‹ Sur le chemin de la vie (souvenirs). Portrait de l'auteurChapitre 9 sur 47 · LA VIEILLE MAISON · texte numérisé non relu

LA VIEILLE MAISON

La mort du directeur de la Liberté m'a fait penser tout un jour à la vieille maison où j'ai vécu des années. Je lis de temps en temps, dans les journaux dévoués aux Juifs, que j'ai été le secrétaire de Pereire et qu'il m'a accablé de ses bienfaits. J'ai démenti une fois, deux

fois, trois fois Après cela, comme avec l'âge,

on arrive à la sérénité philosophique, j'ai fini par me dire que ce devait faire partie de ma légende. J'ai été tenté de répéter, en le modifiant un peu, le mot de Sophie Arnould : « Cela leur rapporte tant et cela me coûte si peu. »

Ceux, d'ailleurs, que cette question pourrait intéresser, au point de vue biographique, n'ont qu'à écrire à Gustave Pereire, que je n'ai pas revu depuis bientôt trente ans et qui peut parler sans être influencé par moi. Je ne doute pas qu'il ne réponde: « Monsieur, cette histoire est une affreuse blague. »

Cela n'empêchera pas d'ailleurs, un journal judaïsant quelconque de reproduire l'anecdote huit jours après.

La vérité est que je suis entré à la Liberté avec Girardin, que Duru}' m'a demandé d'y rentrer avec Détroyat et que j'y suis resté avec Louis Gai, un ancien officier de marine qui était un catholique très sincère.

Tous ces hommes ont maintenant disparu dans des circonstances moins tragiques que le

dernier directeur, et c'est précisément cette mort qui a reporté mon esprit vers ceux qui ont habité avec moi les bureaux du vieux journal.

« Que d'eau ! que d'eau! » disait Mac-Mahon qui, au fond, avait trouvé la formule, sinon la plus littéraire, du moins la plus simple, pour traduire l'impression que donnent certains grands spectacles de la nature.

« Que d'êtres! que d'êtres ! » se prend-on à dire parfois en songeant à tous ceux que l'on a rencontrés dans une seule maison, sur un seul point de l'activité parisienne. Que d'individualités différentes! que de projets! que d'ambitions ! que de rêves d'une vie simplement aisée et heureuse chez tous ces camarades auxquels on serrait la main tous les jours, avec lesquels on plaisantait avant de se mettre à la tâche quotidienne.

Que de morts dans cette seule maison: Girardin, Gai, Détroyat, Duruy, Paul de Saint- Victor, Yrignault, Mario Proth, Lavigne, Blanquet, Jules de Précy, Dollfus, Bouchery, Emile de Molène, La Pérouse, Gaston Vassy, Léon Leroy.

Combien, parmi ceux-là, dont le nom même est absolument inconnu du public. Ce sont des souvenirs quand même et nous les évoquions parfois devant le marbre avec l'ami Gruzon, qui fut le metteur en pages de la Libre Parole et que j'ai connu quand il était à l'équipe de la Liberté.

T'en souviens-tu? disait un capitaine.

Dans ces bureaux de journaux, on regarde l'Histoire entière avec un camarade qui annonce le premier quelque nouvelle que tout le monde se met à discuter au milieu des exclamations et des cris.

La nuit qui suivit le plébiscite, je vois encore Girardin arriver à cinq heures du matin, rajeuni, frais, pimpant. Il nous avait envoyé du

Champagne pour aider au travail du dépouillement. Or, pendant toute la soirée, les allants et venants avaient traversé le journal en commentant le scrutin. Wilfrid de Fonvielle avait poussé des clameurs d'indignation. Mario Proth avait frappé du poing sur les tables en annonçant les catastrophes qui, du reste, se produisirent peu après.

A la fin. tout le monde nous avait laissés, mon ami Dollfus et moi, avec les totaux à faire. Etait-ce l'influence du Champagne ou l'aversion que Dollfus, qui était un artiste, avait comme moi pour les chiffres? Ce qui est certain c'est qu'à un moment donné il m'annonça qu'il trouvait quinze millions de suffrages.

— Quinze millions de voix! ce n'est pas possible.

— Je t'assure que si.

C'est alors que Girardin, qui venait de se lever, fit son entrée. C'est très lointain et cependant je vous assure que j'ai encore présente cette figure glabre, cette figure de Robespierredandy et l'arrivée de cet ambitieux matinal qui disait: « Paris est à ceux qui se lèvent de bonne heure. »

Cette fin d'Empire eut l'éclat de certaines journées d'automne. On chantait à propos des ministres: Ils sont heureux car ils sont homogènes. J'aperçois encore, un jour de rentrée des Chambres, je crois, Emile Ôllivier, en grand costume montant radieux l'escalier du ministère de la justice avec une dame tout en rose à son bras...

Quelques mois après on hurlait sous ses fenêtres. La foule surexcitée demandait des explications sur cette fameuse nouvelle de la prise de Landau, qui avait mis la Bourse et Paris sens dessus dessous, qui nous avait donné une ivresse de joie, qui devait avoir bientôt un si lamentable réveil.

On accusait de ce tour financier, qui avait été fait par les Juifs allemands, un nommé

Janot. On criait: « C'est Janot 1 » Emile Ollivier parut au balcon et affirma qu'il allait ouvrir une enquête sur ce mystérieux Janot dont on n'a plus jamais entendu parler et qui s'évanouit dans l'ombre déjà grandissante des événements sinistres.

On entendit ce jour-là le premier craquement; on eut la sensation d'un écroulement, mais d'un écroulement qui contrastait avec la splendeur de cette soirée exceptionnellement brillante, avec le luxe, le mouvement, la gaité de ce Paris qui allait bientôt connaître toutes les horreurs du siège.

J'étais seul au journal, un soir, quand je vis arriver Girardin qui venait corriger les épreuves d'un article qu'il avait intitulé : Confiance! Confiance! en souvenir de son célèbre article de 1848. Ce n'était plus le Girardin fringant du plébiscite. Il était sur la dernière liste des sénateurs, celle qui n'est pas sortie et qu'on a retrouvée dans un tiroir des Tuileries, et, malgré le titre de son article, il n'avait pas l'air d'être bien confiant dans sa sénatorerie.

Girardin n'était plus alors directeur de la Liberté, il avait vendu son journal à son neveu Léonce Détroyat. Quelle destinée bizarre encore que celle-là. Il semblait être de ces hommes que dans le Midi on appelle astres. Tout lui réussissait sans que cette chance extraordinaire fût servie par un mérite bien transcendant.

Il avait pris part avec Palikao à cette fabuleuse expédition de Chine qui fut notre dernière page d'é])opée. Il avait été un moment ministre des Finances de Maximilien. A Tours, il avait été nommé ministre de la Guerre par Gambetta et il le serait resté sans l'arrivée de Frej'cinet.

La guerre n'avait pas interrompu sa veine: en 1875, il était encore l'homme chançard; il avait gagné d'un seul coup douze cent mille

francs à la Bourse ; il était mêlé à tout ; il comptait dans Tout-Paris. Cette chance s'effondra tout d'un coup; il voulut doubler sa fortune, il la perdit toute et, pendant vingt ans, il traîna à la recherche d'une situation, impuissant à reprendre pied...

Il avait été aimable et bon garçon dans le succès; il fut digne dans l'infortune. Il n'avait qu'un faible, un amour excessif pour la littérature de Ganesco qui lui apportait mystérieusement des articles diplomatiques qui, parait-il, révélaient les pensées les plus secrètes des chancelleries.

C'est là que je connus la puissance de la flatterie sur l'àme de l'homme.

Détroyat manquait un jour d'enthousiasme pour un article auquel Ganesco tenait.

Alors l'autre, avec sa voix caressante et ses yeux de velours de demi-oriental, lui dit : « Voyons, mon cher ancien ministre. »

Je vis le visage de ce bon Détroyat s'illuminer. Cette évocation d'un ministère pourtant bien éphémère l'avait touché au cœur.

La Destinée! Comme elle se joue des hommes! comme elle les mène! comme elle les écrase .brusquement! Quel spectacle que celui de ce pauvre Gaston Wassy devenu aveugle tout jeune et conduit par un enfant!

Il avait eu, celui-là aussi, son heure de notoriété sur le boulevard; son cri Plus de dos ronds lui valut des sommes énormes et comme fait-diversier réclamiste il est resté sans égal.

C'est le crime de Billoir qui peut-être inspira le plus heureusement ce fantaisiste d'un genre spécial: « On cherche partout l'assassin; on nous dit qu'on l'avait vu dans un grand magasin de vin de telle rue (suivait l'adresse). Le fait n'aurait rien d'étonnant. Ce marchand de vin en effet est très fréquenté car il donne à sa clientèle du vin naturel à des conditions de bon marché incroyables. En faisant notre enquête nous avons eu la curiosité de goûter les vins à

seize sous; ils sont vraiment d'une qualité tout à fait supérieure pour le prix... »

Lavigne était une nature extrêmement fière et élevée. Elève de l'Ecole normale, promis à un bel avenir il s'était jeté dans la politique. II avait été compromis dans la Commune, arrêté puis remis en liberté après un séjour sur les pontons qui lui avait laissé une mauvaise impression. Il avait trouvé une idée de panorama qui avait réussi; il allait être, sinon riche, du moins à son aise, avoir comme il me le disait, un arbre à lui pour se mettre dessous. Crac! Il meurt de la poitrine.

Ce qui m'a fait plaisir c'est que j'ai vu dans les récits du suicide que Cohen était encore à cette époque à la Liberté. En dehors de livres d'exégèse intéressants comme les Pharisiens et les Déicides, en voilà un qui en aura fait des articles puisqu'il était déjà rédacteur en chef de la France avec La Guéronnière sous l'Empire!...

Nous avons vécu de longues années l'un près de l'autre et nous n'avons même jamais eu de mauvais rapports ensemble... Cohen aurait pu dire à ses coreligionnaires si j'ai jamais été mêlé, fût-ce une minute « à la vie des Pereire », s'ils m'ont jamais parlé, fût-ce une seule fois, de leurs affaires, si j'ai jamais diné un seul jour chez eux, si j'ai fait à la Liberté autre chose que des articles de littérature et d'art.

Il aurait dit cela, d'ailleurs, en pleine synagogue, que cela n'empêcherait pas les journaux plus ou moins dreyfusards de répéter que j'ai été le secrétaire de Pereire... Ils trouvent que cela fait bien dans le paysage...

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