste à son • l'uvre. Voilà le poète national, si par nation on entend \r plus grand nombre, de tout âge et de tous états. Voilà un lioimne (|ui fait rircci^uxde son pays et de sa langue,
1) A propos (le Motisicur de Pourceaugnac, donné à l'Odéon en tobre et novembre 1910.
depuis bientôt trois cenis ans. Avec Molière seul, les passions semblent moins émouvantes et moins générales que les ridicules.
Je veux rendre justice à M. Antoine. Il est sensible au rire de Molière. Le penchant qui gouverne la plupart de ses actes, et qui est, d'abord, de ne jamais faire comme les autres, le sert ici. Pour contredire aux traditions, il revient à la vérité la plus ancienne. Il fait mener le branle de la farce par des farceurs. Il prise avant tout le comédien qui se renouvelle ; et s'il le trouve dans un café, pourquoi ne point l'y prendre ? La monotonie de nos comédiens passe tout ce qu'on en peut dire : les plus fameux sont à périr d'ennui, par l'impression qu'ils nous laissent d'être toujours les mêmes. Les auteurs les y aident, et la pauvreté des pièces qu'ils leur confient : comme elles sont faites pour eux, on ne va au théâtre que pour les comédiens à la mode, et l'on n'y voit jamais qu'eux. Un bon pitre a du bon. Et qui sait? il aura, d'aventure, plus de finesse et plus d'esprit, plus de mesure même, que tel acteur sacré, sacré ministre de comédie.
Avoir le sens de Molière : on discerne alors, sans trop de peine, que Molière n'a jamais abdiqué, même dans ses comédies les plus austères, le génie de la farce primitive*
En France, tout au moins, la comédie est née de hi farce. Molière ne renie pas la mère, en donnant l'em- |)ire à la fille.
D'ailleurs, la farce est à l'origine du rire? Je le pense.
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et n'en veux pas dire plus, aujourd'liui. Le rire animal est une farce.
Le rire qui s'entend et la grimace qui se regarde au miroir, voilà la comédie. Ceux qui n'ont point le génie comique donnent la comédie aux autres, et la farce plus souvent. Tels les Allemands et les peuples lourds, sans analyse.
On rit des vieux maris, des médecins, des professeurs allemands, tous personnages fort tristes ; mais ils ne savent pas leur ridicule. D'abord, le coup de bâton ; puis l'éclat de rire, qui est le second coup, quand le bâton, fendu par le milieu, s'en va du bout sur le dos de la dupe, et la poignée reste à qui le manie.
Molière laisse un trait de farce, jusque dans l 'oeuvre la plus grave et la plus amèrc. Curieusement, j'en cherche la raison. 11 me semble toucher au fond même de son génie, et du génie français peut-être. Un cerlain sens de la vie s'y manifeste, tel qu'il se révèle aussi dans les gargouilles, en verrues sur le visage sublime des cathédrales. 11 se cache, il erre parfois, et ne saurait se perdre. J'en reconnais le dernier effort dans les facéties de Bouvard et Péctichet : c'est le Faust de la farce. iMaîtres bouffons, d'autant plus comicpies ou sinistres qu'ils boulfonnent dans un cercueil, parmi la corrupliôu de toutes les idées, et les vers en sarabande de loules les sciences, dans l'odeur des systènies putréfiés.
Devant la bêtise et la coquinerie des hommes, ou leurs erreurs seulement; face à la folie du hasard, à la vanité de loul, cl au ricanement du desliji, faisant
écho au murmure de la conscience : éclater de rire, pour n'en pas pleurer. Et proprement crever de rire, parce qu'il faut toujours finir par crever : sens réel de la vie, que l'amour de la vie, malgré tout, exalte.
Dans Shakspere, la plus âpre risée est un accent qui fait jaillir de plus loin la profondeur du modelé tragique. La farce, dans Molière, est le dernier mot d'une contemplation fixée sur l'objet de la comédie.
L'anecdote de Pourceaugnac est l'éternelle histoire de la province à Paris. Je gage que le gentilhomme périgourdin a une maison de banque en Périgord, et qu'il en vient manger les truffes à la Ville. Il a sans doute aussi un livre à publier dans le fond de sa malle : il est en quele d'académies et de bons mires. Hier, les couvents, et les maisons de fous aujourd'hui, font une ceinture aux villes opulentes. Les médecins de fous jouent la farce pour les morts. Et le magistrat leur prête la main, le magistrat, le roi prêtre parmi les masques. Chaque mois, dix histoires à la Pourceaugnac courent la rue en chemise. La ronde des matassins, la pointe si sûre au second visage de Monsieur, c'est la poursuite des journalistes, toujours droit au co'ur, comme ils l'entendent et comme il est placé pour eux. Un journaliste, un matassin, c'est la même morale, les mêmes scrupules, le même goût, et enfin la même arme.
Je n'en finirais pas s'il fallait parler des malades et des médecins. Et que dire du Bourgeois Gentilhomme, qui est le sacre glorieux de tous les Académiciens, sans compter les docteurs de la monarchie ?
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Le rêve de Shakspere imite la nature jusque-là : il n'oppose jamais le comique au tragique, comme l'ont cru Victor Hugo et les autres hérauts de l'antithèse. Il ne les mêle même pas à dessein. Il les intrigue l'un à l'aulre, telles l'ombre et la lumière. Le conlraste fait une clarté, venue de la profondeur, où baigne toute la vision. Ayant plusieurs plans et plusieurs étages, le rêve n'en est que plus intense. Et tel est aussi l'art de Rembrandt.
La réalité de Molière est d'observation pure; sa vision est directe. Elle est si crue, si droite, si égale à l'objet et d'ailleurs si générale, qu'il tant à tout prix la forcer, pour que la comédie reste possible. Faute de quoi, la comédie serait si vraie, ([u'eîle ne serait pas plus comique après tout que la vie, ni d'un comique plus gai. Supposé que Georges Dandin ne vint pas, la corde au cou, la chandelle à la main, demander pardon à sa carogne de femme, et l'éclairer très humblement au saut du lit, où son bel amant a marqué sa place toute chaude, la colère du mari dandiné et sa misère ne feraient plus rire. iMais Molière veut qu'on rie, et il met son benêt à la porte, chargeant la lune de lui faire un bonnet à deux cornes, puisqu'il est né coiffé. Molière tourne en bouffon son Othello. Et du More à face de suie, de l'élalon nègre qui soulève la risée de Venise, Shakspere ne veut pas que Ton rie ; n)ême quand il l'expose aux rires. 11 en lait un héros de la passion. Le ridicule tue les passions, à ce qu'on dit? Non. La passion échappe au ridicule.
Ceux qui n'entendent pas le français, de naissance, tombent toujours dans l'erreur, si naturelle aux étrangers, de trouver Molière tragique, au dénouement près. Ainsi Gœthe. Par où pèche son jugement, sinon en ce que le prince même des esprits, en Allemagne, n'est pas libre de ses propres idées, comme l'est Molière, comme l'est Cervantes, comme l'est Shakspere?
Molière ne se délivre pas du monde en le bafouant : loin de là, il se délivre de lui-même. Sa farce n'est pas liée à un excès du sens propre : elle ne tourne pas à l'invective. Il se défait de la misérable tragédie, qui fait le fond de toute existence, en l'outrant. Il double, il triple les dimensions naturelles, il les centuple. A force de grossir les visages, on les rend comiques. On fait rire à proportion qu'on défigure. La caricature naît de l'excès : pour être plaisante, il faut qu'elle rappelle la forme véritable, mais hors de la mesure.
En portant la vie au plus haut point du ridicule, pour elle-même, Molière la plonge dans le rire. Ici, le théâtre de Bacchus se retrempe dans la cuve des vendanges. Une vapeur enveloppe la farce, qui a passé sur la danse des satyres, sur l'ébriété de Silène et des chèvre-pieds, ivres de vin qui fermente. Voyez ce besoin puéril de remuer les jambes, de lancer les pieds, cette joie animale à donner des coups, et à en recevoir, à pousser la corne en avant, et à se frotter les fesses.
Le sarcasme et la cruelle invective viennent presque toujours de la disproportion des objets à celui qui les voit et qui les mesure: il les trouve donc plus petits qu'ils ne semblent; il les diminue, fussent-ils grands ;
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et humbles, il les abaisse encore. Et il les méprise, parce qu'il s'y compare. Le dernier mot de la satire, c'est le mépris. Enfin, il n'y a pas d'invective plus dure qu'une vue grande des objets bas. Quelle radieuse injure vaudra jamais le regard de la pureté vierge, et son sourire à l'impureté?
Le rire de Molière est aux antipodes de celui-là. Comme un demi-dieu de telle planète, Uranus ou Neptune, où, toutes choses égales d'ailleurs, les proportions sont vingt ou cent fois plus grandes que sur la terre (et l'année n'y est pas de trois cent soixante-cinq jours, mais de trois mille), l'œil de Molière développe les objets qu'il vient de saisir dans le ridicule, et les grossit à cette échelle, où. ils sont des bouffons impayables pour eux-mêmes. C'est la grandeur, ici, qui fait la gaîté. La force est toujours bonne. La force de Molière rend une saveur optimiste à la matière la plus noire. Elle s'ap|)lique aux caractères avec une telle aisance, un tel oubli de soi, une telle apparence de nécessité, cette force, qu'elle semble la lumière même de l'intelligence.
Ainsi, le rire de Molière délivre. Et voilà pourquoi la farce, qui est ce rire de Silène, reste au fond de toutes ses œuvres. Enivré, il veille et ne dort point. La farce est la mesure de son comique, lequel est énorme.
De même que la passion et le pathétique de Shakspere sont le plus haut témoin de la sensibilité humaine, de même la farce de Molière est le gage le plus fort de l'esprit. Le cœur est tragique. Je dirai de l'esprit qu'il n'est pas l'organe de la tragédie.
Ou l'intelligence seule aboutit à l'esprit qui nie ; ou elle se délivre clans le grand rire de la farce. Le désastreux Flaubert n'a jamais pu passer de la première cime à la seconde. Elles sont égales en grandeur, si l'on veut. Mais la première est désolée, tandis que la seconde est heureuse.
Puisque le poêle, entre tous les hommes, est celui qui crée son objet, nul ne fut plus poète que Baudelaire. C'est pourquoi il ne le sera jamais au jugement des esprits parasites, que le vent de la rhétorique soulève seul de la crasse des livres. Écartons d'abord les chenilles de bibliothèque et le droit qu'elles prennent de juger souverainement les vers, parce qu'elles n'ont jamais moins de douze pieds, et qu'elles s'accrochent en chapelets aux rayons des plus poudreux alexandrins. Je ne peindrai donc pas Baudelaire pour les menus pions de l'échiquier, mais seulement pour les cavaliers ou les fous, qui peuvent en connaître : car il faut au moins que le pion soit soutenu d'une bonne pièce pour faire échec à la reine ou au roi. Ainsi j'ennoblis le jeu, avant de m'y mettre.
L'ardent et grave Baudelaire n'est pas, pour nous, un
ami disparu, mais un prêtre douloureux qui nous visite, les soirs d'été, où la Ville est un enfer, chaude d'étouffantes séductions et de subtils maléfices. Il a péché, il ne peut pas être notre guide. Il eût été notre confesseur, s'il n'avait pas écouté de trop près son démon. Son âme est d'une funeste complaisance aux tourments qui l'habitent. Il s'est laissé tenter de la douleur, sans assez refuser de s'y perdre. Il est sombre et cruel. Il est plein d'horreurs mortelles. Mais jamais il n'est bas. Un grand esprit, une âme noble, nulle familiarité, rien de vulgaire, et un goût rare jusque dans les excès du mépris, jusque dans le plaisir d'étonner par le scandale, jusque dans la parodie de soi-même. Trop chrétien pour être cynique, et trop peu pour être humble. Riche de sens et de péché, hardi à s'ouvrir les entrailles, trop libre pour être hypocrite. Grand poète sans abondance ni facilité, il fut plus artiste en vers qu'on n'avait été avant lui, depuis Racine. Les poètes, avant lui, ont beaucoup dessiné ; quelques-uns même ont peint ; mais Raudelaire, le premier, a gravé. Il est le maître de l'eauforte poétique. Il a les secrets de l'ombre, les plus beaux noirs, les lointains du mystère, et les fonds les plus veloutés.
Pour la première fois dans la poésie, l'objet de Raudelaire n'a pas été de décrire une action, de conter une fable, d imposer une opinion, d'éblouir ou de convaincre, ni de peindre un pays, une époque, ou cette part de soi-même qui est commune au poète et à tous les hommes. Raudelaire, dès le début, a été le moins public des poètes. Il s'est pris lui-même pour objet, en
ce qu'il avait de plus caché et de plus rare, qui devait faire peur aux autres, ou passer pour l'aveu d'un malade, la confession du vice et la nudité du scandale. Il a laissé une œuvre vivante et brève, qui est un raccourci d'homme, avec toutes ses passions, ses folies, ses goûts, ses caprices, ses recherches exquises ou perverses, ses grâces et ses affectations, ou même ses ridicules. On dira peut-être que l'objet est étroit, si on le compare aux Iliades et aux vastes légendes. Mais il arrive que l'on gagne en profondeur tout ce qu'on perd en horizon. Ce n'est plus la ligne infinie qui recule sur l'espace, à mesure qu'on avance ; mais plus près on regarde et l'on se penche, plus on fait de chemin selon la verticale, et l'on va toujours plus profond.
Voilà l'étrange merveille de Baudelaire, et comment il a coulé une poésie nouvelle dans les formes de l'ancienne. Grand par là, et de la grandeur la moins commune. Il est une façon de sentir avant Baudelaire, et une façon de sentir après lui. Tout vient de la force qu'il a mise dans la révélation de l'homme intérieur. J'y vois la raison de ce dégoût furieux qu'il marque pour la vie, et d'une mélancolie presque folle. Il n'est si pessimiste que par vocation intérieure. Ne fallait-il pas que son siècle, les mœurs, les peuples, la politique, enfm que tout lui fit horreur, pour qu'il s'enfermât toujours plus avant dans son propre mystère? et qu'il apprît à se connaître, sans pitié et sans égards, sinon sans terreur ?
Plus on s'éloigne de lui, plus son grand visage ravagé prend la cruauté durable du marbre. C'est une majesté déchue, et ce front puissant était fait pour une couronne de ténèbres. Sa vaste bouche large, cette grande lèvre si lourde, et si pesamment ourlée qu'elle pend, Baudedelaire ressemble par le bas de la figure au Jérémie de Donatello, ce Zuccone qui a l'air de vomir les oracles du dégoût; et sa lèvre s'abaisse comme la margelle d'un puits qui déborde.
Verlaine excepté, Baudelaire est le plus vivant de nos poètes. Car les poètes meurent avec une injurieuse rapidité. Il a presque toutes les vertus classiques, et il les renouvelle toutes par le sentiment. Certes, il est luimême, et non un autre. Sa langue est aussi bonne, aussi pure qu'elle pouvait être en ce temps-là; et sa prose est plus belle que ses vers. A quoi mesurer la vie d'un poète? à l'émotion qu'il nous donne, et s'il reste de plain-pied avec ce qui nous émeut.
C'est une grande force triste, qui lutte avec des formes damnées : elles sont belles et tentatrices, mais pleines d'une séduisante corruption : toutes, espèces visibles de la conscience. Notre lutte est toujours avec la conscience, qui fait à la fois notre dignité et notre désespoir, nos délices et notre péché. Il est clair que l'homme veut être damné, ou en courir le risque. L'intelligence de Baudelaire est acharnée ; et son imagination est créatrice. Il a compris les temps nouveaux et les a détestés. Il a ouvert les parcs merveilleux du poème
en prose à la rêverie. Il a créé des habitudes au sentiment et à la réflexion une manière de voir riche en calcul et en subtilité. Qu'on l'appelle la décadence, si l'on veut : en art, ce mot n'a pas de sens ; mais il désigne une époque. En attendant, Baudelaire crée avec 'sévérité. Il va toujours loin ; mais il ne s'étend pas : il reste sur sa ligne; il n'excède jamais ses limites; il est prudent et rigoureux. Ce torrent profond creuse son lit, et ne déborde pas ses rives.
11 roule entre les murailles du ravin, et ses vagues sont sourdes, Ilot de mercure dans un précipice de schiste, ce Styx de Baudelaire où, peu à peu, des eaux violentes se rencontrent, issues de tous les versants et des horizons opposés de l'Europe. Il a du Russe, et de la songerie frissonnante sous le ciel de Pétersbourg. 11 a de l'Anglais, rongé de spleen. 11 a du vieil Italien, chroniqueur du bronze. Et plus encore de l'Espagnol, «à la Goya. Ce poète de Paris est un homme de l'Europe; et pas un poète, aujourd'hui, du Tage à la Neva, qui ne soit plus ou moins tributaire de ses frissons et de son mauvais rire, de ses belles angoisses et de ses larmes vénéneuses. Wagner et Baudelaire, voilà peut-être les deux hommes qui ont le plus pesé, qu'on le sache ou non, sur l'art de poésie en ces trente dernières années. La musique au lieu de l'éloquence, et l'homme intérieur plutôt que l'homme de la société ou l'homme de la nature, le citoyen comme on l'appelle. En vérité, il me semble que toute poésie, capable d'émotion, ne se propose que de donner la forme à la vie intérieure. Et qui dit la forme, pense à la vie éternelle. Telle est la pas-
sion de l'artiste, selon moi ; et en quoi l'art est sauveur. Or certes, quand la vie intérieure prend la forme classique et française, elle se fait universelle.
On est original, et l'on passe pour bizarre. L'originalité est le nom populaire de la folie. Un sentiment original est si rare qu'il blesse le sens commun. La plupart des hommes voient un outrage dans ce qui les étonne. Comme si l'on s'occupait d'eux ! comme si un poète n'avait pas beaucoup mieux cà faire, que de les irriter ou de leur donner à braire ! Ils ne veulent pas être surpris, et ils rendent offense pour surprise. Que l'artiste ne pense pas à eux, et qu'il ne vive d'abord, que pour luimême, ils l'ignorent; et ils s'en indignent, quand ils ne l'ignorent pas. La foule ne sait pas que l'artiste véritable est le seul homme qui travaille pour son plaisir, fût-ce dans la plus cuisante douleur; pour le plaisir de son choix! Ha, l'artiste est un homme de joie, quelle que soit la peine. De là, qu'on les envie et qu'on les hait. Tout le monde rit aux faux artistes et aux faux poètes, qui sont une foule dans la foule. Mais les vrais sont haïs. Baudelaire en était assuré, jusqu'à la rage(l). Et il est
(1) Mots de Baudelaire : — Par canaille, j'entends les gem qui ne se connaissent pas en poésie. — Le plaisir aristocratique de déplaire. — La haine du peuple contre la beauté. — La cohue des petits littérateurs qu'an voit aux enterrements. — La France a horreur de la poésie, de la vraie poésie; elle n'aime que les [femmes qui se troussent,] et les saligauds comme Béranger. — Ces pauvres diables [les poètes], qui sont la couronne de l'humanité, sont insultés par tout le m,onde.
vrai que la misérable multitude, celle qui ignore et celle qui fait métier de savoir, le peuple et les académies, ils l'ont désespéré, et réduit à la mort.
Baudelaire est de ces esprits originaux, qui se savent l'être. Ils se donnent ainsi l'apparence de la fausse originalité. Mais la conscience qu'ils en ont peut aussi nourrir cette originalité môme, la rendre plus mordante et plus vive. Le mépris de Baudelaire pour son temps, pour la tourbe et pour l'élite, est si roide, qu'il préfère le scandale à la louange publique. Il aime mieux faire horreur aux gens, que leur être semblable. Il s'étudie à différer. Moins une affectation, en lui, qu'une motion de nature.
Il faut avoir perdu le sens de la vie, pour séparer l'œuvre du poète, en Baudelaire. L'œuvre est la vie même. Il y est d'autant plus, qu'il ne s'y est pas mis. Comme son livre, Baudelaire est le symbole du poète douloureux. De page en page, on pressent même l'affreuse ironie qui finit par ôter l'usage des mots à ce musicien des mots. En ses plus beaux chants, une inquiétude étrangle ou fait un peu trembler la mélodie du chanteur, une menace de perdre la voix. On ne saurait rien de Baudelaire, ses passions, ses ardeurs, ses transes, ses dégoûts sont à ce point marqués dans son œuvre, qu'on en pourrait refaire son histoire, et les événements même, sans se tromper beaucoup.
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Sa vie est une route sombre, sous un ciel d'orage, sans détours et sans aventure.
Cinq ou six aimées de jeunesse, belles et libres : il avait une petite fortune, qu'il n'a pas ménagée. En ce temps-là, il a flatté ses goûts et ses vices. Il a connu les plaisirs du luxe, les curiosités de la chair, et toutes les recherches de la pensée. Il a eu des amis et de beaux entretiens, Gautier, Gérard de Nerval, Banville. 11 a goûté la chère délicate et les livres rares, les étoffes d'Orient et les vins illustres, la musique nouvelle et les planches avant toute lettre. Et déjà, tout lui était art. Les cheveux de la soie la plus noire, l'œil tabac, le regard brillant et profond, le front et le cou d'une forme admirable, d'une blancheur féminine, le pas souple et lent, le corps nerveux et fin, bien modelé dans sa moyenne taille, on le comparait alors à un prince arabe ou persan.
Bientôt ruiné, à trente ans, il était pauvre. Il est tombé, dès lors, dans la gêne amère de ceux qui ne sont point nés pour la pauvreté, et qui sont forcés de comparer, en chaque sensation, l'excellence de leurs désirs à l'ignominie de la réalité. Le besoin du luxe n'est pas moins pressant ni légitime en certains hommes, qu'en tous le besoin du nécessaire. Beaucoup de poètes ont le génie du commerce et de l'usure. D'autres ont le génie contraire, et une sorte d'impuissance naturelle à gagner leur vie. Leur paresse est féconde, et ils s'épuisent aux travaux forcés. 11 est de Baudelaire, ce mot profond : « J'ai grandi par le loisir. »
Baudelaire est perdu, le jour où il lui faut demander à son art les ressources d'une vie même médiocre. Après la gêne, la pauvreté ; et enfin la misère. Les dettes
assises sur le seuil, c'en est fait: la vie est murée ; on ne peut plus ouvrir la porte. Et, au dedans, la chambre est une marmite d'enfer, où le feu d'une femme indigne fait bouillir un atroce brouet de colère, de soucis, de querelles, de dégoûts, de rancune et de pleurs. C'était une sorte de négresse ou de créole, plus de café que de lait dans ce vase de perdition, sentant fort le cuir et la muqueuse, parée de toutes les laideurs, brute et bête, sans esprit et sans cœur, ivrogne d'ailleurs. Baudelaire l'avait ramassée dans les vidanges de la volupté, et l'ayant gardée par gageure, il a fini par y tenir. Et môme il l'a aimée. La pitié y eut part. Le cd'ur de l'homme rêve de braver. Avare comme une vieille entremetteuse, plus gâcheuse d'argent que la taui)e de terre, elle volait encore Baudelaire dans son agonie. Elle l'a trompé avec toute la rue; elle ne méprisait que lui en fait d'hommes. Et, recrue de labours, elle ramenait au logis les fruits ignobles de la Pandémie urbaine, cultivés au verger de l'opprobre, les choux-fleurs et les poireaux, et jusqu'au dernier : la paralysie. 11 n'a jamais eu d'autre maîlresse que celle-là. Bien n'est plus douteux que les femmes qu'on lui prête ; et d'ailleurs, il n'a pas vécu avec elles. Ses amours sont imaginaires.
Il était de ces voluptueux que le désir tente uniquement, qui le caressent, le nourrissent, le font croître sans mesure, et que la satisfaction ne dé(;oit pas seulement : car ils n'en attendent rien ; mais elle les révolte et les dégoûte. Leur désir trempe dans le rêve; et le rêve seul les contente, sans les nourrir. Contentement redoutable, (jui épuise plus (jue toutes les débauches.
d98 SURLAVIE
L'imagination fait toute la volupté. Baudelaire a vraiment vécu d'imaginer ; il y a prodigué ses nerfs et usé ses forces. La chair même en lui était cérébrale. La réalité d'un plaisir en tarissait la source : la jouissance d'un sens dissipait, en ce voluptueux, la totale volupté qu'il s'était promise de tous les autres. Voilà pourquoi il lui fallait les parfums et les sons, l'ombre des chambres somptueuses, l'opium, la drogue des assassins et l'alcool meurtrier. Son ivresse aspirait à l'harmonie. Il cherchait sa volupté dans l'accord de toutes. Il avait enfin la sensibilité la plus délicate et la plus rétive. Fait de la sorte, il n'y qu'un saint pour passer outre aux offenses de la fortune. Ce fin cheval de guerre et de paresse, cet Arabe si pur et si près du sang était trop nerveux, trop tendu, trop irritable, pour porter le collier de baquet, qui mit Théophile Gautier trente ans à la torture.
Sitôt après les Fleurs du Mal (1), les dettes, les soucis, le mécontentement, la faillite de son éditeur, les peines morales et la maladie ne lui laissent plus de repos. Ses lettres sont pleines jusqu'à sa mort, de sourds gémissements. Vrai charnier d'efforts et de déceptions. Dostoiewski pleure et espère : il a bien moins d'orgueil que d'humanité. Baudelaire est partout dans le désespoir : sa fierté est égale 5 sa colère.
(1) Les Fleurs du Mal paraissent en juillet 1857. C'est Tannée de Madame Bovary.
Baudelaire est né à Paris, le 9 avril 1821 ; son père, Champenois, était âgé de 62 ans ; sa mère, Parisienne, n'en avait pas 28. 11 a été frappé de paralysie, à Bruxelles, le 23 mars 1866 ; et il est mort le 31 août 1857, à Paris.
Il ne peut })liis travailler. Les maux de tète l'accablent. Faute de repos et de santé, il cesse de produire. Et faute de produire, il n'a plus de quoi se soigner ni trouver la paix. La mist're écrase dans l'œuf les œuvres qu'il voudrait donner ; et manque à donner ces œuvres, il ne peut sortir de la misère. Il est pris dans le cercle de la chute ; point d'issue, il doit tomber. Au demeurant, les éditeurs ne veulent pas de ses livres. En vain parle-t-il de leur céder ses o^ivres, toute sa vie durant et trente ans même après sa mort, moyennant une petite rente : toutes ses offres sont repoussées. S'il n'avait pas été poursuivi pour les Fleurs du Mal, et condamné à l'amende, il n'eût pas même été un nom pour le public.
11 n'a pas (piarante ans, qu'il songe à se tuer.
«- Depuis assez longtemps, je suis au hoi^d du suicide. Je suis tombé dans une atonie et une désespérance alarmantes. Je me suis senti attaqué d'une espèce de maladie à la Gérard, à savoir la peur de ne plus pouvoir penser ni écnre une ligne (1). »
<i J'ai fui; f en suis encore malade d'indignation; fai le cei'veau tout affadi, et croiriez-vous que fai du mal à écrire une heure de suite (2) ? »
« Insensé que vous êtes ! Vous me demandez oit en est mou livre ! Est-ce que je m'en occupe (3) ? »
(1) Décembre 18G0.
(2) Décembre 1859.
(3) Décembre 1860.
« Tai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur. Maintenant, j'ai toujours le vertige, et aujourd'hui, 23 janvier i862,fai senti passer sur moi le vent de l'aile de rimbécillité (1). »
(( Mes crises sont si violentes quelquefois, que, ce matin, il m'a fallu plus d'une heure pour déchiffrer votre lettre (2). »
« Quel peuple! quel monde! quel horrible monde (3) /»
a Je m'ennuie mortellement (4). »
i( Il y a une foule de petites dépenses, en dehors de l'hôtel, auxquelles je ne peux satisfaire, depuis deux mois, sans des ruses ridicules : tabac, papier, timbresposte, raccommodafje, ctc (5). »
« Ma santé? Comment voulez-vous quelle soit bonne, avec tant de colères et de soucis? Ce qui m'irrite plus que tout, plus que la misère, plus que la bêtise dont je suis environné, c'est un certain état soporeux qui me fait douter de mes facultés (6). »
(( Je m'ennuie et je souffre le martyre (7). »
« J'ai été saisi par u:ie névralgie à la tète qui dure depuis plus de quinze jours ; vous savez que cela rend bête et fou (8). »
(1) 23 janvier 1862.
(2) 8 février 1865.
(3) 27 mai 1864.
(4) 17 février 1865.
(5) Février 1865.
(6j 26 novembre 1865.
(7) 30 novembre 1865.
(8) 21 décembre 1865.
« Malade, très malade. Vertiges el vomissemenls pendant trois jours. Même accroupi par terre, je tombais, la tête emportant le corps. Et pas le sou (i) / »
Quoi ? est-ce là vivre ? Qu'est-ce que votre gloire après ces cris? Vous croyez-vous quittes, pour jouir aujourd'hui de ce désespoir et de sa musique? Et pensez-vous avoir assez fait parce que vous vous nourrissez de cet homme, chair et sang, comme vos pères l'ont frappé, tué, mis à bouillir et à cuire dans la peine et le mépris, misérables que vous êtes?
Et cet homme est des plus fiers. Il a la pudeur de ses maux ; et il a le dédain de ceux qui les causent. Mais il n'en peut plus. S'il crie, c'est qu'on lui arrache l'âme; et l'indignation remporte encore sur la plainte.
Dans les derniers temps, on le rencontrait, par les rues, vêtu d'habits râpés et l'air de plus en plus sombre. Il se promenait à l'écart, en solitaire. Il errait, avec une mine sinistre (2). A la fin, débordant d'un immense dégoût, il quitte Paris pour Bruxelles, dans l'espoir d'y mieux vivre. Il n'y est pas plus toi, que l'exil redouble toutes ses misères. Une haine farouche de la Belgique et des Belges éclate en lui, comme une maladie. Déjà, il n'était plus, par sa faute, si l'on veut, et par celle d'autrui, que le condamné, l'homme d'insomnie qui cherche le sommeil de grabat en grabat, mais qui n'a plus de lit ni de draps en ce monde, à qui seule la paix du lin funèbre est désormais promise, et qui l'espère
il) 18 janvier 1866.
(2) Eugène Crépet, Élude biographique, p. LXXIV.
seule, sans le savoir, en attendant le dernier coup. Elle ne vint môme pas d'emblée. Frappé à la tête, Baudelaire languit près de deux ans dans les limbes de la stupeur et de la folie, bégayant, sénile, animal, lui qui s'était dit: « Vouloir tous les jours être le plus grand des hommes. » La mort de Baudelaire à quarante-sept ans et sa folie à quarante-six sont d'irréparables crimes. Cependant, on rencontre partout une foule d'auteurs, qui promènent sur le trottoir leur turpitude rentée et leur nullité octogénaire. Le hasard est le roi du monde, le hasard, nom public de la fatalité.
La vie de Baudelaire, je crois voir Brunehaut liée à la queue du cheval qui la traîne ou l'emporte au galop, faisant sonner sa tête sur le pavé des villes. Le beau jeune homme, si haulain, si noble, si soigneux de son corps, si élégant en tous ses membres, si bien vêtu, la fuite écumante de la bêle le dépouille, le souille, le met tout nu sous les huées, et pour finir, il est piétiné, et les sabots lui martèlent la tête.
I^errière le personnage qu'il joue, par delà même sa misère et son supplice, la nudité de Baudelaire fait la grande lumière sombre de sa poésie. Il méditait une œuvre qu'il eût appelée : Mon cœur mis à nu. C'est un homme nu qui illumine le jardin douloureux des Fleurs du Mal au crépuscule; et c'est la même nudité, tantôt livide décolère, ou pâle d'ardeur, tantôt rouge de honte, qui éclaire les après-midi des Poèmes en prose. Et md n'est moins effronté que ce bel impudique : car pas un n'a plus confidemment entretenu le remords : remords
(rrlie soi, remords de sa douleur, horreur des autres, qui est un remords pour eux encore, enfin remords de vivre.
Plus il fait l'impassible et plus il se trahit. 11 n'a pas la force du grand Flaubert, laquelle tient à ses avantages : Flaubert n'a jamais connu la contrainte, encore moins la gêne; il n'a pas été forcé de vivre au milieu des hommes, ni surtout d'en dépendre, par son furieux mépris : car on dépend toujours de ceux que l'on mépi'ise, et d'autant plus, peut-être, qu'on les combat davantage. Flaubert a mené la seule existence qui convienne désormais au véritable artiste : une solitude absolue, peuplée et tempérée par Fart ; une liberté parfaite, que la volonté de l'art gouverne absolument. Jl ii*;i jauiiiis fait que ce qu'il voulait faire. Et s'il y a une espèce de bonheur au monde, c'est cela.
Lv plus beau trait de Baudelaire est d'avoir assuré le bénéfice de la solitude et de la liberté à son art et à ses œuvres, sans en avoir les moyens. Ses tortures ont été sa rançon. Au fond, en dépit de ses geôles et de ses chaînes, il n'a jamais écrit une ligne ni pour plaire ni pour gagner de l'argent. Mais chaque heure de cette liberté spirituelle, il la lui fallut payer par un combat plein de blessures et de déchirements. La solitude de sa ]>ensée n'était qu'au prix de ses singularités, du mauvais nMioin, de la défaveur i)ubli([ue et de la maladie, sans compter l'oblique couq)assion des philanthropes, qui dure encore : ces gaillards-là, qui sont si bons pour tout le monde, louchent en grand mystère au seul nom «1*1111 hnimnc coiiinie celui-ci, laissant croire que leur
inimitié a ses raisons : s'ils ne s'en chargeaient pas, qui vengerait le genre humain d'un Baudelaire, d'un Wagner, de ce méchant et de cet égoïste?
Vivre ailleurs, s'évader de la prison sociale, voilà le premier besoin de Baudelaire. Une ivresse, un beau songe, un départ pour les Iles de Beauté, les Iles Inconnues! Fuir la laideur des hommes, voire des philanthropes, et l'horreur de leur présence! Il l'a demandé à l'opium, aux drogues subtiles, à toutes ces mâles courtisanes qui vendent les paradis du rêve. Sa haine de la vie est une amour trahie, une passion malheureuse.
Si orgueil il y a, soit, il faut être orgueilleux avec les hommes, modeste avec son œuvre, et bien humble avec l'art.
Hautain, poli, d'une réserve exquise, de glace avec les sots, plein de mépris pour la foule et pour les dieux de la foule, le moins familier des hommes, et pourtant très éj)ris d'amitié, Baudelaire, toujours distant et le plus souvent solitaire, a passé pour un bohème auprès des imbéciles. Peu s'en faut que l'académicien Villemain, une espèce de rustre oratoire, n'attendit de lui, en visite, quelque farce de Scapin; il n'en obtint qu'un mot admirable : « Je n'ai jamais eu d'originalité, moi! » lui assène, en plat de férule, l'illustre petdeloup. — « Monsieur, dit Baudelaire, qu'en savez-vous? » Quelle vue de poète! Cinq ou six ans plus tard, Petdeloup se faisait sauter la cervelle, tout comme s'il en avait une, et qu'elle eût recelé un insupportable grain de poésie.
L'un des premhîrs, Baudelaire a eu la sainte répugnance du journal et de la canaille littéraire. Il avait bien jugé celte industrie, qui remplace les trois bons métiers de sbire, de rufian et de valet, coupeur de bourse ou mascarille. Le journal est le taudis de l'esprit. Et d'ailleurs, où trouver plus de vertus publiques, plus d'humanité, plus de zèle au bien, à la beauté, et à toutes les sacrées majuscules des principes que dans les hommes de lettres? Ils en sont embrasés. Ce feu les dévore, et ils semblent mourir d'amour, en vérité, pour la grande œuvre, ou le grand homme, aussitôt qu'il est mort. Ils n'attendaient que cela. Il ne leur faut qu'un rien, pour rendre justice à l'artiste vivant : qu'il ait cessé de vivre. Ces chères consciences 1 Appétit du cadavre? non, grand Dieu! vous ne les connaissez pas. Pudeur, scrupules, ce qu'il y a de plus désintéressé et de plus délicat : ils gardent un silence virginal pour ménager votre hymen avec la fortune; ils renvoient à vous mettre au tombeau pour rompre leur vœu; et d'ici là, ils vous enterrent parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Avec douleur! Avec piété, avec piété!
Les coquins de morale, qui se font une arme de la bêtise, donnaient à Baudelaire le renom ridicule de la goule et du vampire. Que faut-il faire avec ces gens-là? Quelle rage en eux! Ils ont toujours l'air de se venger sur vous d'une offense qu'on ne leur a pas faite. C'est eux qui nous offensent en tous leurs gestes et tous leurs jugements. Leur seul regard est une calomnie, et leur présence seule une injure à la vie. Ce sont eux qui font l'ennui et l'abomination de vivre. Baudelaire y voit trop
clair, pour ne pas haïr ce poison des yeux el de l'âme. Il n'est pas un saint pour ne pas en souffrir. Jl en a quelques fois le vertige. Il n'a jamais pris son parti de ses lâches bourreaux. L humeur noire de Baudelaire me semble la couleur même de la passion à sa source, sinon de la sagesse. On s'en moque aujourd'hui, où tout est à la joie. Gai, gai, marions-nous. Les bouffons sont rois, et ce monde ne serait pas le plus juste et le plus beau des mondes? La tristesse est une maladie. Mais le dégoût? dit Baudelaire.
Combien un homme, qui a passé par ces fatales éjH'euves, en sait plus long sur le secret de l'univers que tous les optimistes ! L'optimiste est habile à vivre. Il est de bas étage, partout; mais l'optimiste de journal, je n'ai pas de sonde à toucher le fond de ruisseau où il nage. L'optimiste est souvent l'hypocrite : « Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère. »
Pessimiste, misanthrope jusqu'à la négation de la vie, Baudelaire l'a été comme Flaubert, comme tant d'autres, comme Wagner lui-même, avant Par si fat. Flaubert se vengeait de son temps par l'insulte forcenée, et la plus impitoyable de toutes, une parfaite ressemblance au miroir; Baudelaire, par l'amère mascarade. Flaubert se donnait l'apparence d'une haine générale, et faisant la grosse voix, clamant toutes les ordures et tous les jurons que n'écrit jamais sa plume hautaine, il jouait le rôle du prophète maudissant, véritable Isaïe du mépris et de l'invective, au nom du dieu pur, Apollon. Baudelaire, lui, prenait le masque; et animé d'une rancune bien plus cruelle, d'un dédain plus profond, cet homme
d'un sens raffiné jus(iu'à l'ambiguité perverse, a daigné faire figure de rebelle et de bizarre, prêtre interdit de l'art ou chemineau, qui vit sur les toits de la poésie et qui dort sous les ponts.
Son goût de la mystilication n'est pas du tout le jeu ridicule qu'on imagine, ce plaisir de railler en gardant le sérieux, celte manie de faire le plaisant qui a été, depuis, si générale. Je n'y vois pas non plus le bonheur d'abuser les autres ; mais ])lulôt de leur échapper. On les trompe sur soi, comme le loup donne le change aux chiens, et les égare sur une fausse piste. Baudelaire n'y a que trop réussi : même aujourd'hui, il n'est pas si connu que son masque. Le principe delà mystification,
c'est la différence.
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Entre tous les plaisirs, il préférait la conversation : passion commune à presque tous les solitaires. « La conversation, disait-il, ce grand, cet unique plaisir d'un être spirituel. » Mais à qui parler? Si on le savait, seulement! Opium, vin, eau-de-vie, boire, rêver: s'évader de la misère et de l'horrible monde. Qu'est-ce donc, sinon un système de la conversation intérieure? On n'a pas toujours le choix des moyens. Je veux faire, un jour, l'analyse de Tentrelien intérieur, qui n'a pas été fjiite. Et d'abord, les mots mêmes se touchent : l'intérieur et l'entretien sont deux modes de hi même teneur.
Le goiH de l'entretien est la passion de l'esprit, et la chariU' parfois d'une ame non chariUd)le. Une grâce coïKiuérante s'y exerce. On ne convainc pas : Ou vainc, on fait (les i)risonniers, et l'on s'y plait sur le moment,
même aux captifs qui s'évadent ensuite. Toutes les amitiés de Baudelaire sont en esprit.
Ce grand esprit migrateur n'est presque jamais sorti de Paris. Sédentaire à l'égal de ses chats, il passait des mois dans sa chambre de l'île Saint-Louis. A peine, s'il a quitté quatre ou cinq fois la Ville pour un repos de quelques jours à Honfleur. Et son seul voyage fut ce tour de Belgique, où il reçut le premier coup de la mort.
On me dirait de Baudelaire qu'il n'a jamais fait cette fameuse navigation aux Iles de la vingtième année, ou qu'il n'a pas élé plus loin que Bordeaux et Marseille, je reconnaîtrais là celte pensée ardente qui visite surtout les paysages qu'elle invente, et qui se damne dans les luxures qu'elle a créées. Sa vie réelle est celle qu'il imagine, bien plus que celle qu'on lui croit. Ainsi les deux ou trois femmes qui traversent ses jours, prétextes à ses rêveries et à ses souffrances : bien mieux que le mari de ces maîtresses, son génie exigeait qu'il fût l'amant d'une amour très cruelle. La passion torturée, le désespoir sensuel et la fureur d'ennui sont partout dans son œuvre, et la condition même de ses chauds rongements. Ils sont enfin cette vie de l'imaginalion, qui importe presque seule.
La mort dans l'amour, et l'amour héraut de la mort, et masque de la mort, c'est la grande découverte de Baudelaire, dans le même temps que Wagner et dans le même sens tragique.
La mort en toute volupté de vivre. La mort est la conscience de la vie en sa plus vive profondeur : et le moi y tombe aussi infailliblement qu'il y aspire. Baudelaire sait pourquoi, môme s'il ne veut pas le dire; et je crois, à la fm, qu'il l'eut dit.
D'où vient que la mort et le désespoir sont au noyau de l'amour, et d'autant plus que la passion est plus sensuelle? Parce que la vie s'y affirme follement, et que la vie est le mal, la vie telle que la donne la nature, la vie telle quelle, sans un passé infini, sans infini avenir. Or, l'amour est l'appétit, le besoin et le sens même de l'infini. Un mal dans le mal. De là, que l'amour moderne est saturé de douleur : il est le lieu même des infinis. Et de là vient aussi que l'amour est le combat toujours plus aveugle et plus âpre de l'homme avec la femme. Plus près de la nature, la femme est resiée en amour absolue comme l'appétit de nature; tandis (|ue l'homme y est malade d'un autre infini, sitôt qu'il cesse d'y êlre une brute.
Il est une malédiction dans le désir, une damnation dans la soif éternelle de la volupté. Et d'autant plus que jamais ce désir ne se peut satisfaire, et jamais cette soif ne s'étanche. Elle s'irrite au contraire à mesure qu'elle s'abreuve, parce qu'elle se déçoit. Et à mesure qu'elle goûte à la satisfaction, elle en désespère.
OEuvre une et sombre comme une nef tendue de velours noir, qui mène à une pierre tombale, dans l'abside.
Et la voûte est surbaissée, elle écrase la dalle. Non pas renaissant ni gothique, style du plus pur roman.
Il est pauvre, souvent; il est dur; il n'a rien de facile. Baudelaire n'a point de joie, et celle même qu'il a, il la refuse plus qu'il ne la prodigue. On n'est point en confiance avec lui. 11 est distant, comme la passion même, qui est toujours absente, quand elle ne prend pas l'univers entier à témoin. Mais peut-être méconnaît-elle plus les autres en sa familiarité qu'en ses dédains.
Cette poésie est d'un abord hautain. Il y a du mépris, en son air. Elle se ferait haïr, plutôt que de se laisser prendre la main par le premier venu.
Baudelaire travaille sa propre nature ; il met de l'effort et de la recherche en ce qu'il a de plus propre; et parfois il étrangle sous un capot de bronze et d'or le jet vif de sa source. Plus pure elle jaillit, et moins il veut qu'on la voie jaillir dans une vasque publique. Le travail n'est pas la poésie ; mais il n'y a point d'art sans un grand labeur.
Comme Baudelaire le prend de haut avec les lecteurs, on le prend de bas avec lui. Il ne se fait point aimer. Il n'en a cure. Ses plus beaux vers ont toujours quelque pointe qui blesse et qui étonne. Le lecteur, qui est toujours, plus ou moins, l'ennemi de l'artiste, en veut à ce poète étrangement ramassé pour bondir, comme au musicien dont l'harmonie trop rare déconcerte une oreille banale : il n'est pas de beauté musicale, qui n'ait d'abord paru une offense au goût mélodique. Le public a l'idée de la perfection facile. En ce sens, le souci de la perfection l'indispose, et il ne veut pas croire, à la réussite.
Baudelaire sent un peu l'huile, il est vrai. Mais il n'en
aurait pas la i)lus petite odeur, qu'on la lui trouverait encore; tel imbécile, au nom d'Aristote et du flûtiste athénien, parle à propos de Wagner, cinquante ans après Tristan, de musique mathématique. Quelles que soient les diflicultés de son art, quelles que soient ses manies, ses affectations et les masques qu'il s'applique, l'intense Baudelaire est toujours là. C'est dans l'intensité qu'il a fondu quelques pièces parfaites. Il est plein d'un feu sombre. 11 a le son de la profondeur. Pour sa grave ardeur, on lui pardonne tout, et pour cette tristesse qui se déchire. Il est plongé dans ce monde de la question, où l'âme au chevalet n'a pas de trêve, où elle souffre en tous ses mouvements ; ses moindres gestes la tourmentent, ses frissons et ses souffles. Enfin, tant elle se déchire, tant elle s'interroge.
Telle est cet inquiétude, qui ne peut être apaisée, celte inquisition de l'intelligence sur le secret du cœur. Voilà les découvertes et la nouveauté de ce brûlant Saint-Ufiice, en quoi Baudelaire nous est proche, et sans complice en son temps. Car il ne s'est pas borné aux questions : il a fait quelques réponses capitales, telles que la poésie n'en avait plus entendu depuis deux siècles.
Il écrit purement. Il pèse tous les termes. Il dédaigne les mots éculés et les images avachies. Il vise la perfection. Il poursuit ces correspondances subtiles de la couleur, des odeurs et des sons qu'il n'a point inventées (1), mais dont il a eu le premier pleine conscience. Il y a si
(1) Ariane, ma s:œur, de quelle amour blessée
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée?
peu de désordre et de négligence dans son style, qu'on y trouve plutôt l'extrême raffinement. Ses sonnets même ne sont pas d'un jet. Je n'en vois pas dix où deux ou trois vers, pour le moins, ne soient pas un peu difficiles. C'est pourquoi la plupart sont de faux sonnets. Il n'arrive pas à les accomplir dans la forme régulière. Bien loin d'accuser sa paresse, on devine une conscience qui n'est point satisfaite; un effort étrange et parfois accablant à jeter dans le moule exact des quatorze vers une forte matière. Il voudrait bien que le sonnet fût strict, et un miroir de la règle : il y tâche; mais plutôt que de forcer le sens, ou de l'affaiblir, ou de sacrifier la belle forme à la bonne règle, il a croisé les rimes, il ne les a pas redoublées comme il faut, il en a dérangé l'alternance prescrite. Tant pis pour le sonnet : Baudelaire a souci d'un ordre plus haut. Il veut, avajit tout, donner l'émotion du sentiment profond, ou de l'idée qui l'anime. Aussi, dans les pièces les moins faciles, oii l'effort du poète se laisse reconnaître à maintes coutures, comme on en voit aux plâtres qui ne sont pas d'un seul morceau, toujours il y a une pensée, un cri, un de ces beaux vers qui, fût-il seul, on donnerait pour lui tout un volume de la plupart des autres et plus fameux poètes.
Si Baudelaire était partout égal à lui-même, en ce qu'il a de plus beaux vers, il serait le frère de Dante.
Tout portait Baudelaire à être classique. En art, c'est le destin des aristocrates.
II semble qu'une même époque, à deux âges de la pensée et du goût, est romantique d'abord, classique ensuite: la jeunesse d'un art est romantique; classique, la maturité.
Un môme art, une même pensée peuvent fort bien passer d'un âge à l'autre, s'ils durent. Le style fixe le moi en mouvement : c'est le style qui fait la maturité.
Comme la cité même, le classique est le style ajouté à l'instinct et à la nature. Mais enfin la nature et l'instinct importent plus à la vie, d'abord, que le style même. C'est le bonheur de la P'rance que le style lui est une autre nature, et qu'on ne peut guère manquer de style, en français. Pour peu que l'artiste compte. Privilège unique, bonheur que les Grecs seuls ont partagé. Le style français a raison de tous les excès. Us sont moins à craindre qu'une lente anémie dans une longue imitation. Vivre premièrement.
J'accorde que les j)lus grands maîtres, en toute beauté, sont classiques par l'ordre et par le style : il faut pourtant qu'ils soient vivants et singuliers, dans la masse conmiune, où la vie particulière est si rare. Ce qui est commun n'est pas de l'art. Tout grand artiste est particulier.
Le sentiment romantique n'est une faiblesse, que faute de style : si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. C'est une force qui n'a point conçu sa loi, et no l'a pas reçue; force, toutefois. Beethoven et Wagner, Sliaksperc et Flaubert, Uembrandt et Michel -Ange ont su trouver, chacun, la loi que sa force exige : ils l'ont remplie; ils se sont donné l'ordre et le style. Leur gran-
deur vient de là. Il n'y a rien de plus grand qu'une force dévastatrice qui se règle : elle est meilleure entre les bonnes.
Baudelaire, particulier jusqu'à la contradiction du sens commun, est parvenu d'un seul coup à la dignité classique.
La profonde analyse des sentiments ne va pas sans la possession certaine de soi : il faut devenir objet à soimême. Les romantiques se confondent dans les passions qu'ils éprouvent : comme les jeunes gens, ils sont dupes de toutes, et de celles qu'ils veulent avoir, bien plus que des passions qu'ils ont.
Dans l'âge plein de la force, on sait que l'on est dupe, quand on l'est. (La vie est une passion, la passion des passions.) On ne se perd pas dans la matière : on ne veut pas s'y perdre. Le style est à ce prix. Et ce grand style est toujours classique.
Baudelaire, né à la fin du premier âge, comme Flaubert, est toujours mûr, comme lui. En eux, rien ne sent le jeune homme, alors que Musset, Byron et les autres sont d'éternels jeunes gens. Nous avons eu depuis des gamins et des gamines qui auront éternellement quatorze ans : le troupeau des Muses. Les romantiques s'étaient perdus dans le Moi, Baudelaire s'y retrouve : il n'avait pas, comme eux, une belle âme, un petit vase creux où, moyennant deux rondelles de peau, on bat si bien du tambour. Baudelaire s'est totalement plongé dans la conscience do ses sentiments et de ses passions. La nature entière, il l'accorde, pécheresse, au ton de
ses propres péchés. Il ii'ii pas honte de son analyse. Ainsi, ce fut son destin de créer un classique nouveau.
11 a créé le poème en prose. Avant lui, il n'y en avait eu que des essais, et toujours plastiques. Un arbre ne fait pas la foret : une belle phrase ni deux ne font pas un poème. Il n'est point de poème sans un ordre qu'une passion anime. De toutes les puissances, celle du rythme a le plus besoin d'une discii)line : car le rythme est le mouvement même de la passion intérieure.
Le poème est une courbe définie qu'un sentiment engendre. lUudelaire sait le prix du symbole, et la nécessité de l'inclure dans une arabesque stricte.
Jusqu'où la langue française peut atteindre, sans le poème en prose, on ne l'aurait pas su. Par le nombre, la couleur, l'harmonie, la prose française s'est élevée à une poésie inconnue, et à une puissance dont on ne l'eût pas crue capable. Le poème en prose de la France est la plus belle conquête de l'esprit poétique en ces derniers siècles. Et peut-être le progrès n'est-il pas njoins grand de la prose poétique au poème en prose, qu'il fut jadis de la voûte romane à l'arc d'ogive.
Baudelaire, qui soml)l(' prêcher pour rartiticc, est au conti'aire le ]>lus nii et le plus vrai des |K)èlrs, en son temps. Il na pas écrit une strophe, ({u'une pensée du fond ne l'y portAt, qu'une émotion ardente ne lui en révélât, peu à peu, l'accent et la forme. Il a le si^ns musical.
On est loin, avec lui, de la poésie oratoire, de celte éternelle déclamation qui, ayant fait le choix d'un sujet, le tourne en plaidoyer ou en réquisitoire, en sermon ou en quelque entretien familier. Baudelaire n'est poète qu'à l'occasion de ses émotions, et presque de ses crimes. Ce qu'il appelle les fleurs du mal, c'est la flore secrète des sentiments, sous le climat de l'imagination.
Quand il est mort à la pensée, il allait déjà bien loin dans les voies de son art. Baudelaire grandissait en \ vertu. Il eût laissé toute bizarrerie pour s'en tenir, avec | un goût inftùllible, à ses inventions originales. Il me 1 semble qu'il eût bientôt cessé de confondre l'art dans 1 l'artifice. Il était trop vrai, et d'esprit trop pénétrant, ! pour ne point se dégoûter de l'ornement ftictice.
Pour le goût et pour l'intelligence, c'est un bon principe de se demander, à propos d'une œuvre : « Qu'en ^ eût pensé Baudelaire?» Je ne dis pas : «Qu'en eût-il dit? » Il juge toujours de haut. Il s'est placé sur une cime, d'où l'on découvre les vastes horizons. Les deux laideurs les plus répandues, les deux partis où se rangent presque toutes les œuvres et la plupart des hommes, la grossièreté matérialiste et la niaiserie idéale, ont en lui un critique impeccable.
On n'a jamais parlé d'art mieux que lui. Il a compris Wagner et l'a passionnément aimé, avant personne. Il a tenu bon pour Corot et pour Manet. Il a mis les maîtres du paysage au rang qu'ils méritent. Seul, il a parlé de Méryon ; et il a discerné seul la grandeur de Daumier. Il a distingué l'étincelle de Delacroix et la vertu d'Ingres;
et faisant raison de gloire à tous les deux, il ne s'est pas servi de l'un contre l'autre.
L'extrême sévérité de son goût explique l'extrême dureté de son jugement sur les auteurs de son siècle. Il dédaigne Musset; il n'a que du mépris pour Dumas; la dame de Néant lui inspire de la haine. Il déteste Lamartine et sa lâche abondance; il n'aime pas Victor Hugo, pour lequel il ne cache plus, à la fin, ni son antipathie, ni son admiration. Très ami de Gautier, il prise Gérard et iMérimée, il estime Vigny, il admire Chateaubriand et et ])ar-dessus tous Balzac, Stendhal et Flaubert.
11 manifeste en tout cette nature noble et rare, laite pour les plus hauts entretiens de l'intelligence, et pour les soucis de l'art. J'en trouve une dernière preuve dans son écriture, si élégante et si bien posée. Le B de la signature est d'une forme charmante, et d'un trait qu'on ne saurait, d'ailleurs, comparer à nul autre. Là aussi, il t'st homme d'excellent goût, difficile à satisfaire, et mettant dans son art tout l'ordre qu'il n'a pas pu mettre dans sa vie, à l'éternelle confusion des imbéciles qui jugent d'un artiste sur sa réputation, laquelle en général n'est que le tissu de leur sottise et de leurs calomnies.
Baudelair»' n'était })as moins loin de la foule par les «ouvres que par le caractère. Il sera toujours haï des 'sprits populaires. Et comme il échet à quelques artistes, marqués pour un destin supérieur, parfois, à leur vertu même, il ne pouvait pas compter non plus sur l'élite.
Baudelaire est le prince de la solitude. C'est la solitude qui chante en lui, avec ses passions et ses rêves, ses visions et ses cauchemars, sa sagesse et sa ^demi-folie. Étant le plus intérieur, il est le plus solitaire des poètes. Seul comme un moine, seul comme un damné, seul comme un prince.
La solitude est vraiment le fond de sa nature et de son génie. « Au moral comme au physique, disait-il, j'ai toujours eu la sensation du gouffre. » Et encore : « Sensation de solitude, dès mon enfance. 3Ialgré la famille, et au milieu des camarades, surtout, sentiment de destinée éternellement solitaire. » Il pensait volontiers : (( L'homme de génie veut être un, donc solitaire. » Comme le vrai solitaire, il est sans parti. Ce qu'il y a de plus élevé en lui ne peut pas être compris par les gens de son temps. Et ce qui l'occupe continuellement, n'est rien pour les autres hommes.
L'angoisse religieuse est le cœur battant de sa cellule. Et parfois, il a les flammes sourdes et la violence de Pascal. (( Il n'y a d'intéressant sur la terre que les religions. » Il y revient sans cesse, comme à soi.
Il est bien seul dans la Ville, et seul dans ses goûts, comme le moine de l'Imitation dans son ennui. Il considère partout la mort ; en tout il la rencontre ; et il l'y cherche aussi. Il la voit comme la fleur noire du péché innombrable. Les champs et les forêts du monde, les parcs de la volupté, les jardins suspendus des caresses, toutes les cultures des passions, sous la bêche et l'arro-
nAlIDKLAlRE 219
soir (lu Malin jardinier, c'est loiijours la même Heur de mort, toujours la rose cruelle, la même dans l'été tropical du désir ou dans les brumes du dégoût et les parterres de rautomnr.
Tout rejelte Baudelaire à Finslinct puissant qui le sépare des hommes. Les éléments de la beauté, comme il la conçoit et la préfère, sont propres à la solitude mystique. 11 y veut de l'ardeur et de la tristesse, de la rêverie et du regret. Il ne comprend môme pas que la beauté puisse être sans mystère. Une ombre mystérieuse enveloppe tout objet de beauté, et la mélancolie en est riialeine. Et comme elle ne va pas sans mystère, il faut ;i la beauté quehjue àme de malheur.
C'est en solitaire qu'il a si fortement seiili la mélancolie et la musique, l'ardeur repliée, les voluptés imaginaires, tout ce qui flatte le cœur en le faisant frémir, ce qui caresse la chair en la parcourant de frissons avant-coureurs de la fièvre, l'orgueil et le dédain, l'attendrissement taciturne, les étoffes somptueuses et les t baisers stériles. C'est en prince de la solitude qu'il part |X)ur Cythère et s'embarque pour l'Enfer, qu'il se mêle I à la foule comme à un carnaval d'ombres vaines, qu'il I vénère le subtil opium, Hermès des songes, et qu'il pré- \ fère à toute société la présence silencieuse des chats. ; Car les chats sont princes d'Orient, ({ui daignent visi- 1 ter nos brumes. Ils sont le luxe de la nature et le présent |! d'Ormuz aux brusques Barbares. Plus fiers que les sa- I trapes, plus voluptueux que les sultanes, plus secrets que iles rois des rois persans, les chats sont Shâs, s'il en fut jamais, de la race la plus anticiue , entre Ecbatane e
220 suit LA VIE
Ispaliaii. Et Baudelaire, leur cousin, ne les a pas seulement vantés, comme on le croit, dans un chant admirable ; il en a fait l'image de sa propre présence au milieu des hommes : les chats, toujours solitaires dans la maison peuplée, toujours beaux, toujours nobles; les chats aux pieds de velours, et aux yeux d'océan immobile; les chats qui ne se souillent jamais, et dont la beauté patricienne et magique évoque, sans la pleurer, la nostalgie immémoriale de l'Asie et les divans de l'Hindoustan.
Il est vraiment manichéen. Et non pas seulement pour faire rire Voltaire au Panthéon. A'ol taire, l'iiomme qu'il a le plus en mépris.
Baudelaire croit aux deux principes. Il vit dans la lutte, partagé entre les deux. Ce monde lui est certainement l'empire du péché. Quand Beaudelaire s'écrie : « ce qui est naturel, est infâme », il l'entend comme un théologien : la nature est corrompue, et doit être purifiée. Voilà ce qu'il faut comprendre, et la théorie de l'artifice n'a pas d'autre origine, ni une moindre portée. L'art est pour le monde de la pensée, comme la religion pour la vie: un rachat de la nature, une purification.
Il est bien l'homme qui pouvait gémir sur sa peine au travail : « Je raisonne trop. »
La facilité, en tout, est femelle et animale. Que d'hommes sont infirmes du même flux. La pente de la chair est celle de Satan. A l'homme qui veut monter vers l'esprit, Satan dépêche les femmes, les désirs, le
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bon sens, l'abjndance, toutes les sortes d'élégie et d'amour, à treize l'an : enfin, la dame Sand, ce farci de tous les démons ensemble, ce hachis de faiblesses et d'impuretés, enrobées dans la moutarde de la complaisance, qu'on appelle de la bonne femme, depuis.
(( La femme est naturelle, c'est-à-dire abominable. » Quel mot de théologien! Et la chair est l'instrument du mal. Dans le mal, l'homme trouve toute la volupté. « Moi je dis : la volupté unique et suprême de l'amour gît dans la certitude de faire le mal. » Magnifique violence d'un pécheur à l'espagnole, de Don Juan au couvent.
A mesure qu'il vieillit et qu'il souffre, Baudelaire semble devenir plus religieux. Ses prières se font plus directes et plus ardentes.
Sombre, solitaire, perdu, pessimiste sans merci, grand idéaliste en somme: l'esprit compte seul à ses yeux. Il rappelle gravement le mot de Robespierre : « Ceux qui ne croient pas à l'immortalité de leur être se rendent justice. » J'y souscris. Ce qui est créé par l'esprit e?t plus vivant que toute matière.
Baudelaire, en ses tourments, se demande si sa phase d'égoïsme n'est pas finie. 0 triste lune au déclin, qui voit venir la grande éclipse. Il s'assure que les humiliations ont été des grâces de Dieu. En secret, il descend au fond de son cu'ur, ce cœur qu'il a tant honni pour ne pas l'accouardir à la canaille sentimentale. Il y trouve, à présent, d'incroyables jouissances ; et de ces voluptés intérieures, il veut faire sa passion. Tel est
l'homme que la clique des auteurs feint d'admirer, et qu'elle n'adopte encore que sur la foi de cinq ou six pièces de vers prétendues libertines ; et la plus sensuelle a toute la grave amertume de la volupté. Il ne joue pas. ce Baudelaire, avec le feu qui enfume les Titans; il ne fait pas le badin avec la danmation.
Il pourrait croire à la magie, plutôt qu'au progrès. Il sait la raison des talismans, du chapelet et des amulettes. Moins les religions, le monde est désert. Il n'y a de grand, parmi les hommes, que le poète, le prêtre et le soldat. Le reste est fait pour le fouet, bon maître, le contraire de l'orateur: il agit et ne harangue pas. « Etre un homme utile, m'a ])aru toujours quelque chose de bien hideux. »
Le voilà qui prie avec terreur, mais avec délices. Assiégé par la mort, il se défend par la prière: (' L'homme qui fait sa prière, le soir, est un capitaine qui pose des sentinelles. Il peut dormir. » Quelle barrière de joie ne doivent donc pas élever avec leurs tendres petits bras, les doux enfants en chemise, quand ils prient ? Et derrière la cloison, il y a le père et la mère, le péché, l'âge, les dents qui s'usent, le ventre noir et le souci.
Il s'humilie, en haïssant sa faiblesse. Mais, dans la contrition même, il compte encore sur la gloire. « Etre un grand homme et un saint pour soi-même!» c'est le dernier mot de sa morale, et l'une des deux syllabes ruine peut-être l'autre.
Il ne peut plus travailler. Il ne fait plus de vers. Mais son intelligence grandit. Sa théorie de la volonté est
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bien forte. Il a totalement dépouillé le dandy, c'est-àdire le masque de l'homme supérieur, déguisement de jeune homme, qui sait n'être pas comme les autres, et qui veut qu'on le voie.
Je ne puis quitter des yeux, chaque fois que je le rencontre, le portrait de Baudelaire à Bruxelles, qu'il dédiait à ce bon petit homme, Auguste Malassis, « le seul être dont le rire ait allégé ma tristesse en Belgique». C'est une image terrible.
Le désespoir. La ftitalité. Une sublime et sombre bouderie. On ne sait quoi de farouche et de sacré. Un étonnement tout nourri de mépris.
La tête, d'une forme admirable, est une nef dans la lumière. i\Jais la vague est dans le vaisseau. Au dedans, l'âme vacille -, et l'hésitation secrète, derrière la figure immobile, fait cette proue hagarde. Une immense intelligence siège sur le vaste front. Une intelligence poétique, celle qui ramène tout à un ordre; celle qui ne laisse rien perdre de l'univers considéré, et qui impose une forme unique à toutes les notions; celle qui ordonne les images selon une loi profonde du sentiment. Enfin, la véritable intelligence, qui n'est universelle qu'à la condition d'être une, et de réaliser son univers : univers, unité. Déjà pourtant, dans le creuset, une force ennemie dissout les éléments de cette pensée, et les sépare. Ridenlem ferlent ruinœ ; il le dit, et ne rit pas.
Mais la bouche et les yeux font tout oublier. Ces yeux
énormes, si profonds, si noirs. Il est un coin d'enfant maudit, en ces grands yeux, un reste de rire même, avec une désolation sans bornes. Ils portent le jugement le plus implacable sur le monde qu'ils contemplent, qu'ils caressent encore avec désespoir, en même temps qu'avec terreur ils le repoussent. Quelle profondeur navrée! Quel chagrin! Quel recul. Une ombre de folie passe, l'aile de la chauve-souris ténébreuse.
Et pour finir, la bouche. Amertume sans nom, au delà du fiel et de la gentiane, au delà de l'aloès. Dégoût sans mesure. Une marée de nausée. Bouche sublime et atroce, funeste à voir. Hé quoi ? se peut-il, quarante ans plus tôt, que cette bouche ait été enfantine? On dirait qu'elle n'a plus de dents : non pas les blasphèmes, l'acidité des paroles les a toutes fait tomber, toute l'acre salive que le dégoût a fait sourdre de la langue, et que le silence a avalée. Ce Baudelaire à quarante-cinq ans est un vieillard de quatre-vingts. On ne peut pas être plus usé, plus ravagé, plus triste, avec une morne grandeur. S'il y a du vice, en ce visage, je ne sais, tant il y a de malheur. Vice en tout cas sans bassesse : rançon est payée à la vie, en lourds besants de peine, d'ennui, et de remords.
Qu'il se sente damné, ou qu'il craigne de l'être, tout Baudelaire tourne autour de la damnation.
Dieu et Satan ne sont-ils que des symboles? Baudelaire est religieux avec impiété. Il a le respect de tout ce qui touche à l'Église ; mais il n'y entre pas fidèlement. Même à genoux, il semble rebelle et n'en faire
qu'à sa tête : il prie selon lui, et non pas selon son livre de prières. Les litanies de l'enfer lui sont plus familières que les autres. Il ftuit être catholique comme lui, pour sentir la torture de l'impiété ; et il faut être impie à sa manière, pour sentir la force de son sentiment catholique. Son impiété ne consiste point à ne pas croire, mais à croire avec Satan. Il ne peut rompre ses liens au Mal, et ne le veut pas, peut-être.
L'ardeur à vivre n'est pas éteinte en lui par l'horreur de la vie. Il a le sens de la mort comnie Shakspere même ; et il le doit à ce combat cruel entre les deux principes qui le déchirent. 11 n'était pas plus fait pour le malheur qu'un autre, eiit-il fait lui-même son malheur.
Son ardeur à la vie est un appétit du mal. «Pessima», fleurs du mal, roses infernales : non pas seulement les fleurs du mal qu'on peut faire, et qu'on porte en soi ; mais celles de celte vie, qui est le mal, et n'est que le mal en tout ce qui nous tent(\
Le remords est la clé de celle âme. Il cède toujours à Satan, et toujours avec la volonté de ne pas déserter le combat. Pour cette conscience peineuse et brûlante, le mal sans doute est partout ; encore faut-il que le désir de l'homme l'accueille. Tous nos péchés sont donc à nous, et notre misère est aussi notre châtiment. La tentation est toujours de nous évader, et la route de l'éva- >ion est plus diabolique même que la prison des péchés. IVmr sortir du siècle et pour nous dérober à l'abjection du mal, le démon nous propose des voluptés et des rebellions inconnues. C'est le mal séduisant par delà les
vilenies du mal ordinaire. Damné, mais tout de même arciiange.
Baudelaire, cet homme torturé d'être ce qu'il est, et qui ne voudrait pas être autrement, a toute l'inquiétude de l'insomnie moderne. 11 fait penser à une Thérèse de l'abîme, à un moine d'Espagne maudit sous la coule et le scapulaire. Quelle âpre intelligence il porte dans le sentiment ! Quelles odeurs pénétrantes ' il exhale, de chaudes tubéreuses, d'iris noirs, d'encens funèbre et de santal ! Quel étrange parfum d'Orient est répandu dans ce château d'automne et l'ombre occidentale oii Baudelaire, à l'orgue, élève son plainichant d'angoisse et ses proses de péché !
Son admirable goût ne l'abandonne même pas dans le délire. Noble, noble, grand Gibelin en exil, le moins plébéien des artistes, si un seul artiste pouvait jamais l'être, intense et phosphorescent avec les arêtes vives d'un poignard dans les llamines, la pointe parle de crime et la croix au ponmieau ftiit un signe au pardon, il a la couleur de Goya, et dans son labeur de poète, l'aigu et le bronze d'un Dante espagnol.
Badelaire, glaive gaulois à lame courte en forme de langue, et meuble de blason : il a l'inspiration brève comme elle, et il déchire à la façon de cette dague qui entre dans la chair jusqu'au fond, et qui y cherche sa gaîne pour une fécondation mortelle. C'est un ange déchu, qui attend, toute sa vie, l'heure du foudroiement, dans la solitude ; et qu'à la fin, lui étouffant la voix, et l'isolant même de lui-même, son destin solitaire, ou quelque châtiment céleste, frappe au front et foudroie.
BAUDELAIHi: ZZ l
Tel a lutté, si touchant dans la défaite, etd'une grande taille sur le sable, oi^i on le voit couché tout de son long, ce Baudelaire, le plus intérieur des poètes. En un siècle fou de son corps, Baudelaire est le poète de l'Imitation, et non plus au couvent, dans la Ville des villes, capitale des voluptés et de tout divertissement. Baudelaire est plus près de Pascal et des grands solitaires que personne. La guerre de son destin contre sa nature intérieure, la douleur d'être vaincu et la nécessité d'en passer par là pour vaincre un monde méprisé, l'ont fait poète. Et d'en avoir créé une image sans doute éternelle, voilà son génie. Là-dessus, on peut laisser les chenilles de Sorbonne compter leurs pieds, et chercher le ver dans la poussière ailée du Grand Paon Nocturne.
LES CHÊNES DE YASNAIA POLIAXA
Sur le tertre solitaire, qui regarde les bois et les grands labours de plaine, il y a dix chênes, neuf et un. Neuf, pleins de force et de gravité, repliés sur la sève qui dort, font le cercle ; et le dixième est couché tout de son long, dans un trou : six pieds d'empan sur trois de large ; et l'homme noueux emplit la fosse, comme lombre emplit le reivin. C'est le vieux chêne humain, et sa peau hâlée a les rides de l'écorce. Les doux yeux de lionne se sont éteints dans la face du vieux lion.
L'assemblée taciturne des arbres voit venir le crépuscule d'hiver. Ils sont partis sur la neige, les pèlerins et les curieux ; et ceux même qui ont de bonnes larmes ne sont plus, là-bas, que des points noirs, comme les pies sur le bord du chemin. Alors, l'un des chênes dit:
— Il nous avait plantés. Nous sommes moins vieux
que lui. Il nous est rendu. On nous la ramené de loin. Nous le veillons, à présent. Il est notre hôte à la table de terre. Il a pris place au milieu de nous, entre les racines et le bois du tronc. Ses fils vont-ils nous le laisser ? ou pensent-ils nous le ravir, pour l'enfermer dans une maison de bronze et de pierre?