‹ Sur le chemin de la vie (souvenirs). Portrait de l'auteurChapitre 10 sur 47 · LE CAFE DE MADRID · texte numérisé non relu

LE CAFE DE MADRID

La disparition ou la transformation du café de Madrid, il y a une quinzaine d'années, ne causa pas une bien grande impression. C'était pourtant un lieu historique, et la plupart de ceux qui ont joué un rôle important dans la politique contemporaine ont traversé cet endroit un jour ou l'autre. Les Anciens couronnaient de fleurs la source où ils avaient bu; les vieux habitués d'estaminets devenus des personnages considérables dans l'Etat, n'ont point une reconnaissance semblable pour les lieux où ils ont consommé.

Quelle surprise c'eût été pour la foule et pour eux-mêmes si tous ceux qui venaient là jadis fulminer contre les corruptions de l'Empire : les Ranc, les Isambert, lés Hébrard, s'étaient retrouvés autour d'une table tels qu'ils étaient trente ans auparavant, c'est-à-dire pleins d'aspirations généreuses vers une République fraternelle et honnête!

Il y avait alors, sinon chez tous, du moins chez quelques-uns, une certaine sincérité dans les sentiments, et leur opposition ne tenait pas uniquement au désir de prendre la place des autres et d'être Gouvernement à leur tour. J'imagine que quelques-uns doivent se faire de singulières réflexions en comparant l'Empire, contre lequel ils criaient tant, à ce régime enjuivé où les Financiers d'outre-Rhin sont les maîtres absolus et toujours obéis, à ce régime

baroque, interlope et bâtard qui n'est ni la République, ni la Monarchie, mais une sorte de Ploutocratie carthaginoise dont les banquiers sont les Sutrètes.

Jamais génération n'eut plus de chance matériellement, ne reçut un salaire plus magnifique pour quelques années de stage dans les cafés d'opposition; jamais génération n'avorta plus misérablement comme réalisation des idées de sa jeunesse, ne se démentit plus honteusement elle-même, n'aboutit à une faillite plus cornplète au point de vue social comme au point de vue national.

Le café de Madrid eut deux fournées. Après le 4 Septembre, tout le personnel fut transporté au pouvoir comme si on l'eût mis sur un plateau. Rien n'y manqua et je crois même que le garçon qui portait le plateau fut nommé souspréfet par Gambetta. Après le 18 Mars, les hommes de la seconde tablée, de la deuxième promotion, crurent qu'il n'y avait qu'à recommencer et que leur tour était venu.

Les Ferry, les Jules Favre, les Jules Simon firent bien voir à ces naïfs qu'il y avait quelque différence entre un tyran comme Badinguct et des émeutiers parvenus qui avaient pendant vingt ans parlé des droits du peuple et glorifié les insurrections du passé. Parmi les trente mille Français dont le sang arrosa Paris, il y eut quelques familiers du café de Madrid. Razoua put s'enfuir à Genève, mais Vermorel et Delescluze tombèrent sur les barricades.

Georges Cavalié, le légendaire Pipe-en-Bois, en fut quitte pour le bannissement. C'était un type bien extraordinaire que celui-là.

En vain, la mort a passé par là; en vain, elle a été précédée des amertumes de l'exil; ce nom de Pipe-en-Bois, acclamé, au milieu de bruyantes hilarités, à la première représentation d'Henriette Maréchal, demeure attaché à ce héros d'une soirée tumultueuse. Le sifflet meurtrier, manié avec une vigueur qui faisait la joie de tous, avait frappé au cœur deux hommes

de grand talent et de grand travail, coupables seulement d'avoir dîné quelquefois chez une princesse amie des lettres. Par un retour des choses humaines, le grelot de ce sobriquet résonna encore autour du cercueil de Cavalié.

Après l'amnistie, la réconciliation générale se fit aux dépens du Budget. Gambetta s'installa dans la demeure de l'homme d'Etat-dandy dont la balzacienne image avait fasciné toute la Bohème sous l'Empire; il eut la joie de se plonger dans la fameuse baignoire d'argent de Morny. Barrère, qui aurait été impitoyablement fusillé si on l'avait pris le même jour que Toiny Moilin, devint ministre plénipotentiaire puis ambassadeur, Humbert, qui avait connu les souffrances de la Nouvelle-Calédonie, fut une manière de maire de Paris et reçut solennellement le représentant du Tsar de toutes les Russies et de toutes les Sibéries.

Par la Chambre, par le Sénat, par le Conseil municipal, par l'administration tout le monde finit par arriver à la caisse. Tout le monde se nantit, se logea et fit face avec une certaine énergie, lorsque la campagne boulangiste menaça les Beati possidentes d'une nouvelle invasion de faméliques ou d'ambitieux, qui auraient exproprié les anciens de leurs prébendes et réclamé leur place au soleil.

Tout ce monde aujourd'hui vieillit doucement, les uns déjà gâteux, les autres verts encore, mais tous installés dans de grasses sinécures, des trésoreries générales, des recettes particulières. La fin sera peut-être tragique, mais, jusqu'ici, cette génération, très chançarde, n'a pas été trop dérangée, à part deux petites alertes un peu vives, comme le Boulangisme et le Panama.

Un peu liés par des engagements antérieurs, les hommes de ce bateau et de ces cafés d'autrefois eurent, au début, quelques velléités libérales, mais ils en revinrent vite. Ils reprirent pour leur usage personnel et leur préservation

tout le mécanisme de l'Empire, mais en serrant un peu les vis et en fortifiant les boulons.

Ils réduisirent peu à peu à néant la liberté de la Presse accordée à l'heure des abandons et des ingénuités; ils firent une loi de Sûreté générale auprès de laquelle l'ancienne était un enfantillage et qui, selon l'expression d'un fonctionnaire de la Préfecture de Police, « permet d'arrêter la moitié de Paris sous prétexte de défendre l'autre moitié. »

Ils trouvèrent enfin un Piétri idéal, un Piétri qui dit à des députés qui veulent prononcer quelques paroles devant le mur où sont tombés ceux qui ont vraiment fondé la République: « Taisez-vous, ou je vous fais empoigner! » et qui est obéi immédiatement.

Cette génération n'eut surtout ce que l'Empire n'eut que dans les premières années, et encore en faisant les gros yeux: la passivité universelle, la soumission ovine d'un pays qui ne se souvient plus qu'il a été révolutionnaire et qui obtempère au moindre signe du sergot.

Ce fut, encore une fois, une génération curieuse que celle-là. Elle ne lut guère sérieusement que trois livres: Les Châtiments, les Propos de Labieims et les Scènes de la Vie de Bohème de Murger. Elle voyait la politique dans une sorte d'évocation toute littéraire de Tacite mis à la portée de tous par Rogeard; elle voyait l'Amour et la Vie sous la forme d'un concubinat du Quartier Latin auquel elle prêtait une espèce d'allure fantaisiste au niveau de cerveaux bourgeois.

Un Jour, en bouquinant, j'aperçus un volume de vers, ou plutôt une plaquette qui, selon l'ordinaire destin des recueils de poésie, errait sur les quais, entre un tome dépareillé de Campistron et la brochure destinée à instaurer la société sur de nouvelles bases. L'auteur, me disais-je, est sans doute sous-préfet maintenant, substitut ou notaire.

Je regardai le premier feuillet:

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