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VISITATION

Il la vit venir, si jeune et si candide, non pas changée, plus grave seulement avec plus de langueur, comme si ses joies et ses souffrances n'étaient plus, désormais, d'elle seule, et que son âme eût surpris le secret universel, qui est Nécessité et Mélancolie.

— Ne va pas plus loin, lui dit-il ; reste sous le portique, où le ciel est plus bleu. Si douloureux en sa douceur, le profond couchant t'encadre et le voile de son regard mystique. Demeure où lu es: j'irai vers toi.

11 fit quelques pas, et fut près d'elle, muette et immobile. Tous les deux, sous l'arc sculpté, noire ruine aux ombres violettes, ils étaient comme un tremble à côté d'un cyprès. Avec amour, il lui prit les mains et se pencha vers elle. Craintive et rougissante, elle s'était troublée; mais la rougeur s'effaça de sa joue maigrie, aussi vite (\uun nuage passe ; et bientôt elle n'en parut que plus pâle.

Il l'attira doucement ; et lui tenant toujours les mains, il baisa du bout des lèvres, à l'orée des cheveux, ce front timide. Elle baissait les yeux.

— 0 ma sœur, enfant déjà femme, promise à beaucoup de douleurs! Je te dis adieu, ce soir! Adieu dans une plainte: elle est sur toi, petite fille. Ah, c'est toi que je plains, car tu portes la vie. Cruel amour, qui t'a chargée de ce fardeau ; plus cruelle caresse, dont la suite est éternelle, et dont la morsure imprima dans ta chair le sceau de l'infini. Hélas, quelle tristesse. Lève tes paupières vers les miennes. Mon regard pénètre en les yeux; et telles on voit filer les étoiles, de la constellation du Lion, à travers la nuit de l'espace, je vois poindre déjà, dans les prunelles, lant de larmes qui se forment au fond de ton âme, tant de larmes! Tu aimas; lu l'as payé de ta vie: tu l'as reçue, tu l'as en toi, et tu vas la donner. Hélas, ma sœur, quel déchirement. Tu sentiras demain le pied de cet être aveugle, formé de ton sang, battre les parois de ton cœur, et se lieurter aux murs de la première prison, le cachot des entrailles. Mais, souffrance plus amère, tu vas connaître une double mort, ayant en toi une double vie. Voilà de quelle infortune, je ne me lasse pas de le ])laindre. Donner hi vie est effrayant : l'avoir reçue a déjà trop d'horreur. Pense, ma sœur, que tu dois mourir ; et que tu nourris un être voué à la mort dans ton sein. Amour, beauté, splendeur du monde, illusions! Jeux du ciel sur la mer, | et vagues de la mer sur une tombe. En elle-même, toute douleur est déjà mortelle : ceux-là qui ont beaucoup vécu, sont morts plus d'une fois. Ainsi le bonheur

SON<ÎES

inêine est une épreuve. Tout n'est qu'en pure perte. 0 combien d'anierlume ce néant ajoute à vos larmes, douces femmes. Quels jouets vous êtes entre les mains du destin ! Quelles griffes tranchantes il a pour vous, dans un étui de velours ! Le i)arfum de votre tendresse est un encens qui voile, en brûlant, un poison incurable. Vous qui trompez, les premières prises au piège, c'est la fatalité qui trompe en vous. 0 femmes, témoins subornés par le mystère, vous êtes le guet-apens de la nature, la tombe parée en lit d'amour. Elle soupira, comme on pleure :

— Sources de vie, que ne tarissez-vous, puisque vous ne roulez vos ruisseaux qu'au sillon de la mort? Et vous, amants, que ne refusez-vous la vie, après que votre caresse l'a ])romise? Mais nos lèvres en sont avides, et vos lèvres en sont prodigues. Elles la boivent passagère l'onde décevante, l'onde délicieuse, et la rendent éternelle, l'ayant captée.

— Ne baisse plus les yeux, ma sœur; et m'y laisse chercher la rêverie virginale, et le songe de la trahison envers soi-même, qu'y répand le puissant Désir. Lève vers moi la lumière naïve de tes regards, où l'innocence et la douleur se rencontrent, comme hier et demain, où tels nous nous sommes rejoints, toi et moi, sous ce portique, ïa pensée pressent déjà ce que ton être a conçu; mais tes yeux ne se sont pas posés encore sur la merveille misérable. Te voici, pour mon cœur, l'imcige de la Mélancolie, de la plus belle et la plus douce, celle qui ne se connaît pas toute, la fleur de la larme que le destin médite, qui ne coule pas, mais va couler.

— Je rougis et ne sais pas pourquoi. Je veux, et je n'ose.

— Ta honte délicieuse est le gage que ton innocence réserve d'elle-même, et la preuve de ses droits. Elle dit ta foi et ta candeur surprises, et comment l'Amour en eut raison. Mais elle raconte aussi jusqu'où l'instinct de la souffrance, s'il n'a pu te défendre, proteste contre le grand mensonge où tu devais tomber, l'illusion de la vie, le mirage de la joie, et ce leurre mortel, que chaque jour la rosée du deuil rafraîchit.

— Aime-moi, plutôt que de me plaindre. Amour contient toute pitié, et son contraire. Ou plains-moi sur mes lèvres, et les baise.

— Que ma seule pitié caresse tes doux yeux ! Pour toi seule, j'ai des larmes. Que tes joues brûlantes et plus maigres, quand la fièvre les couvera sous son ardeur, sentent le frais de ces larmes glacées : mes pleurs n'ont plus de feu. Mais dis-toi, à l'heure venue : Telle larme, il l'a versée pour moi I Sur moi, il a répandu telles larmes.

— Tu ne seras pas là ! Et tu veux me quitter.

— Je ne serai plus là. 0 ma sœur, te quittant, quel vœu, enfin, vais-je te faire ? Le plus doux sera le plus cruel : puisse l'aveugle créature de tes flancs, à l'instant de les ouvrir, fermer les yeux pour toujours ! Puisse un si amer trésor de peines n'arriver pas à s'échanger entre la main des hommes I Puisses-tu, toi-même, ne pas te prolonger, pour un peu de douceur, sur la rive mortelle, que bat un tel océan d'amertume ! Puisse-t-il, l'être né de ton sang, s'enivrer assez de ce sang pour

retomber dans son berceau d'oinbre ! Que la grande impiété de mettre un homme au monde ne se consomme point en toi 1 Et fasse le dieu fatal que tu ne sois pas coupable du crime sans fin de donner le jour à la pauvre âme humaine! Suspends-toi, suspends enfin ton cours, ô nature.

— Tu blasphèmes, mon amant et mon frère. Tu blasphèmes comme une femme aveugle. 0 tendresse éperdue que la tienne I ô terrible amour que ton amour I Tu brûles la vie' à ton feu. Au mien, je la rallume. Tu dessèches tout ce qui t'approche. Je veux baigner de lait toute herbe de ces champs. Pars, tu me laisses comblée : c'est la vie que je tiens, c'est la vie que je porte. Et je l'aime avec toutes ses douleurs, dans les transes que tu me promets. Je l'aime, parce que je dois mourir; je l'aime, parce que je l'ai. Je l'aime, pour l'avoir et pour ne l'avoir plus, pour la garder et pour la perdre. Je l'aime, parce que je la donne.

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