UNE LEGENDE QU'IL FAUT EMPÊCHER DE NAITRE
18 décembre 1908.
A Monsieur Paul Laf argue.
Je suis un peu en retard, Monsieur, pour répondre à votre article de la semaine dernière dans l'Humanité. Je vous en dirai franchement la raison. Les lecteurs n'aiment pas les articles longs, et quand j'ai à traiter un sujet qui m'intéresse, je ne sais pas être court; j'entre peu à peu dans les développements qui me semblent nécessaires et ma pensée ne peut consentir à se condenser.
Venons au fait.
Vous avez écrit dans l'Humanité:
Les fils des anciens preux sont si domestiqués par les Juifs que lorsqu'ils voulurent ameuter contre eux les colères populaires, ils prirent pour meneur de la campagne antisémitique, un renégat juif, M. Drumont, qui, pour étaler son apostasie couvrit, il y a vingt-cinq ans, les murs d'une affiche où il était représenté en paladin, armé de pied en cap et foulant aux pieds les tables de la loi que, sur le mont Sinaï, Dieu avait données à Moïse.
C'est net, c'est précis.
Or, je viens vous dire. Monsieur, que ce que
VOUS écrivez est absolument inexact et faux, inexact de toute inexactitude, faux de toute fausseté.
Vous avez des œuvres socialistes auxquelles probablement vous vous intéressez.
Sans être riche, je tiens mille francs à votre disposition pour ces œuvres, si vous pouvez donner à l'appui de vos affirmations, non pas une preuve formelle, non pas une vraisemblance, mais l'apparence, l'ombre même d'une vraisemblance.
Il y a des années que je retrouve, de temps en temps dans les journaux une blague de ce genre. C'est l'écho d'une plaisanterie d'Abraham Dreyfus. Mes grands-parents s'appelleraient Dreimond (ce qui signifierait Trois lunes) et auraient été opticiens à Cologne.
J'ai ri. C'est mon tort: nous touchons ainsi à la psychologie de l'Aryen. L'Aryen n'a pas été éclaboussé du sang d'un Dieu, il ne sent pas sur lui la malédiction qui pèse sur le peuple déicide; instinctivement, même lorsqu'il vit en dehors de l'Eglise, il est soutenu par des réminiscences de vertus théologales: la Foi, l'Espérance et la Charité. Il a confiance, sans s'en rendre compte, dans les mérites de son Rédempteur; il ne doute point de la miséricorde de Dieu et il rit. Du moins il riait dans la vieille France et moi qui suis très vieille France, j'ai ri.
Barrés a ri aussi lorsqu'on a imprimé qu'il descendait de Juifs portugais.
Le Juif ne rit pas; il ricane, il lance un mensonge plus ou moins énorme et il attend que le mensonge ait germé, progressé, levé.
Au bout d'un certain temps, le résultat est acquis, du moins le doute est créé. Il y a des Antisémites qui m'ont écrit de Roumanie pour me demander s'il était vrai que Barrés, le Nationaliste Barrés, descende de Juifs portugais. Il y a probablement des gens qui auront écrit à Barrés: « Est-il vrai que l'Antisémite Drumont soit un renégat juif? »
Le Juif, quand on aborde cette question devant lui, ne répond ni oui ni non: il cligne de l'œil d'un air malin. Il ricane.
Je suis. Monsieur, à cette époque de la vie où l'on descend le coteau d'où l'on aperçoit la mort. Je suis convaincu que l'oeuvre que, par la volonté de Dieu, j'ai eu la gloire d'écrire, aura une portée beaucoup plus considérable dans l'avenir qu'on ne se l'imagine. Je ne veux pas laisser à mes biographes l'ennui de se débattre contre des fables perfides que l'on peut édifier avec un bout d'article comme le vôtre.
Vous n'êtes pas, en effet. Monsieur, le premier venu, vous avez été député, vous êtes un des pontifes du socialisme. Je trouve utile de déblayer le terrain pour la Postérité et d'en finir avec ces facéties qui, avec les années, finiraient par devenir des légendes.
Dans sa réponse récente à M. de Bonnefon, Barrés a prouvé jusqu'à l'évidence que ses ancêtres étaient déjà installés en France dès le quinzième siècle et y occupaient des emplois assez importants dans la province d'Auvergne.
Je crois que je suis d'une famille plus plébéienne encore que Barrés, mais je suis absolument du même sang que lui: je suis du « sang de France ».
Je vous défie, encore une fois, d'articuler un fait, ayant même la plus minime apparence de vraisemblance, qui puisse faire supposer, même vaguement, que j'ai dans les veines une goutte de sang juif, que jamais un des miens ait appartenu à la race de ceux qu'Isaïe Levaillant appelait « la première aristocratie du monde )^.
J'ai publié dans Dernière Bataille l'acte de baptême d'un de mes ancêtres, Jacques-Joseph Drumon.
Extrait du registre des baptêmes de l'église paroissiale d'Escaupont, diocèse de Cambrai : <■ L'an mil sept cens quarante ci"hq, le huit de
juin, est né Jacques-Joseph Drumon, fils légitime d'Estienne, garde des bois de Sa Majesté, et d'Anne- Marie Rousseau ; il a été baptisé le même jour. Ont estez parrain et marraine: Jacques-Ignace Alglave et Anne-Joseph Rousseau, qui ont signé de même que le père.
« Le présent extrait est conforme à^on original reposant en ladite paroisse; en foy de quoi j'ai délivré cet acte le quatre d'aoust mil sept cens soixante-douze. »
Quelque niaisement crédules que soient devenus les ouvriers depuis qu'ils ont perdu la foi dans les Vérités éternelles, vous ne feriez croire à aucun d'eux qu'en un temps où les Juifs n'avaient pas le droit de séjourner en France, mon ancêtre Drumon, s'il avait été d'origine sémitique, ait pu occuper au commencement du dix-huitième siècle, un emploi de garde des bois de Sa Majesté, ce qui devait être analogue à garde-chasse ou à garde forestier.
Mon grand-père, Adolphe Drumont, habitait Lille qu'il n'a pas quitté pendant cinquante ans; il était ouvrier porcelainier et ouvrier peintre d'armoiries sur voitures, à une époque où beaucoup de familles nobles n'avaient pas encore quitté la ville. J'en ai parlé également dans Dernière Bataille. Il a épousé une demoiselle Ivoy qui appartenait à une famille ultracatholique de Douai ou de Cambrai.
Cette famille était alliée aux Cambier-Drumont.
Mon cousin, l'abbé Cambier-Drumont, entra un des premiers à l'Oratoire reconstitué par le Père Petitot et le Père Gratry, mais il avait la A'ocation du martyre et il alla mourir missionnaire en Chine. Mgr Perraud, évêque d'Autun, a écrit sa biographie.
Je vous le répète, toutes ces origines sont connues, vériflables dans tous les registres de paroisse. Il ne s'agit pas de métèques ou de cosmopolites venus de pays plus ou moins mystérieux. Tout cela s'est passé dans un rayon
restreint, Lille, Douai, Cambrai où tout le monde est au courant des familles du pays. Après avoir travaillé toute sa vie, mon grandpère avait sept à huit mille francs d'économies et une petite bicoque rue du Pont-à-Raisnes qui a été achetée, je crois, pour agrandir leur usine, par les Bernard, les grands industriels du Nord.
Voici maintenant. Monsieur, un document qui vous enlèverait toute espèce de doute si vous en aviez un, ce que je ne pense pas, sur mes ascendants maternels du côté des Buchon.
L'année dernière, mon jeune cousin, >L Piétresson Saint-Aubin, dont le grand-père a épousé une demoiselle Buchon, comme mon père, a eu l'idée d'établir ma généalogie du côté maternel.
C'est excessivement intéressant, et vous prendrez plaisir à regarder ce tableau.
Mon cousin m'écrivait, d'ailleurs, que la généalogie pourrait être plus complète encore et qu'il connaît au moins une branche antérieure au Louis Moyeux, marié à Edmée Joumier. ce qui fait remonter, authentiquement du moins, l'existence de notre famille à Saint- Sauveur-en-Puisaye à 1550.
Louis Moj-eux (1605-1694), propriétaire à Saint-
Sauveur-en-Puisaye
Marié à Edmée Joumier ù 612-1 704)
17 enfants, dont
Edmée Moveux (1631-1677)
Mariée à Pierrre Paultre (1619-1676)
14 enfants, dont
Jean-Joseph Paultre (1677-1733)
Marié à Marie Robineau (....-1699)
6 enfants, dont
Vincent Paultre (1699-1745)
Marié à Catherine-Elisabeth Chrétien
12 enfants, dont
Etienne-Vincent Paultre (1725-1802)
Marié à Anne Chauchard (1739-1796)
4 enfants, dont
Cyr-Pierre-Vincent Paultre (1779-1853)
Marié à Anne Claveau (1778-1857)
9 enfants, dont
Anne-Louise-Sophie Paultre (1805-1863) Mariée à François Léveillé (1793-1857)
7 enfants, dont Antoine-Elie Léveillé (1847- )
Marié à Berthe Rossignol (1849-....) 2 enfants, dont
Paul-Louis Léveillé (1878- )
Jean-Louis Moyeux (1642-1704)
Marié à Marie Dumant
2 enfants, dont
Eutrope- Alexandre Moyeux (1684-1749)
Marié à Marie-Madeleine Bizoton
8 enfants, dont Marie-Madeleine Moyeux (1717-1788)
Mariée à François Desplat 4 enfants, dont
Eutrope-Alexandre Desplat (1753-1785)
Marié à Jeanne Coulon
6 enfants, dont
Jeanne Desplat (1772-1850)
Mariée à Jean-Louis Buchon
15 enfants, dont
Honorine Buchon (1807-1877)
Mariée à Drumont
2 enfants, dont
Edouard Drumont (1844- )
Je vous ai dit, Monsieur, que c'était très intéressant, mais à mesure que je noircis des feuillets, je sens que mon article deviendrait véritablement long, si je m'abandonnais à toutes les réflexions que m'inspire cette question de race. C'est un sujet sur lequel je reviendrai un autre jour.
C'est intéressant, parce que tous ces noms, Moyeux, Rossignol, Chrétien, Buchon (bûcheron), ont une odeur de terre labourée, de sillons remués, de forêts du sol natal, d'intérieurs rustiques et simples où l'on faisait beaucoup
d'enfants. Avec les archives de tous ces braves gens, qui n'ont pas laissé de trace dans l'Histoire, on reconstituerait une de ces famillestypes dont s'est occupé Le Play.
C'est intéressant, parce que l'on s'explique bien que la France Juive soit sortie de là.
En rapprochant cette généalogie de la France Juive, on comprend encore mieux les Morts qui parlent, qui resteront le chef-d'œuvre de Vogué qui a versé si souvent dans les phraséologies modernistes, déclamatoires, ineptes et vides.
On comprend mieux tant d'admirables pages de Barrés sur la race, les traditions, l'action des morts qui parlent en nous, qui vivent en nous, sur le geste impératif des morts qui se prolonge en nous.
Quoi qu'il en soit. Monsieur Lafargue, la question est très nettement posée. Vous avez dit que j'étais un renégat juif. Apercevez-vous dans ma famille la trace quelconque, le bout du nez d'un circoncis?
Dans les conditions où je suis né, si j'avais renié quelque chose, je n'aurais pas eu à renier la Synagogue à laquelle aucun des miens n'a jamais appartenu. J'aiirais renié mon baptême, le baptême de générations de baptisés qui ont été baptisés à l'église, mariés à l'église, enterrés à l'église. D'un tel reniement, personne, vous l'avouerez, n'a songé à m'accuser.
Si cela vous plaît, dites donc que je suis un scélérat, un malfaiteur public, un énergumène dangereux. C'est votre droit et je vous assure que votre appréciation me laissera parfaitement indifférent. Ce que vous n'avez pas le droit de dire, c'est que j'ai une goutte de sang juif dans les veines, parce que manifestement cela n'est pas vrai.
Consultez vos amis et vos collaborateurs de l'Humanité. S'ils sont loyaux, ils vous diront:
« Cet homme a raison. Il ne vous injurie pas, seulement, il ne veut pas de cette légendelà, pas plus que Barrés ne veut de la légejnde
des Juifs portugais. Ou reconnaissez que cette légende ne repose sur rien, ou appuyez-la par un fait quelconque, quelque vague qu'il soit, par l'origine plus ou moins suspecte d'un des menibres de la famille Drumont ou de la famille Buchon! !... »