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BRANCHE DE LIERRE

J'adore cette branche, et ne la veux pas cueillir.

Mars s'en est allé, pareil à un poulain qui galope dans le vent! Mars, chevelu de caprices, et battant des quatre fers les nuages qui pétillent! Puis, Avril s'est posé sur la pointe du cerisier, comme un oiseau qui chante.

J'adore cette branche, et ne la veux pas cueillir.

Que d'autres vantent les fruits juteux et toute la grappe ! Ou l'enfance mièvre, ou l'été éclatant. Tout est l)eau. Mais, pour moi, c'est la fureur de la primevère qui me possède, et l'amour plus que la vie. J'aime mieux la fleur que le fruit. Et dans le fruit, c'est la fleur encore que je préfère. La passion seule est ingénue.

Tous les baisers que la fièvre écrase sur ce qui la sépare de son désir: telle est cette forme si belle et si pure, telle est cette feuille.

Le baiser de la mortelle au dieu qui fuit : le baiser sur la fraise qu'ils veulent manger aux dents l'un de l'autre; et la feuille est entre eux, la feuille qui sépare toujours la vie de la vie, et l'amour de l'amour.

A travers l'eau sombre et les nénuphars, c'est le baiser de Narcisse à l'image chérie, qu'il n'a pas cessé de pourisuivre: et l'on a cru qu'il se baisait lui-même, quand il ne rêvait au contraire que la rencontre d'une forme Ifraternelle et plus belle que lui. Et les lèvres de la chair, [toutes, en leur folie, quand elles s'écrasent sur le désir hu'elles veulent mordre, prennent cette semblance livine du cœur étalé, et réduit à n'être plus qu'une l)mbre.

0 feuille de lierre, écran entre la possession et le désir, entre la chair errante et la passion de l'âme. Vivace au long de tout l'hiver, c'est toi que rencontre l'ardeur de l'âme, quand elle veut voir au fond de Têtre, quand elle brûle de pénétrer toute la densité de l'objet, et qu'elle tue ce qu'elle aime pour toucher enfin le lit de l'abîme, le fin fond, le secret et le soUde du cœur.

Le vent adorable du printemps va et vient dans les feuilles. Et toutes ont l'air d'être des fleurs qui naissent. Que ce vent est amoureux ! Comme il joue, comme il se cache, comme il revient I Son haleine est si fraîche et curieuse ! C'est la découverte du monde par une jeune lèvre, qui ne tremble pas, mais qui hésite entre le rire et la caresse.

Le vent adorable, qui dort sur les muguets, se lève au petit jour, une clochette au coin de la bouche. Il presse, il baise, il taquine, il enlace les grands chênes de Jupiter.

Il pince la méchanceté innocente des jeunes êtres, la vertu d'être sans conscience. En eux, c'est une grâce de plus. Ils sont d'autant plus ce qu'ils sont, qu'ils ne h savent pas. Le mystère éternel se sert d'eux. Les voici qui jouent; et ils se dévorent par jeu. La guêpe piqu( la fleur ; le chat mange la guêpe. La griffe est un sourire moqueur.

Orphée est venu dans la forêt profonde et pourpre di couchant. Il a suivi l'avenue des chênes millénaires qi mène aux jardins interdits de la mort.

fin ANCHE DE LIERRE 365

Il s'est approché des portes, chantant sur la lyre les baisers anciens, qui lèvent en lui. Il était sourd aux Bacchantes. Que sont toutes les femmes à celui qui rêve d'une seule qui n'est peut-être pas, ou qui n'est plus? Derrière lui, elles riaient, comme on rugit, entre les chênes ; elles fumaient de désir ; et tout leur corps était un grain d'encens arabe, que consume le feu de la convoitise.

L'allée sublime des chênes, nef sans âge, finit dans les prairies que les ombres appellent, d'un triste sourire, le séjour des bienheureux. Il n'y a qu'un ruisseau à passer. Un rideau d'arbres géants cache le ciel au delà, et ferme tout l'horizon d'une herse noire.

Orphée a chanté. Il a hélé son amour, une femme, fille de la femme. Elle a quitté pour lui la prairie bienheureuse, où il faut sourire pour croire à la félicité. Elle est sortie de son calme bonheur pour retrouver la vie, fatal orage. Au son de la voix lointaine et trop chérie, elle a laissé ses douces sœurs, les âmes fortunées d'oubli, qui se promènent, deux à deux, parmi les asphodèles et les anémones.

Elle a couru vers sa chère douleur.

Et quand ils se sont jeté leurs noms dans un doux sanglot, tel un premier baiser dans la lumière, comme ils s'élançaient aux bras l'un de l'autre, ils n'ont rencontré que les branches, et les feuilles trempées de pleurs.

Ainsi le lierre est né entre les chênes, d'Orphée montrant, du rêve enfui, et des folles Ménadcs qui le déchi- Irèrent.

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