L'ENFANT DU SIÈCLE
On l'aime toujours, parce qu'il a beaucoup aimé.
Il passe pour le poète de l'amour. Mais rest-il?En vérité, le désir d'amour et le remords de mal aimer, c'est sa poésie.
Il n'a vécu que pour l'amour, mais à la façon des jeunes ^ens. J'accorde que ce soit la bonne. Les jeunes gens n'aiment point à l'ordinaire : ils s'aiment, en aimant. C'est pourquoi l'amour est si vif à cet âge, et qu'il paraît emplir la vie : on la comble de soi.
A vin-^t ans, on peut mourir d'amour, comme de la typhoïde: même en mourant d'amour, on n'aime pas. Une nature saine veut toujours vivre, et se consacre, d'abord, à soi : dans le jeune amour, une vie qui se consacre tout, veut encore tout obtenir d'une autre.
I^ passion est d'un ordre différent. La passion est une folie et, premièrement, une volonté de ne plus être, une
fureur de créer un lieu unique, où l'on ensevelit tout l'univers, où soi-même on abdique.
La passion est rare à tout âge ; mais à vingt ans plus qu'à trente. Elle veut un cœur profond et une chair à longs souvenirs ; là même, se trahit un principe morbide : il n'est pas sain que les sensations soient si fortes à graver une empreinte que rien n'efface ; il n'est pas bon que le baiser marque une ride, un ravin dans le cœur ; et qu'enfin ce qui doit être le suprême plaisir de la vie, le don de la vie à la vie même, soit un labour à sillons mortels, que rien ne comble plus, que nulle pluie ne retourne, que nul soleil ne cicatrise.
Pourtant, le rêve de la passion, son ombre seule dégoûte de tout plaisir ; et le fantôme d'une vie passionnée détourne de toutes les réalités amoureuses.
Il faut être un homme à passion, ou un homme à plaisir. Mais il ne faut pas rester entre deux.
C'est un cruel destin d'avoir l'idée des passions et de ne pouvoir se jeter tout entier dans aucune. Naître pour un sacrifice qu'on n'accomplit jamais, quelle force inutile 1 on reste dans le vide, et l'on souffre sans fin de manquer à l'unique souffrance que l'on brigue.
Il est nécessaire que l'immense foule des hommes vive sans passion. Mais il est terrible d'en poursuivre une, sans l'atteindre. La plupart du temps, quand on poursuit l'amour, et qu'on n'en fait pas la tragique rencontre, on finit dans une passion pire. Je ne la juge pas selon les fausses balances de la morale. Je l'estime pire, en ce qu'elle ne donne pas l'oubli, ni l'espèce de beauté, ni l'espèce de joie que l'amour passionné prodigue aux
amants dont il fait la perte : c'est le bonheur qu'ils y cherchent, et qu'ils y goûtent à se perdre.
Musset est un jeune chevalier de la Régence, que la fièvre des temps inclina, pour son malheur, à la passion d'amour. Naturellement peu fait pour la passion, il était trop bien doué pour le plaisir seulement. Il tenait du mignon à la cour des Valois et du roué. Avec moins de talents, il eût fait un joli amant de Manon; mais Manon elle-même passionne un amant. Musset est la victime de Rousseau, beaucoup plus que le royaume de France, lequel s'est toujours bien moqué des livres, n'étant pas un empire de papier. Un peuple ne se règle pas sur les auteurs pour vivre. On vit comme on vit, et non pas comme on lit. Et qui lit? Trois robins et deux marquises. Ils ont tout oublié, en se mettant au lit, où les attend celle-là le marquis, et ceux-ci la robine. Rousseau, le premier, ayant écrit V Emile, met les petits de Thérèse aux Enfants-Trouvés.
Stendhal avait l'étoffe des passions. Quel mal Rousseau pouvait-il lui faire? Mais Stendhal est un homme.
On ne peut bien voir Musset, en son tout visage, si on ne le regarde comme un jeune adolescent. Jamais le caractère du jeune homme, en sa prime feuille et en sa première écume, ne fut mieux marqué.
Musset u\i jamais eu plus de vingt ans.
Je souris à ce petit Don Juan du Marais, tout de même un peu bourgeois, ou moins d'épée que de robe. Je ne
pense pas à la robe du Parlement, mais aux jupes des femmes. Son frac pincé à la taille a des airs de panier. Il se dandine. Il m'impatiente, parfois, comme tous les jeunes gens au miroir, à qui la fatuité f>st aussi naturelle que les grâces de la coquetterie aux jeunes filles. Mais la jeunesse est un fard si délicieux qu'il efface la grimace du fat. Ils s'aiment ces enfants, ils s'admirent, ils se trouvent beaux, ils sont pleins d'eux-mêmes. Qui ne leur serait indulgent?
Le voilà donc, ce Chérubin poète. Il se cache sous les robes de sa marraine, et il n'est pas aveugle; il rit au nez du mari ; il quitte le fauteuil où il vient de dormir entre les dentelles de la maîtresse et les baisers de la suivante. Il s'élance dans le parc des alexandrins, et il y paraît un petit maître, un prince achevé. Il est joli à voir, joli à entendre. Il a les hanches rondes, les mains blanches, le pied fin, une tendre figure de chèvre blonde. Ses doux petits yeux ronds, malins, rieurs, pétillent aussi des flammes que le ventre du bouc allume. Moins la barbe, il serait efféminé ; mais il a la barbe, claire et soyeuse. Et il ne parle qu'en vers, bien souples sur leurs pieds. Tous les jeunes gens de son siècle ont rêvé d'être ce jeune homme : le poète, en lui, leur semblait la perfection de l'amoureux ; ils enviaient cette entrée dans la vie, par la porte éclatante de la gloire et de la poésie.
Plus tard, dans la tristesse, et non sans un reste d'élégance cynique, Musset n'a point encore un air d'homme, mais une tête de vieux bélier, fourbu d'ennui et de dégoût, les poches aux joues, la lèvre pendante, le regard morne.
MUSSET i5
J'aime un poète qui se ruine, et qui n'est pas capable d'avoir fait un riche mariage avec une orpheline au long nez. Je ne l'estime pas pour son désordre, mais, au contraire, parce qu'il est dans l'ordre, ayant suivi sa ligne. Quand tous les hommes vous seront spectacle, vous n'aurez pas l'impudente manie d'en juger. 0 faiseurs de leçons ! Car, où sont-elles, les leçons que vous avez prises? J'aime un homme qui n'est pas un suppôt d'académies, qui ne se dresse pas en pilier de la vertu civique, entre les cariatides de la raison et de la morale : j'ai accoutumé de gratter le plâtre de ces faux marbres; et là-dessous, je donne du pouce dans le torchis de tous les mensonges, et la boue de l'hypocrisie sociale.
Les poètes et les œuvres ont un âge, qui n'est pas toujours celui qu'ils semblent avoir. Et d'abord, les poètes n'ont pas toujours l'âge de leurs œuvres.
Il en est, toutes leurs œuvres sont plus mûres, plus fortes, plus pleines qu'eux. On dirait de toutes qu'elles sont les actes puissants de la maîtrise. Ou bien même, avec une force immortelle, elles paraissent les œuvres d'hommes sans Age, qui n'ont jamais vieilli, n'ayant jamais erré dans l'incertitude des jeunes gens. Quand ce poète est un vieillard, il pout parler pour la jeunesse, comme autrefois, jeune homme, il a pu parler pour les vieillards. Tels Wagner et ilembrandt : tout ce qu'ils font, après les quarante ans, a le même signe de maturité et de plénitude.
D'autres, au contraire, toutes leurs œuvres rayonnent
d'une fleur impérissable. Leurs rêves sont les poèmes de l'éternelle jeunesse, en son plus beau moment : jusque dans l'âge mur, jusque dans la vieillesse, ils ont le sourire profond où la sérénité des dieux se révèle. Les chefs-d'œuvre grecs ont cette fleur, et Shakspere, et Donatello, et, à quelque distance, les deux miracles de Stendhal.
Parfois enfin, on trouve un accord de nature entre l'âge de l'œuvre, l'âge du poète et celui des lecteurs qui les goûtent le mieux. Tout, de Musset, est de l'adolescence. Musset est le dieu des adolescents. Tout nourri des Grecs et des classiques que je fusse, je me rappelle, à quatorze ans, qu'il me parut la poésie même; ou, bien plus, le fruit défendu de la poésie. 11 y avait, dans ce jardin céleste, un arbre interdit, qui, par là même, était supposé le plus bel oranger du paradis. Son attrait était celui de l'inconnu. Il avait la même séduction que tels mots, qui d'ailleurs la gardent, mots au son immense, ces mots-marées où roule tout le flux de la mer, toutes les houles du sentiment, librations éternelles : amour, amants, ardeur, désir, délices.
A cet égard, il perdit toute sa magie dès que j'ai lu Shakspere, et que je connus Tristan. Mais j'en sais la raison : c'est que Musset est l'enfant d'un siècle et que j'étais, dès lors, l'enfant d'un autre. Le ])ouvoir de iMusset ne dure que sur les cœurs sans musique. Même aujourd'hui, les musiciens sont, en France, le nombre infiniment petit. Pour moi, je suis né dans la musique. Avant de lire les lettres, j'ai lu les notes.
Au temps de la primevère, où un semblant de poésie
bourgeonne, avec le premier baiser, en tous les hommes, ils aiment Musset, comme les jeunes gens de 1830 ont aimé Rousseau et Byron. Nous ne sentons point de même. Je ne puis plus souffrir les vers de Musset : je n'en vois pas de quoi faire un livret de six pages. La poésie de Musset est un discours : elle n'est pas un chant. C'est une épître, et non pas un poème.
Si Verlaine et Baudelaire sont des poètes en vers, Musset l'est à peine. Il a de l'éloquence, il a du feu, il a du mouvement : il n'a pas de musique. Son rythme est aussi monotone que le pas redoublé de Boileau: sans doute, il est moins sec, pkis mol et moins aride. Il n'entend rien à la nuance, ni même à la couleur. Sa mélodie est le flot égal et continu d'une parole ornée de rimes. En un mot, si la poésie est la rime, Musset est poète. Mais si la rime ne fait pas tout le poème, les vers de Musset sont une ftiible poésie. Une foule de gens, pourtant, en est charmée. Ces vers font un bruit d'ailes à toutes sortes de rêveries. Ils bercent les idées médiocres et le désir précis, qui sont la poésie pour la plupart des hommes, à condition que l'illusion sentimentale les enveloppe. De cent mille Français encore, il n'en est pas trois qui ne voulussent donner à Musset le nom de poète, qu'ils refusent à Baudelaire et à Verlaine. Cette espèce de sourds ne court pas seulement les rues en clamant son R-A : ba; elle est assise sur les chaires magistrales de la Sorbonne et de l'Académie; elle les emplit; elle en déborde avec l'abondance épaisse et toute la rotondité qui sont si naturelles aux fesses de la compétence. Mais laissons là ces opinions curules et cette ignoble vue.
La plupart des femmes et des jeunes gens qui lisent les vers n'ont pas plus de mes quatorze ans : voilà le triomphe de Musset. Ses vers sont tout ce que l'enfant désire. Quand la chair commence de parler en lui, et qu'il rêve d'amour, ils sont une pensée physique, si l'on peut dire, pour l'imagination en quête de vie. Ils répondent à un besoin d'amour, où, moins un élément forcené pareil à la tusée de la sève dans la tige, il n'y a rien de l'amour même.
Musset est le Byron de Paris, celui-ci plus âpre, celuilà plus sensible; pleins de verve et d'esprit, tous les deux; mais l'Anglais, avec l'humeur noire; et [le Français avec l'humeur galante. Tous les deux aussi bien nés pour écrire en prose, hardis de sentiment, et dans le fond très timide; d'un goût timoré en poésie, l'un fait semblant de rugir, en prenant le ton de l*ope; et l'autre n'oublie jamais Molière, quand il s'émancipe. Égale- i ment pauvres d'idées, mais d'une égale éloquence au service de quelques lieux communs. L'un prétend au Gain, au maudit, au démon en lutte avec les dieux; l'autre, jouant au Don Juan, au libertin, au darrinô de l'amour et des femmes. Faisant ménage ensemble, dans la cité des poètes, où les sexes sont ambigus, Byron est l'homme et Musset la femme.
Musset est bien gai, à l'origine, et tout vif, tout vert d'esprit. Quand il se plaint le plus, il a encore le mot pour sourire. S'il est des vers spirituels, avec du trait,
ce sont les siens. Une certaine élégance un peu trop parée, un peu fausse, les gâte seulement : trop de pirouettes pour retomber dix fois sur la même pointe, avec cet air de n'y pas toucher et de montrer ses gants. Comme Byron, Musset est trop facile. Que la facilité est donc une vertu perfide! C'est un don puéril, et proprement le génie des enfants. Quel enfant mieux doué que celui-ci? Trop précoce pour être artiste. Dans l'œuvre du grand artiste, il doit y avoir beaucoup de peine, et de la grande peine; il ne faut pas qu'on l'y sente, peutélre; mais il faut que la difficulté y soit. La douleur de créer est une loi sévère. Je ne crois pas aux œuvres faciles; elles sont facilement oubliées. Tout doit venir de loin, pour aller loin.
On fait aussi sottement état, pour ou contre Musset, de ses mœurs et des pauvres romans, qu'on appelle sa débauche. Les uns l'en admirent, comme lui-même s'en est d'abord su gré, secrètement. Les autres l'en blâment; et pourquoi pas? d'avoir le poil roux. Mais le fait est qu'il l'avait blond, et d'un ton assez fade.
Cette fameuse débauche de Musset est une vantcrie, ou un pis aller. Il n'aime pas l'amour en pantoufles : ce n'est pas un si grand prodige. A ne lire que Balzac, il semble bien que la seconde pensée d'une fée amoureuse, en 1830, fût de broder une paire de pantoufles pour son amant. Toutefois, le dessin choisi était d'une châtelaine au donjon, avec un chevalier sonnant de l'oliphant, ou d'un émir enlevant une aimée, à la pointe du cimeterre. Pantoufles pourtant.
Bien moins débauché que libertin, et moins libertin même que volage : Musset est léger, comme les jeunes gens. Ils sont impatients de ce qui les lie. Tout ce qui dure les enchaîne. Ils pressentent que le temps est l'assassin de la jeunesse.
Musset est sensuel, élégant, un peu fat. Il aime à montrer de lame, quand il se rhabille. Et quand on l'accable de beaux sentiments, il a envie de se déshabiller. Il adore peut-être les femmes; mais à coup sûr, il s'en lasse vite, et il les désire plus qu'il ne les estime. Par malheur, il faut estimer beaucoup pour désirer longtemps.
Un joli garçon de vingt ans, riche, rieur, plein de lalents, hardi, ne connaît guère de cruelles. On plaît alors, et l'on s'amuse de plaire. On court de femme en femme, on vole. On prend de la variété une habitude, qui ne se perd plus, parce que la chair l'a prise. Tel est l'âge où Musset est resté toute sa vie. Mais il a connu un malheur plus grave.
Homme de l'ancien temps, oîi l'on ne croyait qu'au plaisir, il a tout de même vécu dans un siècle, où l'on croyait à la passion. Comme tant d'autres, il a voulu y croire. Au lieu de s'en tenir au jeu de la galanterie, il a prétendu fatalement à l'amour. Il a vraiment entrevu la passion. Il ne s'est pas consolé de n'y point faire sa carrière. Il a fini en demi-solde de l'amour. Noire retraite.
Le plaisir est le pis aller de l'amour. Il connaissait trop bien le plaisir, pour ne point aspirer à passer au delà. Il n'a pu franchir la frontière, ni les amours de
jeune homme. Elles lassent el usent riionnne : parce que la sève du jeune homme s'épuise aussi.
Ayant le goût de boire, et je ne sais quoi d'un peu bas dans l'humeur voluptueuse, les femmes faciles lui étaient plus commodes que les autres. Son soulïle est coui't; il ne se les attache pas. Il a pourtant voulu tâter des femmes supérieures. Là, il s'est fortement écorché à la férule : car de telles femmes la manient magistralement; et un homme comme Musset est toujours un enfant pour elles. Lui surtout, tombant au giron de cette lo redoutable, plus âgée que son nourrisson de &ept ans, il trouvait son maître dans sa maîtresse, un gendarme qui fumait la pipe et qui donnait le sein, un frère et une sœur du Minotaure, enrobés dans la femme à la mode. Et, au bout du compte, cette Aurore Dudevant, avec un brin de moustaches, pesait dans les cent soixante livres : juste poids, si on le compare aux trois cent vingt volumes qu'elle a su se traire, et dont, les dieux sont justes, il ne reste déjà plus une ligne.
Musset ne pouvait vivre avec soi-même. Il mourait d'ennui sur son vide intérieur, femme encore par là. Il était rhôte incommode que dit Pascal, qui ne peut rester dans une chambre. Au moins le plaisir est une action.
Il désirait sans cesse, par impuissance d'aimer. Et il voulait toujours aimer, par lassitude du plaisir. Fait peut-être pour l'amour, le grand amour n'a pas été à sa rencontre. Il n'était pas de ces natures puissantes qui
se consolent, en créant le monde qui leur manque. Car, après tout, c'est trop d'une vie, que de vivre son art, et de vivre encore une passion d'amour.
A trente ans, Musset, énervé de dégoût, s'est vu au désespoir. Impuissant au plaisir même, il pesait la terrible impuissance de vivre, qui se révèle dans le sentiment de l'inutilité. Enfant trop bien doué, il ne serait donc jamais qu'un enfant? Tel à vingt ans, tel à trente? mais la joie du corps n'y était plus, cette allégresse du muscle, celte souplesse, cette gaîté de la chair qui peint toute l'âme à sa couleur. Comme il avait senti l'attrait de la passion et qu'il n'y pourrait atteindre, il a connu le désespoir de ne jamais mûrir. Il était condamné à demeurer toujours entre la femme et l'enfant, à vivre et à mourir en adolescent de génie. Il lui était défendu de grandir. C'est là-dessus, aimant la boisson, qu'il s'est mis à boire.
Sort unique, lugubre agonie : Musset est mort assez jeune, n'ayant guère que quarante-sept ans ; et tout de même, il a survécu de dix-sept ans à son œuvre. On a peur d'y penser; et pourtant il est vrai qu'à trente ans il a fini d'écrire. De la vingtième à la trentième année, il avait fait tout ce qu'il devait faire. Il n'avait plus qu'à s'en aller. On s'émeut d'une telle abondance, suivie d'une telle stérilité. On comprend alors pourquoi l'œuvre de Musset paraît, tout ensemble, si riche et si vaine, selon qu'on en considère les promesses ou l'échec consommé.
Un enfant n'est jamais artiste, non plus qu'une femme. L'art est un dieu qu'il faut servir uniquement, pour le connaître. L'enfant de chœur joue à servir la messe. Le respect ne suffit pas.
L'esprit sauve Musset, et même parfois ses vers, d'une facilité si lamentable. Il a le tour léger et l'accent pur, qui est de Touraine. D'ailleurs, il est bien moins facile en prose, où abandonnant la rime et la césure, il varie son rythme. Quand on ne voudra plus le lire, on lira toujours son théâtre, d'un goût charmant. L'invention y est délicieuse. C'est là qu'il est poète. Le théâtre de Musset est le seul de son siècle : il dure par l'imagination et par le style. Il vient de Ronsard et de Watteau. Tout y est jeune, avec la douce méchanceté de la jeunesse et ce charme vert du printemps, qui est la feuillaison du désir. Là seulement, en France, on retrouve la fantaisie, la grâce ailée et le charme de Shakspere. L'amour y passe, et son ombre est partout, cette ombre double au soleil et à la lune, faite de tendresse un peu folle et de rieuse mélancolie.