‹ Sur le chemin de la vie (souvenirs). Portrait de l'auteurChapitre 21 sur 47 · UNE LEGENDE TENACE · texte numérisé non relu

UNE LEGENDE TENACE

11 juin 1908.

Au n. P. Du Lac.

Je sais, mon Révérend Père et ami, combien vous souhaitez le repos et quel est votre désir de vous tenir à l'écart de toute discussion et de toute interview. Je crois, cependant, que vous ne pouvez vous dispenser de répondre à mon article par un simple mot: C'est vrai ou Ce n'est pas vrai, qui terminera tout débat.

Je vous envoie la lettre adressée par M. Salomon Reinach à M. Jean-Bernard qui, dans V Indépendance belge, avait parlé de ma protestation contre l'éternelle légende d'argent fourni par les Jésuites pour la fondation de la Libre Parole.

Le fait de la lecture en épreuves de la France Juive par le R. P. Du Lac a été affirmé à maintes reprises par Cornély, qui était l'ami intime du R. P. Du Lac et l'est resté « même après l'Affaire Drej'fus », comme en font foi les documents que je possède.

Le R. Father Sydney F. Smith, dans la revue des jésuites anglais The Month, a déclaré, après enquête et en réponse à une question de AL Conybeare, que les fonds avaient été fournis à la Libre Parole alors naissante, par M. Odelin, administrateur des Etablissements des jésuites, qui fut le premier président du conseil d'administration dudit journal.

Sur les rapports de MM. Drumont et Odelin, on peut lire un article de la Libre Parole, du 16 janvier 1895.

Sentiments distingués.

Salomon Reinach.

Cornéh' est mort. Je ne connais pas le R. Father Sydney F. Smith, qui, d'après Salomon Reinach, serait un Jésuite anglais. Quant à Conybeare, je me souviens vaguement que ce pasfeur a dit beaucoup d'extravagances à propos de l'Affaire Dreyfus. Nos amis de VAction Française, qui ont repris l'Affaire Dreyfus à fond, dès l'origine, ont peut-être des détails plus complets sur le personnage.

J'estime, en fous cas, que ce qu'il y a de plus simple pour arriver à la vérité est de rappeler tout bonnement et rapidement, avec une sorte d'exactitude photographique, quelles ont été nos relations.

Au moment de l'article 7 et des Décrets Ferry, j"ai défendu les Jésuites et les établissements congréganistes au nom de la liberté. Vous ne me l'aviez pas demandé. Je l'ai fait parce que cela m'a plu.

J'ai eu le plaisir de vous amener, ou. du moins, d'amener au P. Clair, mort aujourd'hui, qui vous secondait dans la campagne de résistance, mon grand ami et camarade de collège Albert Duruy.

Il était chargé de traiter la question de la liberté d'enseignement dans la Revue des Deux Mondes. Il vous apportait ainsi le concours de son talent personnel, l'appui d'un nom célèbre dans l'Université et l'aide d'une Revue qui occupait alors en France une situation tout à fait unique.

J'ajoute que je n'ai eu aucun effort à faire pour décider Albert Duruy, car cette âme chevaleresque et généreuse entre toutes avait, d'instinct, l'horreur des persécutions basses et l'amour de la liberté.

A ce moment, touché vraiment de la bonne volonté que j'avais mise à défendre une cause

juste, VOUS m'avez fait le seul cadeau qui fût digne de vous et de moi. Vous m'avez offert les Souvenirs de l'Ecole Sainte-Geneviève, par le R. P. Chauveau: Notice sur les anciens élèves tués à l'ennemi. Vous y avez mis ces mots pour dédicace:

A M. Drumont.

Vous avez trop bien parlé d'eux pour qu'ils ne viennent pas vous remercier et avec eux leurs Pères, au nom de qui je vous prie d'agréer l'expression de notre profonde reconnaissance et de notre religieux dévouement.

Du Lac.

C'est très français et, je vous le répète, c'est très honorable pour nous deux.

La plupart de vos élèves m'ont toujours témoigné de la sympathie. Quelques-uns ont agi différemment. Dans une lettre que je vous écrivais il y a quelques mois, vous vous souvenez que je vous disais qu'ils auraient leur place dans ce livre définitif, qui sera comme une autobiographie et un testament et dans lequel, au moins, je pourrais écrire ce que ma situation actuelle m'oblige à refouler en moi-même.

Quoi qu'il en soit, quelque réserve que vous teniez à garder, il me semble que vous pouvez écrire à Salomon Reinach ou à Jean-Bernard si vous le préférez: « Ce que dit M. Drumont est absolument vrai. Ce livre à 3 fr. 50 est le seul et unique cadeau que M. Drumont ait jamais reçu des Jésuites et de moi. »

A la suite de cette campagne pour la liberté d'enseignement, nos rapports sont devenus plus fréquents et plus intimes.

Duruy et moi avons éprouvé l'attraction que vous exercez sur tous ceux qui vous approchent, le charme de votre personnalité faite d'intelligence, d'aménité et de bonté, le plaisir de causer avec un homme de beaucoup d'esprit, dont l'esprit est exempt de toute rancune contre les persécuteurs eux-mêmes.

Quand ce pauvre Duruy, frappé en pleine jeunesse, se sentit mourir, il me fît appeler en liâte et me dit : « Je suis perdu. Je désire me confesser, mais je ne veux me confesser qu'au Père Du Lac, amène-le moi. «

Je vous prévins en Angleterre, vous étiez ici le lendemain et je vous conduisis à Villeneuve- Saint-Georges, où Duruy était soigné chez son père.

J'ai encore vivants et précis à l'esprit tous les détails de cette entrevue suprême, dans la demeure d'un ancien ministre de l'Instruction publique, qui aimait médiocrement les Jésuites, et qui, cependant, malgré la tristesse de ces heures douloureuses, fit un accueil touchant et noble au religieux qui venait adoucir les derniers moments de son fils.

Dans un de vos vovages à Paris, vous m'aviez dit:

« Venez donc à Cantorbery passer un mois, vous constaterez ce qu'est vraiment notre système d'éducation, car, en France, nous sommes gênés, étranglés par les programmes qui nous empêchent de faire tout le bien que nous pourrions faire si nous étions libres. »

J'ai passé un mois très intéressant intellectuellement à Cantorbery et je me souviens encore des longues causeries sur la terrasse, en face de la vieille cathédrale de Saint-Thomas- Becket, qui se dressait à l'horizon.

J'ai constaté l'infatigable dévouement de vos Pères et j'ai écrit à ce sujet des pages d'une impression très sincère.

Élève de l'Université, j'ai ressenti tout d'abord, par le contraste, une admiration profonde pour un système d'éducation si différent du système universitaire. Cette admiration a un peu diminué depuis et je me demande s'il est bon de montrer tant de sollicitude pour les jeunes gens et si notre vieille Université, en nous disant : « Débrouille-toi comme tu pourras ! » ne nous rendait pas plus combatifs, plus

hardis, plus récalcitrants, et plus rétifs à subir le joug de la tyrannie.

C'est là une question qui nous mènerait trop loin.

J'avais emporté à Cantorbery le manuscrit de ce qui était écrit de la France Juive. Obligé de nourrir les miens par mon labeur quotidien, je ne pouvais travailler à mon livre qu'à mes moments perdus ou le soir. C'était comme une petite bombe qui me tenait compagnie et que je ciselais et limais à loisir avec l'intuition sûre que les circonstances viendraient, où il me serait possible de lancer l'engin dans les jambes de nos oppresseurs.

A ce moment, mon Révérend Père, je vous donnais à lire quelques fragments de mon œuvre, comme cela se fait constamment entre amis, en vous demandant conseil sur des points de doctrine, car je ne voulais pas, à mon insu, tomber dans Thérésie.

C'est ce qui peut expliquer l'affirmation de Cornély. Il a été de bonne foi, mais il est absolument inexact que vous ayez lu le livre en épreuves. Le fait eût été matériellement impossible car j'ai été à Cantorbery en 1884 et le livre n'a paru qu'en 1886.

Cantorbery n'est pas loin de Londres. Vous vous rappelez, mon Révérend Père et ami, que je vous dis un jour:

« Je souhaiterais bien ne pas quitter l'Angleterre sans avoir passé trois ou quatre jours à Londres, mais je ne sais pas un mot d'anglais. Parmi tous vos Pères qui parlent anglais, vous n'en voyez pas un qui ait l'occasion d'aller à Londres et qui pourrait me montrer rapidement ce qu'il *>' a à voir. »

Vous m'avez répondu:

« Le Père Schnœbelin est un homme charmant. Il sera très heureux de faire ce voyage avec vous, mais je ne vous cache pas qu'il faudra que vous preniez à votre charge les frais de son voyage et de son séjour à Londres. «

Possesseur à votre majorité d'une fortune

considérable, vous l'avez abandonnée à la communauté; chef de communauté, vous ne vous croyiez pas en droit de gaspiller pour une excursion l'argent de la communauté.

J'ai trouvé votre langage" tout naturel, mais vous avouerez qu'il y a loin de là au rôle de l'écrivain auquel Rodin commande un livre et auquel il prodigue des trésors.

Quoique ne disposant que d'assez faibles ressources alors, j'ai fait, d'ailleurs, un voyage trop court, mais délicieux.

Le Père Schnœbelin, tout jeune, érudit et lettré, ressemblait, avec son visage d'une douceur exquise, à un jeune diacre des Catacombes. Il me fit voir la Tour, Westminster, Greenwitcli... Je me souviens d'avoir bu la meilleure aie que j'aie bue de ma vie, en déjeunant dans un grand restaurant qui fut, dit-on, le palais de Richard III. Le Père Schnœbelin me cita des vers de Shakespeare à ce sujet.

Le seul service que je vous aie demandé après des années, a empoisonné votre vie et la mienne pendant six semaines. Un jour vous me faisiez le plaisir de déjeuner à la maison, je m'enhardis à vous dire, en guise d'eutrapclie: « Ecoutez, mon cher Père, il y a si longtemps que je suis engueulé à cause de vous, vous devriez faire quelque chose pour moi. »

— Bien volontiers.

— Voilà. Il s'agit d'une famille militaire ; vous pensez bien que depuis qu'elle sert la France, elle ne s'est pas enrichie comme les financiers juifs qui sont venus d'Allemagne pour rafler nos milliards ; on voudrait tout de même élever le fils chez les Jésuites, mais il faudrait faire une réduction.

— Nous ne pouvons pas faire grand chose, mais pour vous être agréable, on diminuera de 200 francs et on ne fera pas payer l'omnibus qui prend et ramène les enfants.

Quand les catastrophes arrivèrent, l'économe, le Père Trigand, réclama l'omnibus en retard. C'était, au dire de tous ceux qui l'ont connu.

un religieux du plus haut mérite que le Père Trigand. Il est mort de chagrin d'avoir vu fermer des maisons d'éducation auxquelles il avait consacré toutes les forces de sa vie, toutes les énergies de son âme. En bon économe, il voulait tout de même faire rentrer les 300 francs de l'omnibus.

Il les réclama à la famille. La famille me dit: « Vous m'aviez dit que l'on ne payerait pas l'omnibus. » Je vous écrivis:

(c II était bien convenu, n'est-ce pas, qu'on ne paierait pas l'omnibus? Qu'est-ce donc que cet omnibus qui coûte si cher? Il est donc en or, il est donc trainé par les chevaux du Soleil; c'est donc l'omnibus avec lequel on ne pouvait pas aller à Corinthe: Xon licet omnibus adiré Corinthiim. »

Vous me répondîtes: « J'avais dit qu'on ne paN-erait pas l'omnibus. La Compagnie m'alloue 300 francs par mois pour mes travaux littéraires. Là-dessus je paierai l'omnibus. »

Je vous ai répondu: » Je ne veux pas que vous preniez sur votre mince budget pour payer l'omnibus. C'est moi qui paierai l'omnibus. »

Et c'est moi qui ai paNé l'omnibus.

Il y a eu entre nous une de ces cordiales et belles amitiés personnelles, faites de respect et d'affection, d'indépendance et de sympathie comme il en existait au wii*" et au xviii" siècles entre Religieux et lettrés, une de ces amitiés qui n'empêchent pas, un jour ou l'autre, d'écrire ce que l'on veut...

Il n'y a jamais eu trace, entre nous, de ces machinations ténébreuses d'un Rodin disant à un condottiere de lettres ou à un Giboyer quelconque : « La Congrégation vous charge d'écrire un livre dans tel sens. »

Si R. Father Sydney F. Smith, dont Salomon Reinach invoque le témoignage, existe réellement et s'il est un vrai Jésuite, il doit être honnête. Il s'empressera de reconnaître qu'il s'est trompé et qu'il a été un peu léger de ne pas se

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renseigner mieux avant de répondre au fameux Conybeare.

Au moment de la fondation de La Libre Parole, M. Joseph Odelin n'était plus l'administrateur de l'Ecole de la rue des Postes. Il est permis même, sans insister, de constater qu'il trouvait qu'on n'avait pas été très reconnaissant envers lui du zèle et de l'activité qu'il avait montrés pour reconstituer l'établissement après les décrets. Il n'a donc pu apporter les fonds des Jésuites à La Libre Parole pour cette raison, supérieure, d'ailleurs, à toutes les autres, qu'il n'a jamais mis un sou dans La Libre Parole.

Que j'aie été excessif, injuste même, dans l'article dont parle M. Salomon Reinach, c'est possible.

Que voulez-vous, je ne suis pas un saint. Obligé de suffire au travail écrasant de diriger un journal naissant, d'écrire un article chaque jour, de répondre aux attaques qui venaient de tous les côtés, de me battre en duel, de comparaître devant les tribunaux, j'en étais peut-être arrivé à manquer de calme et de sérénité.

Entre nous, je crois, mon Révérend Père et ami, qu'au jour de la définitive justice. Dieu sera plus indulgent pour mes vivacités un peu passionnées, que pour l'indifférence souriante de certains de vos élèves qui, comblés des dons de la Fortune, n'ont jamais tenté le plus léger effort pour défendre la cause du Christ.

En tous cas, le fait que j'ai été sans modération ne prouverait rien contre cette évidence que M. Odelin n'a jamais songé à nier, qu'il reconnaissait lui-même, dernièrement, devant un de nos collaborateurs qui l'avait rencontré par hasard: les Jésuites n'ont contribué ni pour un centime, ni pour un maravédis, ni pour un pfennig, ni pour un fifrelin, à la fondation de La Libre Parole.

Les Jésuites n'ont été pour rien dans l'Antisémitisme dont je crois même qu'ils n'ont pas bien compris l'importance sociale.

L'Antisémitisme, œuvre des Jésuites, est une légende mensongère et fausse que les Juifs s'efforcent de mettre toujours en circulation parce qu'ils sentent venir la deuxième vague dont a parlé Léon Daudet...

A cette lettre, le R. P. du Lac répondit par la déclaration formelle que voici:

« Versailles, le 12 juin 1908.

« Cher ami,

« J'ai lu l'article intitulé « Une légende te- « nace », adressé au R. P. du Lac.

« Très volontiers, je confirme la parfaite exactitude de ce que vous affirmez au sujet de nos relations. Je ne vous ai jamais rien donné, ni les Jésuites par moi.

« Tout à vous.

« Du Lac. »

J'ajoute que Father Sydney Smith, le jésuite anglais qui, d'après Salomon Reinach, avait raconté au fameux Conybeare que le Père du Lac avait fourni de l'argent pour fonder La Libre Parole, m'a écrit à moi-même qu'il n'avait jamais dit un mot de cela: « Je ne puis, me disait-il, rien écrire dans votre journal ni dans aucun autre sur la controverse dont vous m'entretenez; mais il vous suffira, pour le dessein que vous poursuivez, de renvoyer vos contradicteurs aux articles du Month {Le Mois), dont je vous envoie des exemplaires... Vous y verrez que ce que j'ai dit était exactement le contraire de ce que M. Salomon Reinach m'attribue... »

Et effectivement, il est impossible de trouver rien de plus net et de plus catégorique, pour réduire à néant les allégations des Conybeare et des Salomon Reinach, que ce que Father Sydney Smith a écrit dans deux articles publiés

dans le Month, l'un en février 1899 et l'autre au mois d'avril:

Ce que le Month de février a attesté, lit-on dans un de ces articles, était que les Jésuites n'avaient jamais eu quoi que ce l'ut de commun avec la Libre Parole, ni au moment de sa fondation, ni depuis, ni à aucun moment quelconque.

M. Conj'beare dira peut-être qu'il a voulu dire que la Libre Parole fut fondée par M. Odelin avec de l'argent jésuite. Ce serait moins grave; mais cela non plus n'a pas été attesté par le directeur du Month et au surplus, ce n'est pas vrai

Ce que le Month certifie et ce qui est vrai, c'est que M. Odelin a rompu toutes relations avec l'école jésuite et n'avait plus aucun rapport avec la Société de Jésus quand il commença ses relations éphémères avec la Libre Parole. Tout ceci est de première importance. Dans la question de savoir si les Jésuites ont été à tort ou à raison accusés de la responsabilité de l'œuvre de M. Drumont; et la négligence de M. Conybeare d'attribuer au Month ce que celui-ci a attesté et sa tentative de lui attribuer une toute autre pensée et une pensée opposée à la sienne, constituent une calomnie purement gratuite

C'est donc un fait maintenant prouvé, archiprouvé, démontré jusqu'à la satiété dans l'évidence.

Salomon Reinach, qui avait essayé de rajeunir cette fable, a été confondu par tous les témoignages.

Jusqu'à ce jour je n'avais pas parlé de la lettre de Father Sydney Smith, dans la crainte de raser mes lecteurs en revenant trop souvent sur la même démonstration.

Seulement, comme j'ai assez étudié l'Histoire pour savoir comment se créent les légendes, surtout lorsque l'astucieux Sémite s'en mêle, je n'ai pas été fâché de bien fixer le point alors que vivaient encore tous les témoins qui pouvaient attester la vérité.

Je l'ai fait, non pour moi qui suis arrivé à la sérénité absolue, mais pour mettre la question sémitique dans son vrai jour, pour lui restituer son exacte physionomie.

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