L'ISRAELITE EDOUARD DRUMONT
Je vous assure que je ne suis pas sans éprouver une impression curieuse lorsque je songe à tout ce qui a été écrit sur moi, sur nous, sur l'Antisémitisme depuis vingt-cinq ans.
Songez que la France Juive a paru en 1886 et qu'on remplirait un volume rien qu'avec la bibliographie sèche et sans longs commentaires de tout ce qu'on a publié, en dehors même des articles de journaux, sur le mouvement antisémitique. Les charges, caricatures, dessins, chansons, documents graphiques de toutes sortes forment six volumes in-folio.
Il y a de tout là-dedans: quelques brochures de discussion courtoise, quelques attaques vives mais loyales, des malpropretés de mercenaires et d'écumeurs de presse, çà et là les infamies de misérables qui se sont enfuis après m'avoir volé et qui essayent de diffamer la maison qui les a accueillis par charité.
Le gros de la production vient de pauvres diables qui, en échange de quelques maigres subsides, font semblant de crier un peu contre nous, tout en me disant à l'occasion:
« Quelle belle campagne vous faites 1 Si vous saviez comme tout le monde est de cœur avec vous! La Presse étant entre les mains d'Israël, il m'a été impossible de parler de vous^ pour vous louer, et comme je tenais quand même à avoir ma part de cette lutte, je me suis décidé à vous éreinter. Cela sert toujours la cause et
je suis sûr que vous ne m'en gardez pas rancune. »
Je n'aime pas à chagriner mon prochain quand il est en proie à la noire impécuniosité et je réponds toujours: « Comment doncl au contraire, j'ai lu votre affaire. Vous avez peutêtre exagéré un peu en disant que j'avais assassiné toute ma famille, mais il y avait un petit côté littéraire qui relevait cela. »
Voilà un homme heureux. Il a touché quelque argent dont il avait un pressant besoin, il a reçu un compliment d'un écrivain en renom et, somme toute, il a raison; il a rendu service à la cause; il a véhiculé nos idées en m'attaquant, comme le charretier fait avancer la voiture en injuriant le cheval.
« Vous enseveliriez l'œuvre d'un écrivain sous tout le guano de l'île Ipsiboë, disait Carlyle, que vous n'empêcheriez pas cette œuvre d'exiister. »
En dehors du groupe mystérieux d'amis dévoués qui aiment parce qu'ils aiment, et sur lequel rien n'a prise, la foule n'aime pas les gens qui répandent des idées pour eux-mêmes; elle les aime parce qu'ils traduisent des sentiments qui sont dans l'àme de tous, qu'ils satisfont le besoin de justice qui est chez les opprimés, qu'ils vengent les spoliés, les exploités, les volés. Ce que la foule aime dans ces porteparoles, c'est elle-même; elle s'écoute et elle s'applaudit en eux.
Dans tout ce fatras, où il est rare de trouver un venin qui soit réellement venimeux, on découvre parfois un livre qui vous inspire un véritable étonnement. On en cherche la genèse, la raison d'être, et on est un peu déconcerté de ne pas comprendre. Je ne vous cache pas que j'ai éprouvé une impression de ce genre, en recevant à la campagne le volume qui avait pour titre: L'Israélite Edouard Drumont.
L'auteur n'était pas un coquin, il ne m'avait rien volé; je ne lui avais rendu aucun service et, conséquemment, il n'avait aucune raison de
m'en vouloir. Il n'avait assurément reçu aucun argent des grands Juifs pour écrire ce volume, et il n'en a vendu vraisemblablement qu'un nombre assez restreint d'exemplaires.
Il était même d'accord avec moi sur les dangers que fait courir à la France la puissance toujours grandissante de la Juiverie, et il paraît même qu'étant à Rome il a empêché le Testament d'un Antisémite d'être mis à l'index.
Je me souviens effectivement d'avoir reçu deux ou trois lettres signées de ce nom de Renaut, dans lesquelles on m'informait des démarches faites pour arriver à faire lire mon livre par le Pape et à mettre sous ses yeux l'article du Figaro dans lequel je m'étais expliqué.
Ces efforts d'amis inconnus paraissent avoir été couronnés de succès. Ce qui est certain, c'est que le Testament d'un Antisémite et l'article du Figaro furent déposés sur la table du Souverain Pontife, qu'il en prit lui-même connaissance et qu'il s'opposa à ce que mon œuvre fût frappée par la congrégation de l'Index.
Comment un homme, qui ne s'était encore révélé à moi que par de bons offices que je ne lui avais pas demandés, s'était-il tout à coup mis en tête d'écrire un volume de 654 pages pour prouver que j'étais Israélite? Voilà qui m'échappe complètement.
Pour l'abbé Renaut, en effet, je suis Israélite et non pas Juif. Ne prenez pas cette nuance dans le sens où on la prend à Paris. Dans notre société enjuivée on se mord la langue à chaque instant en s'apercevant qu'on a prononcé le mot Juif dans un salon plein d'Hébreux, et l'on ajoute immédiatement: « Je voulais dire Israélite ».
L'idée que je suis Juif est la marotte d'un autre fantaisiste, plus extraordinaire encore que l'abbé Renaut. Il a ouvert dans une boutique un plébiscite sur cette question, et ce plébiscite a fait la joie de tout un quartier. Il a répandu à profusion un dessin dans lequel je
suis représenté tout enfant, au moment de la Bar Mitzwa, recevant la bénédiction d'un vieux rabbin.
Je donne alors les plus belles espérances et je semble destiné à faire une fortune énorme en lançant autant de sociétés financières qu'Erlanger. Malheureusement, les jésuites me font enlever comme ils ont fait enlever Jacques de Rennepont, et je deviens pamphlétaire, ainsi que vous l'a dit Cruppi qui a épousé la petitefille de Crémieux.
Tout cela est dans ma collection, et je vous assure qu'elle aura du prix plus tard, car il y a déjà des pièces qui sont devenues introuvables, comme le fameux timbre-poste de l'île Maurice qui vaut aujourd'hui 25.000 francs.
Le hanneton de l'abbé Renaut était d'une espèce différente. Il a apporté à son travail une certaine conscience; il a pris la peine de compulser lui-même à Lille, à Bourges, à Paris les actes de baptême de mes père, grands-pères et arrière-grands-pères, et il a été bien forcé de reconnaître qu'il n'y a pas l'ombre d'une Juiverie là-dedans.
— Eh bien, alors?
— Attendez. Ecoutez le dialogue qui s'engage entre l'auteur et un vicaire du Gros-Caillou qui s'esclaffe quand M. Renaut lui déclare que je suis Israélite:
— Mais, non! Edouard Drumont n'est pas Juif: la meilleure preuve, c'est qu'il est Israélite.
— Vous voulez jouer sur les mots: Juif et Israélite c'est tout un. Comme moi vous avez appris l'Histoire Sainte : les Juifs et les Israélites ne formaient qu'un même peuple.
— Dans le principe, oui ; mais plus au commencement du règne de David, plus à partir de Roboam, plus au temps de Notre-Seigneur, plus de nos jours. ^
— C'est vrai que, dans les époques citées, les Juifs avaient pour ennemis acharnés, irréconcilia- IjIcs, les Israélites. ISIais il y a bien longtemps qu'on ne parle plus des Israélites. Il n'y en a plus: il ne reste que des Juifs.
— Je VOUS demande pardon, il y a encore des Israélites. A Paris, dans notre Paris d'aujourd'hui, nous en rencontrons tous les jours. Certainement il vous est arrivé comme à moi, hier encore, en présence d'une figure portant les traits caractéristiques du Sémite, de demander : « Monsieur est Juif? » — " Oh! non, je ne suis pas Juif, a-t-on répondu, je suis Israélite ! »
— C'est vrai, plusieurs fois cette réponse m'a été faite ; mais je ne voyais pas de différence...
— Cependant, si vous aviez étudié de près l'Israélite, vous auriez remarqué qu'il ne fréquente pas les Juifs. Il ne va pas prier à la synagogue ; plutôt il va prier à l'église des chrétiens, comme j'ai vu un sous-préfet israélite le faire à Nantes, sous l'Empire, car il est plus ennemi du Juif que du Chrétien. 11 espère pouvoir utiliser le Chrétien pour conquérir l'empire du monde que lui dispute le Juif.
Une fois qu'il a enfourché son dada, l'abbé Renaut va tout droit son chemin; il rapporte tout ce que j'ai écrit, tout ce qu'ont fait les miens à son idée. Mon oncle Buchon a publié un ouvrage sur la Grèce. Savez-vous pourquoi? Parce que les pères des Buchon et des Drumont ont en effet habité l'Attique. En parcourant cette contrée avec Buchon, on trouve sur la frontière de l'Attique et de la Boétie, un lieu nommé Drumon, forêt de chênes...
Quand, en 1037, Togril-Bey, chef de la tribu des Seldjoukides, se fut emparé de Bagdad et de l'Empire, un grand nombre d'Egj'ptiens et toutes leurs écoles furent obligés de se transporter en Grèce. Cependant, en 1099, les croisés prirent Jérusalem aux Egyptiens, et les armées contre lesquelles ils eurent k lutter autour de cette ville, durant les premières années de la conquête, venaient d'Egypte et du Caire.
Tous ces Egyptiens et ces guerriers du Caire étaient des Israélites venus surtout de Babylone, c'est pour cela que longtemps la ville, qui sera le Caire, fut appelée <■ Babylone d'Egypte ».
C'est contre l'Egypte que saint Louis dirige ses armées.
Quand Constantinople eut été prise par les
croisés, ce furent les seigneurs qui les avaient commandes qui se la partagèrent. Des comtes Baudoin de Flandre avaient un domaine dont faisait partie le pays de Drumon. Un Baudoin de Flandre avait été élu empereur de Constantinople, et sacré le 23 mai 120-1. Il ne régna qu'un an. Il laissait deux filles qui héritèrent de ses comtés de Flandre et de Hainaut.
Quand, en 1453, les Mahométans, conduits par Mahomet II, eurent pris Constantinople, le jour de la Pentecôte, on organisa une croisade musulmane contre les pays chrétiens. On vit des Egyptiens se répandre par bandes dans toutes les contrées de l'Europe. Ces égyptiens, nous l'avons fait remarquer, étaient des Israélites.
Les Israélites de l'Attique, naturellement, se dirigèrent vers les contrées dont les Seigneurs les avaient dominés autrefois en Grèce.
Il paraît que Charles-Quint rendit des ordonnances contre ces Egyptiens, et que depuis il n'en fut plus parlé sous ce nom.
'< Pour pouvoir rester dans le pays, dit l'abbé Renaut, ces Israélites durent se faire baptiser et, pour vivre, occuper des places qui leur donnent accès près des Grands. C'est pour cela que les ancêtres de Drumont devinrent gardes forestiers en Flandre. L'année dernière Drumont était heureux de parcourir ces pays habités longtemps par ses pères comme nomades puis gardes de Sa Majesté, et nous parlait de Bruges la vieille qui n'a pas changé et est restée telle que ses aïeux l'ont vue.
Nous verrons plus loin pourquoi les Drumont ont quitté la Flandre pour la France, afin d'aider à y répandre l'idée de la Réforme que leurs pères, soiis le nom d'Egyptiens, ont aidé à faire accepter au temps de Luther. Maintenant, comme alors, ils sont bons Israélites, les serviteurs de celui qui habite le Tohu-Bohii.
Il y a 654 pages comme cela pour arriver à prouver que « je suis Antijuif et non Antisémite, Israélite de nation, de nom et de pensées, Franc-Maçon émérite et même socialiste ou anarchiste, continuateur de l'œuvre du Franc- Maçon Israélite anglais Carlyle. »
Il paraît, en effet, que je suis Rose-Croix, ce qui est une haute dignité, mais que j'appartiens à la Maçonnerie anglaise. J'ai, d'ailleurs, eu soin de choisir une loge où l'on puisse avoir de l'agrément.
Drumont, écrit toujours l'abbé Renaut, est parfait initié d'une Loge, c'est évident. Mais de quelle Loge ? D'une Loge des plus importantes, car elle a pour annexe une Loge androgyne ou d'adoption, c'est-à-dire un atelier annexe où les principaux membres de la Loge ont admis des Sœurs maçonnes
Le rite d'adoption de cette Loge annexe a l'initiation vraie, car elle comporte les cinq degrés : l" l'Apprentie ; 2° la Compagnonne ; 3° la Maîtresse ; 4° la Maîtresse parfaite ; 5° la Sublime Ecossaise.
Le mot de passe du Rose-Croix est Emmanuel, et la réponse est Pax vohis, la paix soit avec vous : la paix que donne la satisfaction des ignobles passions ; et c'est pour bien spécifier cette paix que Drumont parodie, en blasphémant, un mot de saint Paul : « Une paix qui surpasse tout sentiment. » Horrible ! Horrible !
Franchement! quelle sensation voulez-vous que l'on ait lorsqu'on termine une pareille lecture et que l'on se dit que l'auteur n'est ni insulteur à gages ni un malhonnête homme?
Si on répondait à tout ce qu'on écrit sur nous, les lecteurs, même les mieux disposés, s'écrieraient: « Décidément on a raison. Drumont est un égotiste; il ne nous entretient que de luil Qu'il nous laisse tranquilles avec ses histoires personnelles! »
C'est égal! Celui qui se chargera de la bibliographie et de l'iconographie du mouvement antisémitique aura du travail pour longtemps!