‹ Sur la vieChapitre 49 sur 56 · SULTAN DÉSIU AU BALLET RUSSE · texte numérisé non relu

SULTAN DÉSIU AU BALLET RUSSE

On rève de la danse; mais on ne voit jamais danser. Çà et là, sur les tréteaux de hasard, la ravissante Espagnole éblouit les yeux, pareille à une panthère en amour, et mille fois plus louchante d'être femme. Mais l'Espagnole n'est qu'une danseuse : elle n'est pas la danse, un air de violon, et non tout l'orchestre avec la ymphonie.

Enfin, j'ai vu danser. Sur l'invitation d'une amie, 'allai une fois aux ballets russes; et j'en reste enivré. je ballet est l'art le plus difficile, comme les couchers e soleil : un rayon, un nuage, une paille dans le métal Q fusion, une corolle flétrie, un rien, et l'on est déçu : i beauté s'évanouit. Plus près on touche à la perfection ivante, et plus soudaine la déception de n'y pas teindre : elle est une harmonie; et délicate au moindre ïoe, elle meurt de ce qui la blesse. Le dépit est mor^

tel, sur Je moment, aux émotions passionnées: il les dissipe. Je pense que tous les amants l'ont éprouvé, moins les muletiers.

La joie est le souverain maître de l)allet. Non point l'exaltation amoureuse, la passion, qui est toujours tragique ; mais la joie de vivre et d'aimer. La jeunesse est ici le don suprême. Les amants de vingt ans ont plus de bonheur à mourir ensemble, que Tristan et Yseult à se tenir embrassés. Il ne semble même pas qu'ils puissent mourir : lioméo et Julielle ne sont ni dans la vie, ni dans la mort : ils sont dans l'amour. Et même au tombeau, on leur souri I, on ne se soucie pas de les plaindre.

L'art de ces liusses a toute la joie de la jeunesse et de la vie. Leur grâce bondissante est le prisme du plaisir. Tous et toutes, leurs couleurs éclatantes jaillissent dam la clarté, comme la palette ailée de la lumière. Un î un, une à une, ils ne sont que les pétales de cette fleu heureuse; mais l'harmonie de la lumière les porte (ou et les assemble, comme elle fait une seule gerbe de tou les fds et de toutes les gouttes, quand le jet d'eau fil en fusée, au milieu du parc, sous la lune.

S'il n'était que barbare et rahiné, cet art ne saura,; pas me séduire. Ce n'est pas enfin par la barbarie, mi^| malgré elle, qu'il plaît. On a tiré tout le parti possibj de la crudité: on a mis la force du mouvement à mai quer la vie dans le rythme. Et pas un geste n'est fadfl Leurs enluminures enfantines n'amusent l'œil q\ii\ passant. Leur musique ne brille que de pierreries ep

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l>ruiitées, et Liszt ou Berlioz est partout présent dans Himsky. Mais ia joie! Leur joie est à eux! Leur danse est de joie! Leur Pierrot est un meunier de joie, non pas un spectre. Leur clairon vulgaire et leur trompette crue scandent les bonds de la verve. Connno cette danse a la joie, elle la donne. Or la joie, c'est la jeune vie, et l'amour sans pensée.

La forme, l'organe et l'épi de la joie, c'est le beau muscle.

Je ne vis jamais une telle cbaleur de plaisir animer une salle. L'innombrable assemblée attendait le bonheur, et le goûtait comme elle se l'était promis. Là, il semblait qu'il n'y eût que des femmes, et toutes jeunes. Ce n'était plus la corbeille des autres théâtres, où toutes les femmes sont connues, dit-on, et vieilles, laides, presque toutes, avec cette pulpe grasse et grenue des pêches trop touchées et des fruits blets. Mais les jeunes femmes faisaient la roseraie, parmi les narcisses et les muguets des jeunes filles. Un air plus heureux les enveloppait toutes : un air de joie, l'espace désiré où toute la volupté flotte, celle qui est suspendue devant les yeux, et qui l'est pas encore tombée aux lèvres. La volupté, l'art de la chair belle, répondait par mille frissons secrets à l'art |le la joie, à la danse qui l'appelle.

L'honnête hommi^ selon les lois, est l'homme mas-

|{ué. En ce lieu de fêle, que le masque des hommes

lissait funèbre! Il était peut-être là aussi, le bon

ire d'Arrast. avec son jeune plant d'Amérique. Celui-là

Ût que le grand scandale n'est pas de porter le mas-

que, mais de montrer sa figure. C'est en vain que l'on va faire un tour sur les ponts, et qu'on se met nu dans la nuit. Il ne faut pas noyer le vieil homme : c'est le bain défendu. La passion, le simple caprice, l'appétit de la joie; et voilà que la nature entre en scène.

Pour moi, j'entrai dès l'abord en grande tentation. Je me tenais à peine de mordre dans ces nuques, de respirer les foins mûrs des cheveux, et de manger, comme une vague, ce brûlant espalier de fraises et de framboises, les bouches et les gorges, à même la peau nue.

Tout cède à Nijinski et à Shéhérazade.

Qui voudrait parler de barbarie encore? Le rideau s'ouvre sur une vision admirable, à cause de la pleine harmonie. Richesse de la plénitude! Trésor unique, où tous les sens sont ravis ; et l'âme est un sens suprême du contentement que lui donnent tous les autres. Har monie, œuvre de la prodigalité intérieure, et son accord à la mesure qu'elle veut remplir, aux bornes qu'elle cherche et que le goût lui trouve, luxe asservi I Shéhérazade est l'un des tableaux accomplis que peintre ait jamais peints. Le rêve des Mille et Une Nuits s'épanouit dans le palais des sirènes. L'ardeur sensuelle et la fraîcheur marine s'exaltent l'une de l'autre, comme le feu sur la neige ; mais ici le feu est d'or, et la fraîcheur est verte. On est plongé au cœur de l'émeraude orientale dans les ondes de la mer indienne, où la trace de Circ^j est tiède encore sur les algues; et cette fresque irn^

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