ENCORE UNE LEGENDE A DETRUIRE
14 mai 1908.
Pour M. Salomon Reinach.
Ce n'est que la semaine dernière seulement que j'ai lu dans l'Univers Israélite votre conférence sur Zadoc-Kahn, faite à l'association des anciens élèves des écoles Halphen et Lucien de Hirsch.
J'y trouve cette phrase:
Que se passa-t-il alors? Personne ne le sait au juste, mais deux faits sont hors de doute. Le premier, c'est que la France Juive d'Edouard Drumont, publiée en 1886, fut lue en épreuves par le R. P. Jésuite Du Lac; on ne rend pas de pareils services à un pamphlet quand on ne l'a pas inspiré ou commandé. Le second fait, établi par les aveux écrits d'un Jésuite anglais pendant l'Affaire Dreyfus, c'est (^ue les jésuites français donnèrent de l'argent (c'était leur droit) pour fonder la Libre Parole du même Drumont.
Je cornprends très bien l'intérêt que vous avez eu à écrire cette phrase. Elle est écrite en prévision de la « seconde vague antisémite » dont parle Léon Daudet.
Quand les Français en auront assez des Juifs, des scribes à vous leur diront:
« Quoi! malheureux, vous allez obéir au mot d'ordre du Gesn. Vous savez bien que la France Juive a été inspirée et commandée par le Père
du Lac et que La Libre Parole a été fondée avec l'argent du Père du Lac. »
C'est précisément pour ce motif que je crois devoir détruire une légende qui, d'ailleurs, a la vie dure. Elle ne sera pas détruite parce que j'aurai écrit, mais ce que j'aurai écrit permettra à ceux qui s'occuperont de cette question dans l'avenir de prouver que c'est une légende absolument fausse.
Je sais bien que Renan a dit que nos démêlés et nos luttes n'ont aucun intérêt pour ceux qui nous regardent de Sirius, mais enfin tous mes contemporains ne sont pas dans Sirius.
Quelque perdus que nous soyons dans l'immensité des êtres et des mondes, je crois qu'un écrivain qui a eu quelque action sur les idées de son temps, ne doit pas laisser de lui-même sur le sable où nos pas sont si vite effacés par les générations qui nous suivent, une image qui ne soit pas vraie.
M. Paul Lafargue qui, somme toute, avait l'autorité que lui donnait son ancien titre de député, avait imprimé dans VHumanité que j'étais un renégat juif qui avait publié la France Juive pour faire oublier ses origines.
Vous avouerez bien, monsieur, que si le fait avait, non pas l'apparence d'une vérité, mais l'ombre même d'une vraisemblance, il disqualifierait à jamais mon œuvre.
J'ai publié la généalogie des miens du côté paternel et maternel, relevée depuis le commencement du seizième siècle et même avant dans les registres de paroisses.
Cette généalogie démontre, sans contestation possible, que jamais notre famille n'a eu une goutte de sang juif dans les veines.
Ce que j'écris aujourd'hui peut n'être qu'un article ennuyeux. Plus tard, si, comme tant de signes trop clairs nous l'annoncent, la France doit disparaître comme grande nation, cet article commenté par un Jules Lemaître futur, aidera à comprendre la filiation intellectuelle et la vie d'un écrivain mort depuis longtemps.
Il sera intéressant de constater que de longues générations de plébéiens ayant vécu sur la terre de France, dans la pratique des mœurs chrétiennes et la modestie d'une existence de travail, se sont résumées et concentrées dans un homme qui a essayé d'avertir et d'éclairer son pays.
Voilà la légende de Drumont descendant des Juifs définitivement exterminée, puisqu'on n'a qu'à consulter les numéros de La Libre Parole relatifs à cette question pour être absolument fixés.
La légende de Drumont inspiré et excité par les Jésuites pour écrire la France Juive et commandité plus tard par le Père du Lac au moment de la création de La Libre Parole, est-elle donc plus vraie?
Je vous réponds carrément: Non, et vous prie de vouloir bien donner une preuve quelconque de ce que vous affirmez.
Vous êtes membre de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres; à tort ou à raison, vous tenez un certain rang dans le monde de l'érudition et je sais cornment on travaille dans ces milieux.
On ne publie rien sans l'accompagner d'indications précises, de sources, de références, de notes.
Ces sources ne sont pas toujours pures, ces références ne sont pas toujours sûres. Ces notes, quand on les vérifie, démontrent souvent le contraire de ce qu'a dit l'auteur. Malgré tout, il y a dans cette méthode une preuve qu'on a ess'ayé de parvenir jusqu'à la Vérité. Solliciter les textes n'est pas en soi bien criminel. C'est encore une preuve qu'on n'outrage pas la Vérité de parti pris, qu'on souhaiterait l'avoir pour soi, qu'on voudrait bien qu'elle dise ce qui vous fait plaisir.
C'est sur ce terrain que je me place. Vous parlez des aveux écrits d'un Jésuite anglais pendant l'Affaire Dreyfus. Dites-nous quel est ce Jésuite; montrez-nous ces aveux.
Quant à moi, je vous olTre les moyens d'éclairer complètement votre conscience.
Vous dites qu'il faudra plus d'un siècle pour débrouiller, si jamais on la débrouille, cette ténébreuse histoire de l'Antisémitisme.
Tous vos collègues historiens de l'Académie des Inscriptions vous assureront que la meilleure méthode pour débrouiller une période d'histoire, c'est d'interroger les témoins vivants quand il y en a.
Quant à moi, pour le point spécial dont je vous parle, je vous indique trois témoins: le Père du Lac, M. Joseph Odelin, Octave Uzanne.
Il y a cinq ou six ans que je n'ai pas vu le Père du Lac. Vous ne pouvez donc me suspecter de m'ètre concerté avec lui et vous daignerez bien admettre que sa parole vaut, tout au moins, celle de Zadoc-Kahn, dont vous faites un si pompeux éloge.
Le Père du Lac habite Versailles. Questionnez-le ou faites-le questionner. Il vous répondra avec son obligeance habituelle et il vous dira:
« Ni moi, ni les Jésuites, n'avons jamais donné un centime à M. Drumont pour un livre ou pour un journal; jamais nous n'avons fait le plus léger effort pour lui en faire donner par ceux sur lesquels nous pouvons avoir quelque influence. »
M. Odelin, ancien conseiller municipal de Paris, est un témoin précieux. Il a été administrateur de l'école de la rue des Postes, et par voie d'insinuation, on aurait pu prétendre qu'il a été l'agent de transmission des fonds des Jésuites pour la création de la Libre Parole. Malheureusement pour cette thèse, il n'était plus administrateur de la maison de la rue des Postes au moment de la fondation de la Libre Parole; il était plutôt en froid avec le Père du Lac et il n'a jamais mis d'argent dans la Libre Parole; il s'était occupé du journal à naitre parce qu'il était mon ami, mon voisin de cam-
pagne à Champrosay et que, très ignorant en. affaires, j'avais eu recours à ses conseils.
Je n'ai pas vu M. Odelin depuis quatorze ans et il n'a aucune raison de m'aimer. Dans une question où j'avais raison, je voulus avoir raison dans la note violente qui était la mienne en ce temps. Je suis convaincu, néanmoins, qu'il vous confirmera de la façon la plus formelle ce que je vous dis et qu'il vous certifiera que jamais le Père du Lac n'a contribué à fonder la Libre Parole.
Quant à mon excellent ami Octave Uzanne, il a été, avec Raoul Duval, le seul confident de mes intentions de publier la France Juive. Expert en matière d'imprimerie, il m'a mis en rapport avec Darantière, imprimeur à Dijon, et il sait que j'ai publié mon livre avec mes seules économies de journaliste.
Vous voyez. Monsieur, que votre affirmation ne repose absolument sur rien quand on la prend corps à corps.
Je vous offre d'entendre mes témoins, faitesmoi entendre le vôtre, le fameux Jésuite anglais, ou avouez loyalement que vous vous êtes trompé.
Ceci, vous pouvez le faire, puisque je vous parle sur un ton qui n'a rien d'injurieux.
Deux légendes détruites, c'est déjà quelque chose à un certain âge. Il faut débarrasser d'avance sa tombe des herbes obstinées et parasites qui pourraient l'obscurcir ou la défigurer.