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UN AUTRE CHÊNE

— Ils l'ont assez longtemps tenu dans la maison du luxe et de la vanité, où ils demeurent, où par amour d'eux tous, il a souffert d'être enchaîné. 11 ne leur appartient plus. Je veux parler pour lui contre les siens, qui osent faire procès au testament, comme ils ont fait au cœur de leur père.

La nuit d'hiver est bonne aux grands arbres pour penser à ce qu'ils savent. Le soir arrive à Ilots sur la terre dure ; l'heure est lente et solitaire. Ils s'en sont tous allés, les comédiens pâles, les riches voyageurs et la tourbe des mendiants, qui sent l'aigre et le chou, la famille qui ne comprend jamais rien, et les disciples qui croient comprendre.

Qu'une grande âme leur est donc peu connue ! Qu'ils en ont peu le sens! Ils n'ont même pas pour elle le respect obscur que donne l'instinct. Jadis, le peuple chrétien n'était pas fait que de saints et de saintes ; mais tous avaient le respect de la sainteté, en ayant l'appétit vénérable.

UN CHÊNE

— Quelques-uns même sont contents qu'il soit mort aussitôt, notre Lion, dans la gloire de sa fuite sainte.

LES CIIKNKS DE YASiNAlA 231

Ils craignent, s'il eût vécu, qu'il finît dans un couvent, en paix avec l'Église. L'étrange souci ! Et d'abord, l'Église eût fait la paix avec Tolstoï, plutôt que Tolstoï la sienne avec l'Église. Mais quoi ? Même s'il avait vécu ses derniers jours moine parmi les moines, n'eut-il pas bien agi encore ? C'est en bon prieur qu'il est entré, sous ce tertre, dans notre ordre des racines. 11 fait tout de même plus beau vivre au couvent que de vivre -en famille. Quelle vie de prières n'est pas supérieure à la vie de maison, laquelle, aujourd'hui surtout, n'est qu'un train de misérables complaisances, chargé de tout mensonge, de tous discours, de toute lâcheté, de toute hypocrisie ?

UiN CHÊNE.

— Comme ils l'ont blâmé, au nom de leur union 1res honora!»le, tous ceux qui se tournent le dos dans une même chambre, tous les esclaves d'un seul lit, tous les prisonniers de la maison, où chacun lire sur la chaîne, et craint de la romj)re, parce qu'elle est à maillons d'or et d'argent !

Et ceux même qui l'admirent, à présent, ils lui reprochent sa dureté, comme s'ils en étaient juges.

La grande âme passe pour cruelle, parce qu'une heure arrive où elle ne ménage rien. Mais on ne parle pas de toute une vie, vouée au ménagement des autres, et qui a souffert qu'on ne la ménageât point.

Voilà le vieil homme pur, qui n'a repris sa liberté que sept jours avant de mourir, tant il a épargné sa femme, ses enfants et toute la séquelle. Sept jours à soi, en cinquante ans, quel égoïste !

232 Sun LA VIE

Heureux celui qui ne meurt pas, sans avoir été six jours cet égoïste qui a un Dieu ! Heureux qui vit enfin six jours pour soi, et se repose le septième ! Heureux celui qui cesse de s'incliner devant tous ceux qui le séparent de la lumière qu'il désire! Car la famille, le monde, la cité, tous, ils sont tous les ennemis de l'homme qui aspire à l'amitié unique de son Dieu. Tous entreprennent de le retenir, comme s'il ne savait pas mieux qu'eux où il doit se rendre, eux tous qui n'en ont jamais le moindre soupçon, eux qui se passent si bien de faire un seul pas dans la nuit d'hiver, sur la neige, eux l'éternel troupeau qui piétine le pré, qui réclame le bercail et la joie de dormir en souillant la litière.

UN CHÊNE

— Mais, qu'est-ce que Dieu, font-ils, en se lavant les mains ?

N'y a-t-il pas un Dieu docile, et qui fait si bien notre affaire, au coin de la rue? N'est-ce pas assez de celui à qui l'on fait signe, et qui accourt, s'inclinant d'abord sur le seuil? Qu'est-ce que Dieu, quand on a le pope sous la main?

Ils n'entendent pas le fort vieillard qui fuit, pour ne pas leur répondre, mais qui murmure aux ténèbres : « Ce Dieu est la plus belle part de nous-mêmes, la seule toujours vivante, celle qui réclame le sacrifice de tout le reste, et qui ne veut plus servir. »

UN CHÊNE

— Je vous dirai encore ce que c'est que le grand homme et sa famille.

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