AI. LAFARGUE NIERA-T-IL L'ÉVIDENCE
18 janvier 1908.
A Monsieur Paul Lafargne.
Je reconnais, Monsieur, que je suis très en retard pour répondre à la dernière lettre que vous avez publiée dans l'Humanité. Ces situations se voient dans la vie. Le dîner est pour 8 heures, vous arrivez à 9 heures. Les autres invités font un peu la tête, mais vous ne pouvez dire qu'une chose: « Je suis en retard ». Si vous vouliez expliquer pourquoi vous êtes en retard, cela n'en finirait plus; il vaut mieux attaquer le potage.
Attaquons le potage.
Vous aviez écrit que j'étais « un renégat juif ». Je vous ai communiqué ma généalogie maternelle établie par mon cousin Piêtresson Saint-Aubin et qui prouve que mes jncêtres, du côté maternel, figuraient déjà su: les registres de paroisse à la fin du seizièitie siècle. Vous vous êtes incliné sans trop rechigner.
Je vous ai mis sous les yeux l'extrait du registre des baptêmes de l'église paroissiale d'Escaupont, diocèse de Cambrai, mentionnant la naissance en 1745 de Jacques-Joseph Dru-
mont, fils légitime d'Esfienne, garde des bois de Sa Majesté, et d'Anne-Marie Rousseau,
Là-dessus, vous vous êtes réfugié dans des arguties assez piteuses. Je connais ce système. Quand je faisais de l'escrime, il y avait des gens auxquels on reprochait de ne jamais vouloir annoncer les coups.
Vous m'avez dit:
Pourquoi avez-vous supprimé le prénom du Drumont qui épousa Honorine Buchon, votre mère? Ce prénom serait-il révélateur, serait-il par hasard Isaac, Jacob ou Esaû ?
Le Jacques-Joseph Drumont, né en 1745, d'Estienne, garde forestier, est-il réellement votre ancêtre ? Vous ne le prouvez pas.
Après tout, c'était votre droit strict de chicaner comme c'est mon devoir de démontrer jusqu'à l'évidence, jusqu'à la satiété même que j'a/ppartiens à une race essentiellement chrétienne et française et qui n'a jamais eu une goutte de sang juif dans les veines.
Voici donc, reconstituée, ma généalogie paternelle que l'on pourrait sans doute faire remonter plus loin, mais avec des recherches qui sont une des causes de mon retard à vous répondre:
Claude Drumont Garde des Bois du Roi de la Paroisse d'Escaupont, né à Sémeries (Nord) en 1686, décédé à Escaupont (Nord), en 1742.
Marié à Marie-Françoise Sénéchal
Estienne Drumont
Garde des Bois de Sa Majesté, ayant demeuré
à Escaupont
Marié à Anne-Marie Rousseau
Jacques-Joseph Drumont Né à Escaupont, le 8 juin 1745, décédé à Lille,
le 20 octobre 1820 Marié en premières noces à Marie-Reine-Thérèse Pique, fileuse, et en deuxièmes noces à Charlotte- Josèphe Herenguet.
Maximilien-.Ioseph-Albin Drumout
Ne à Lille en 1786, décédé à Lille en 1865
Marié à Angélique-Louise Ivoy
A dolphe-Aniand- Joseph Druniont \é à Lille le 17 octobre 1811, décédé à Saint- Maurice (Seine), le 19 novembre 1870 Marié à Anne-Honorine Buchon 2 enfants, dont
Edouard-Adolphe Drumont Né à Paris en 1844
Vous essayerez en vain de renouveler votre objection et de me dire: « Où est la preuve que le Jacques-Joseph Drumont, fds d'Estienne, né en 1745, dont vous avez publié l'acte de baptême dans Dernière Bataille, soit votre ancêtre? »
Voici, Monsieur, qui met fin à toute contestation.
Les Juifs arrivés d'Allemagne sont généralement millionnaires chez nous au bout de quelques années et possèdent des châteaux et des terres. Mes ancêtres possédaient pour tout bien, malgré un long séjour sur la terre de France, deux petites bicoques situées dans un faubourg de Lille, rue du Pont-à-Raisnes, ce qui veut dire Pont-aux-Grenouilles. Ces bicoques communiquaient entre elles; elles formaient une « choque », comme on dit dans le Nord.
Après la mort de mon père, ces maisons furent vendues. La minute de l'acte de vente, passé à la date du 19 août 1871, se trouve dans l'étude de M'' Deledicque, notaire, 101, boulevard de la Liberté, à Lille.
Ces deux immeubles ont été achetés par M^L Bernard, les manufacturiers de Lille (rue de Courtrai) et dans l'établissement de propriété dudit acte, on trouve que ces immeubles avaient été recueillis de père en fils dans des héritages successifs remontant à Jacques-Joseph Drumont, né à Escaupont en 1745, et décédé à Lille, rue de la Monnaie, en 1820.
Voici, d'ailleurs, l'acte en question:
Par-devant M' Deledicque, et son collègue, notaire à Lille (Nord), soussignés,
Ont comparu :
Mlle Honorine Drumont, célibataire majeure, sans profession, demeurant à Paris, rue d'Anjou- Saint-Honoré, n" 76, étant ce jour à Lille ;
Et M. Jean-Baptiste Dufour, principal clerc de notaire, demeurant à Lille,
Agissant au nom et comme mandataire de Monsieur Edouard-Adolphe Drumont, homme de lettres, demeurant à Paris, avenue ^Montaigne. n° 56, aux termes d'une procuration reçue par M'= Deschars et son collègue, notaires à Paris, le neuf août mil huit cent soixante et onze, dont le brevet original dûment eni-egistré et légalisé est demeuré annexé aux présentes après avoir été certifié sincère et véritable par le mandataire constitué et que mention de l'annexe a été faite sur icelui par les notaires soussignés.
Lesquels es noms qu'ils agissent ont par les présentes vendu à Messieurs Henri-Octave Bernard, Félix-André Bernard et Louis-Charles-Jules Bernard, tous trois négociants demeurant à Lille ; — ce qui est accepté pour tous par M. Henri-Octave Bernard ci-dessus qualifié et avec garantie de tous troubles, empêchements et évictions quelconques.
L'ne choque de deux maisons situées à Lille, rue du Pont-à-Raisnes, numéros 8 et 10, occupées par Messieurs de Galonné et Rapon, ainsi qu'elles s'étendent et comprennent, rien réservé ni accepté.