AUX CHAMPS
0 rus qiiando te aspiciaml Voir des champs, de l'herbe, des arbres, est, parait-il, un impérieux besoin pour tous. On n'aperçoit que des fiacres chargés de malles, on rencontre des fuyards de fa grande ville partout: aux eaux, à la mer, dans les montagnes.
La mer, cependant, attire moins que jadis; elle est démodée, comme on dit, sans s'arrêter à ce que ce mot a de singulier appliqué au vieil Océan. Démodée, cela signifie que la société selected ne s'y donne plus rendez-vous comme autrefois, on ne trouve plus là que des mondains de pacotille. Le monde est mêlé dans les casinos, devenus, grâce à la connivence du gouvernement, de vulgaires tripots, ou plutôt il commence à ne plus être mêlé du tout, et l'élément aventurier des deux sexes tend à prendre une place de plus en plus considérable.
Il y a bien quelques autres raisons encore. Ce diable d'argent, dont on rimait déjà l'épitaphe au temps de l'Estoile, comme s'il était trépassé, s'est fait rare et beaucoup de bourses aristocratiques sont plates comme des bourses plébéiennes. Il semble dur de revenir à la plage accoutumée sans le train des années précédentes: la villa, la voiture, le nombreux domestique. Les mondains de moindre importance ne peuvent faire autrement que d'imiter l'abstention des personnalités en vue.
La vraie raison, peut-être, c'est que la mer
n'a pas beaucoup réussi à notre génération. Le calme des bords de la mer est un peu comme la vertu républicaine, c'est une manière de parler. En réalité, rien n'apaise moins que ia mer les névropathes qui sont légion à l'heure actuelle. Les nerfs, sous la brise salée, se contractent et se tendent au contraire comme des cordes; le sommeil disparaît complètement. La Parisienne qui prend des bains est irritable à l'excès; elle â tour à tour des prostrations subites, des surexcitations étranges, des mélancolies inexplicables.
Pour ceux qui ne sont point spécialement organisés pour l'aimer, la mer est profondément triste. Cette grandeur écrase et terrasse tous ces êtres futiles et légers qui bâillent devant l'infini; ces cerveaux d'oiseaux n'ont pas de place pour y loger l'idée de l'immensité.
Cet Océan, agité par un mouvement éternel, cause à ces citadins l'épouvante que causait à Pascal la vision toujours présente d'un abîme. Ce n'est pas trop pour les rassurer, que de placer près d'eux, en guise de chaise, tous les divertissements d'un casino; ils se cramponnent au café-concert pour ne pas rouler dans le désespoir.
Sans doute, la mer restera la consolation des grandes âmes, des solitaires épris de recueillement et passionnés d'idéal; mais au dire des médecins qui se font une spécialité des névroses, elle a cessé d'être la panacée universelle mise à la mode par les livres de Michelet.
La grande vogue de la mer, en effet, ne date guère de plus de vingt ans. Au dix-septième siècle, on n'y allait que pour se guérir de la morsure des chiens enragés. L'efficacité de ce remède ne faisait aucun doute pour personne. Mme de Sévigné nous apprend que les dames de la cour elles-mêmes avaient recours à l'immersion en pareil cas. « Au reste, écrit-elle, si vous croyez les filles de la reine enragées, vous croirez bien. Il y a huit jours que Mme de Ludres, Coëtlegon et la petite de Rouvroy furent
mordues d'une petite chienne qui était à Théobon. Cette petite chienne est morte enragée; de sorte que Ludres, Coëtlegon et Rouvroy sont parties ce matin pour aller à Dieppe et se faire jeter trois fois dans la mer. Théobon n'a pas voulu y aller quoiqu'elle ait été mordue. La reine ne veut pas qu'elle la serve, qu'on ne sache ce gui arrivera de toute cette aventure ».
Qoii ne connaît l'épigramme de Linguet contre La Harpe:
La Harpe, dites-vous, m'a fait une morsure. Et le roquet s'en vante à découvert.
Madame, en ctes-vous I)ien sûre.
Car, pardieu ! j'irais à la mer.
Le sentiment de la nature lui-même est, d'ailleurs, parfaitement inconnu au dix-septième siècle, on l'a constaté bien des fois, mais on éprouve toujours un étonnement nouveau à voir des poètes, des écrivains si admirables par d'autres côtés, traverser la vie sans regarder une fleur, un arbre, une source.
L'étude de l'homme seul, de ses passions, de ses vices, de ses ridicules absorbe exclusivement les maîtres de l'époque. On ne trouverait même dans La Fontaine, quoi qu'on en ait dit, aucun vers qui atteste qu'il ait contemplé un paysage quelconque; dans l'animal, c'est toujours l'homme qu'il examine. Tout ce qui est description dans les chefs-d'œuvre d'alors est transporté, adapté des classiques.
Quand le besoin s'en fait sentir, on cherche un lever de soleil, une tempête, une fleur dans Homère ou dans Virgile ; c'est un morceau qu'on dédaigne de traiter d'après nature et qu'on prend tout fait.
C'est Rousseau, le premier qui, selon la jolie expression de Sainte-Beuve, a mis la France an vert. Cette littérature en pleine maturité a découvert tout à coup la création, ses enchantements, ses splendeurs, ses spectacles tour à
tour attendrissants et grandioses ; elle a retrouvé toute une veine nouvelle, un renouveau de jeunesse, une fraîcheur d'inspiration charmante.
Aujourd'hui, le filon est à peu près épuisé. On ne fait, la plupart du temps, que répéter sur ce point tout ce qu'ont dit Victor Hugo, Lamartine, Vigny, Laprade, Brizeux, et surtout George Sand. Au Salon même les beaux paysages, les paysages réellement sentis et vibrants deviennent rares.
Il en est de la campagne comme de la mer, beaucoup se battent les tlancs pour se monter et déborder d'enthousiasme, qui n'éprouvent absolument rien devant les plus beaux sites. Seuls les poètes nés et élevés aux champs ont véritablement l'amour de la nature.
Les environs de Paris sont ce que les Parisiens natifs peuvent supporter de campagne; ils ont là tout ce qu'il leur faut d'idéal et de verdure, avec cette joie de sentir leur cher Paris à deux pas; ils hurlent de plaisir le dimanche soir quand ils le sentent à l'horizon, quand ils voient flamboyer la gare. Regardezles jeter leurs billets aux contrôleurs, quelle hâte, quel bonheur de rentrer!
Pour les artistes même, les environs de Paris ont une séduction particulière. Tous ces pays ravissants : Ville-d'Avray, Bellevue, Viroflay, Verrières, les bords de la Seine, les bords de la Marne, sont comme des cimetières poétiques où dorment mille souvenirs. Les hommes graves d'aujourd'hui ont eu vingt ans, ils ont aimé; ils ont espéré alors qu'ils promenaient leur jeunesse dans ces parages sous les traits de quelque Musette, alors qu'ils s'asseyaient sous la fameuse tonnelle pour boire le petit vin clair.
Où la chanson mouillait son aile, Avant de s'envoler dans l'air.
Parfois, dans la semaine, vous en rencontrez qui reviennent pèleriner aux lieux témoins de
leurs jeunes amours. Le succès est venu, mais l'âge est venu aussi; la barbe grisonne, la taille s'est alourdie. L'amoureux d'autrefois retourne s'asseoir sur quelque siège rustique, dans un angle qu'il connaît bien; il essaye de retrouver l'état d'esprit où il était alors; il lui semble que la vue du jardinet qui lui était familier lui rendra, pour quelques heures, les émotions des années disparues. Hélas ! comme tout cela est loin!
D'autres mettent en action la chanson de Musette et s'en vont à deux essayer de voir si l'illusion pourra, comme dit le poète, leur rendre la clef des paradis perdus. Musette semble moins vieille que Marcel; elle est entrée dans cet âge indéterminé dans lequel la femme se retranche comme dans une forteresse; elle a ce teint blafard des comédiennes, qui semble blanc à distance; elle est agacée par cette lumière crue qui met en valeur, comme on dit, des rides mal dissimulées et donne du relief à ce coup de hache terrible qui a l'inexorabilité d'un millésime. Ils restent là tous deux à méditer sur le passé évanoui, s'étonnant de ne plus tirer une étincelle de ce foyer éteint pour jamais.
Ce qui a fait le succès de Miirger, plus dédaigné maintenant qu'il ne le mérite, c'est qu'en dépit d'un talent d'artiste assez mince, il a traduit, avec une certaine sincérité, les sentiments de tout un petit monde. Sa Musette, au fond, est plus humaine que la Lisette de Déranger.
Victor Hugo, qui ne se contentait pas toujours d'écrire aux écrivains « qu'ils avaient le Verbe en eux », mais qui, dans l'exil, lisait beaucoup, a lu certainement Mûrger et s'en est inspiré dans ses Chansons des rues et des bois, cette débauche lyrique de vieillard énamouré, qui constitue un coin à part dans l'œuvre immense.
C'est le paysage suburbain, les environs de Paris que ce Titan en liesse, ce Pindare rimant
des vers d'opérette, a donné pour toile de fond à ses personnages. C'est en songeant à quelque promenade d'autrefois qu'il écrit ces strophes d'une facture si merveilleuse :
Les fleurs sont à Sèvre aussi fraîches Que sur FHybla cher au Sylvain; Montreuil mérite avec ses pèches La garde du dragon divin. •
Marton nue est Phillys sans voiles; Fils, le soir n'est pas plus vermeil.
Sous son chapeau d'ombre et d'étoiles, A Bandure qu'à Montfermeil,
Si Babet a la gorge ronde,
Babet égale Pholoc.
Comme Chypre, la Beauce est blonde,
Larifla descend d'Evohé.