‹ Sur le chemin de la vie (souvenirs). Portrait de l'auteurChapitre 23 sur 47 · LA MAISON SANS FENETRES · texte numérisé non relu

LA MAISON SANS FENETRES

Il est un petit coin de Seine-et-Oise qui évoque pour moi les souvenirs des temps les plus heureux de ma vie.

J'habitais alors, sur la route de Villeneuve- Saint-Georges à Corbeil, à Soisy-sous-Etiolles, la Maison sans fenêtres, comme on dit dans le pays, car elle tournait le dos à la route, mais elle ouvrait sur le magnifique panorama qu'on apercevait au-delà de la Seine.

Rien de charmant comme ces pentes gazonnées, ces pelouses aux déclivités douces, ces cascades de verdure, selon l'expression de Léon Gozlan, dans Les Châteaux de France, qui descendaient pittoresquement vers le fleuve.

Entre les éclaircies des bois, on entrevoyait des châteaux coquets, qui, du haut de la colline, semblaient regarder couler l'eau.

Ce n'était pas alors la Démagogie, comme disent les Quinze-Mille repus et les Républicains nantis, qui régnait dans ces parages; c'était la Ploutocratie.

Quelques-unes de ces demeures avaient eu des hôtes illustres autrefois, Petit-Bourg, qui appartient au Binder, avait assisté aux fêtes offertes par le duc d'Antin à Louis XIV et, plus tard, à Pierre le Grand.

C'est là que le duc d'Antin fit scier, en une nuit, une rangée d'arbres auxquels Louis XIV avait reproché de masquer la vue. Quand

Louis XIV revint le lendemain de ce côté et renouvela son observation, le duc d'Antin donna un coup de sifflet et les arbres s'abattirent instantanément.

— Puisqu'ils ont déplu à Votre Majesté, fit le surintendant "en s'inclinant profondément, ils n'ont qu'à disparaître.

« Ah! ma chère, s'écria la duchesse de Bourgogne, en se tournant vers sa dame d'honneur, pour plaire au Roi, il ferait tomber nos têtes comme cela. »

C'était un peu exagéré.

En tous cas, la Démocratie peut être glorieuse et fière; elle a été débarrassée des grands seigneurs de haute mine qui s'efforçaient de plaire au Roi de France, quand la France était la première nation de l'Europe. Dans ces châteaux, la Démocratie a vu succéder aux grands seigneurs toutes sortes de Judaïsants et de Juifs, plus riches et plus insolents que les aristocrates d'autrefois.

A l'époque où j'habitais Soisy-sous-Etiolles, Grand-Bourg appartenait à Denfert-Rochereau, directeur du Comptoir d'Escompte, qui fut mêlé à cette colossale aft'aire de l'accaparement des métaux, dans laquelle était Rothschild.

Rothschild s'en tira et Denfert-Rochereau y périt.

Le pauvre Secrétan, vaincu, ruiné, réduit à vendre ses tableaux, tint à expliquer cette histoire à Mores et à moi, dans un cabinet de chez Durand. Ce fut vraiment un récit très dramatique.

On ne saura jamais les sympathies ardentes que les Antisémites ont rencontrées chez ceux que les Juifs avaient roulés.

Malheureusement c'était toujours des sympathies stériles. Avant, ces gens-là ne croyaient pas. Après, ils ne pouvaient plus rien.

De l'autre côté de l'eau, à Draveil même, était le château de Laveissière, également mêlé à cette affaire des métaux, qui eut un retentis-

sèment énorme en son temps, mais que le Panama fit oublier.

Le château de Draveil, qui date du dixseptième siècle, a été occupé par un ministre de Louis XIV.

Il avait encore noble apparence avec son antique abreuvoir à l'entrée, la belle avenue d'arbres taillés en carré, comme du temps du Roi-Soleil, et les deux taureaux supportant récusson qui orne la grille.

Les Cahen d'Anvers, à cette époque, trônaient aux Bergeries, un immense château rose moderne du plus atroce mauvais goût. Ils avaient affermé la chasse de la forêt de Sénart et mis des fils de fer partout.

A l'orée de la forêt vivait ce bon Nadar dont je vous ai déjà parlé. Quelles causeries exquises nous avons eues ensemble, à l'automne, quand nous restions là, après le départ général, et que nous voisinions jusqu'au moment où l'hiver et la neige nous bloquaient chez nous!

Le centre, c'était l'hospitalière maison d'Alphonse Daudet, à Champrosay, à mi-chemin entre Draveil et Soisy-sous-Etiolles.

Que d'écrivains ont dîné là, discutant amicalement des questions de littérature et d'art, et qui, lorsqu'éclata l'affaire Dreyfus, se sont retrouvé en face les uns des autres, l'injure à la bouche et la haine au cœur! Tout cela, parce que les Juifs avaient soufflé là-dessus.

Si Concourt alors avait, en plaisantant, annoncé à Zola qu'on porterait sa dépouille au Panthéon, Zola, qui ne comprenait pas le badinage, se serait fâché tout rouge.

C'est là que j'ai écrit la plupart de mes livres et c'est là que j'ai trouvé le titre de La Libre Parole.

Le soir, quand nous nous attardions à deviser dans l'intimité, Mme Alphonse Daudet jouait du Wagner à son mari, qui adorait la musique savante.

Je murmurais parfois : « Oui... le Crépuscule des dieux, Tristan et Yseult, c'est très beau,

mais enfin que voulez-vous? ce n'est pas de la musique qui ravigotte et égaie. »

Mme Daudet, qui fut toujours pour moi la meilleure et la plus indulgente des amies, me répondait : « Je vais vous chanter quelque chose pour vous. »

Elle me chantait un morceau du Pré-aux- Clercs, un air du vieil opéra-comique, ou La Manola, une chanson qui avait du brio.

Geste hardi, libre parole.

Un peigne énorme à son chignon.

Voilà, voilà, La véritable Manola.

Le rythme sautillant et gai, disons de cette seguidiile, pour rester dans la couleur espagnole, m'était probablement demeuré dans l'oreille, et, en cherchant un titre pour mon journal, une lointaine réminiscence de ce refrain me revint à la mémoire comme un souvenir des jours heureux, des jours de bataille et de lutte, sans doute, mais de travail tranquille, auxquels allait succéder une existence d'agitations continuelles.

N'est-ce point bizarre, cette opération de l'esprit, cette élaboration mystérieuse qui se fait dans le cerveau, sans que l'on s'en rende compte, et qui aboutit à vous donner, par une vague assonnance, le titre d'un journal qui a exercé une influence considérable dans le mouvement des idées contemporaines et qui aurait pu exercer sur les événements une influence plus considérable encore.

J'ai été revoir la vieille maison de Soisy. L'immense jardin, où les herbes folles poussaient pèlc-mcle au milieu des arbres, a toujours son aspect de forêt vierge... On a refait quelques vieux murs qui tombaient en ruines et le pittoresque y a perdu; mais voilà toujours la longue allée de tilleuls où le soleil ne pénétrait pas même en plein midi et où j'ai rêvé pendant de si belles heures.

La maison est occupée par une famille d'artistes qui a mis un piano, des parasols japonais et des gravures populaires dans le petit kiosque du milieu qu'enguirlandaient autrefois des rosiers grimpants.

Je n'ai pu la revoir sans quelque émotion cette cliaumière composée de quatre pièces avec un petit pavillon au-dessus de l'écurie de Bob et comprenant deux chambres, une minuscule, une autre assez vaste, dans laquelle, à la rigueur, on pouvait loger un ami.

J'arrivais là jadis aux premiers sourires du printemps et j'y restais jusqu'à la fin de janvier. Je vivais donc de la vie de l'année, dans une communion intime avec la nature.

J'entendais les pépiements, les appels joyeux, les chants des oiseaux en gaieté, partant tous ensemble et semblant tous pressés de prendre part à la fête du Renouveau... J'avais la perception du silence qui commençait à se faire en pleine splendeur de l'été. Alors c'était la magnificence et la pompe de ces glorieuses journées d'août où l'on goûte vraiment ce que Léonard de Vinci appelait la Bellezza del Mundo, la beauté des choses visibles.

Puis, le paysage s'assombrissait insensiblement. On essayait bien encore, le soir, d'aller faire un tour" dans le jardin, mais on était repoussé par le brouillard et la tristesse de tout, et l'on remontait travailler jusqu'à minuit. Avant de se coucher, on ouvrait encore la porte, et l'on regardait du haut des marches ce qui pouvait apparaître dans le cercle lumineux de la lampe et, dans le lointain, les collines d'en face, si pimpantes l'été avec leurs pelouses verdoyantes qui descendaient jusqu'à la Seine, si lugubres et si mornes maintenant.

L'été, cette route toute blanche qui ressemble à la route de la Corniche et qui déroule son ruban entre la Seine et la forêt de Sénart, était ravissante à parcourir. Un jour, c'était moi qui allais chez Daudet, à Champrosay, prendre contact avec le mouvement parisien. Un autre jour,

c'étaient Daudet et Goncourt qui venaient manger une salade de tomates ou qui s'arrêtaient chez l'Ermite en allant déjeuner aux Vieux Garçons. Léon Daudet, tout jeune alors, avait des espiègleries de collégien et s'amusait à sauter par-dessus le mur pour faire brusquement invasion chez moi.

La maison de Champrosay était close depuis longtemps et elle vient d'être vendue. La pensée de vivre dans cette demeure était devenue insupportable, et je le comprends, à ceux qui avaient pu apprécier dans l'intimité de l'existence familiale l'être charmant, toujours original, toujours nouveau, toujours en verve, qu'était Alphonse Daudet.

La forêt de Sénart, elle-même, ne sera bientôt plus qu'un souvenir. Elle n'existe quasi plus. Où est-elle? Elle doit figurer dans un coin de ce budget qui dissimule tant de choses. Pelletan, dont les épaules voûtées semblent plier sous le poids de tous ces milliards, est peutêtre un des seuls qui pourraient nous renseigner là-dessus.

Le gouvernement aux abois a fait argent de tout; il a opéré des coupes sombres dans les forêts domaniales pour combler des trous mystérieux.

Ce qui est certain, c'est qu'il y avait des arbres, autrefois, dans la forêt de Sénart et que, maintenant, il n'y a plus que des manches à balai qui se dressent au milieu des fils de fer de Cahen d'Anvers. Seul, le canton de l'Ermitage a été respecté et donne l'idée de ce qu'était la forêt il y a quelques années à peine. Il est vrai que des marques rouges indiquent qu'on se prépare à opérer de ce côté-là et à trouver des ressources pour remplir le gouffre qu'ont ouvert les dilapidations folles et le favoritisme éhonté qui assure des emplois à tous les courtiers électoraux.

Malgré tout, j'ai éprouvé une joie mélancolique à la revoir, la petite maison d'autrefois, « la maison sans fenêtres ».

A LA CAMPAGNE If 9

Les livres que j'ai écrits là ont eu la singulière fortune d'être à ce point justifiés par les événements que ceux mêmes qui m'accusaient volontiers d'exagération reconnaissent maintenant que je n'avais que trop raison...

Rien n'est tel que la méditation solitaire et le tête-à-tête avec l'éternelle nature pour donner à la vision une netteté particulière et à l'intelligence une sorte d'intuition prophétique,

A Sainte-Pélagie, au moment où coulait le fleuve de boue du Panama, entraînant les chéquards à ce moment désemparés, ma pensée s'est bien souvent envolée vers ce jardin à moitié sauvage où, pendant de longs mois, j'avais vécu d'une vie contemplative avant de reprendre le labeur quotidien du journaliste... Je revoyais le banc moussu où, les' pieds dans l'herbe épaisse, j'allais, avant de faire marcher la plume, mettre en ordre mes notes pour ce chapitre de Dernière Bataille intitulé: Vue Entreprise au dix-neuvième siècle, qui était comme le scénario de cette pièce invraisemblable du Panama qui fut, elle-même, comme le prologue de l'Affaire Dreyfus...

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