JOURS D'AUTOMNE
J'avoue que ce n'est jamais sans quelque tristesse que je quitte la campagne qui, dans mon oeuvre d'écrivain, a toujours t4é pour moi inspiratrice, encourageante et consolante. Il me semble toujours, au moment où il faut se décider à partir, que je viens seulement d'arriver. Les jours me paraissent avoir passé avec la rapidité d'un songe. Quoi, c'est déjà fini, ces enchantements de la lumière, ces salubres caresses de l'air des champs qui vous ravissent lorsque, brusquement, en ouvrant sa fenêtre, on se trouve en face des grands arbres, des horizons sans nuages, des féeries de l'été.
L'automne semble fait pour accentuer ces chagrins du départ, pour rendre la séparation plus douloureuse. Je ne sais pas comment Dumas fils a pu écrire que l'automne était la saison la plus décolorée de l'année. C'est la saison, au contraire, où les moindres plis de terrain, où les moindres détails prennent un relief et une couleur plus nets, où tout est mis en valeur, pour emploj-er l'expression des peintres.
Il y a, dans ces verts encore vifs, dans ces jaunes clairs ou foncés, dans ces roux dorés, des variétés de tons infinies, des multiplicités de teintes merveilleuses, toute une gamme de sensations et d'impressions.
L'automne, c'est bien la vie à un certain âge, avec ses mille nuances, ses complexités, ses
complications, ses souvenirs, ses regrets et l'indestructible espoir, l'espoir stupide et doux quand même que l'hiver et la mort ne viendront jamais. C'est la saison pathétique par excellence, où l'âme tantôt vibrante, tantôt alanguie semble s'associer à la lutte de la Nature, une saison à la fois exaltante et déprimante, avec des alternatives de belle mélancolie et de gaieté juvénile.
On a des matinées si radieuses, d'un charme si magnétique et si pénétrant, qu'on voudrait en retenir la vision dans les yeux, qu'on commande à son cerveau de ne pas les oublier... Le lendemain tout est sali, aigre, morne, désagréable à regarder. Ces feuilles rousses, qui étincelaient sous le soleil et qui craquaient joyeusement sous vos pieds, sont noirâtres et délayées aans la boue. Deux jours après, cela reprend et l'on se reprend aussi à espérer et à se raconter à soi-même que le temps était mauvais lorsqu'on est arrivé et qu'il y a eu d'admirables journées après...
La Forêt, la vraie Forêt, est particulièrement émouvante et dramatique. Si c'est là que la Nature berce le plus poétiquement les rêves, c'est là aussi qu'on peut avoir le mieux l'impression de ce que la Nature a d'inexorable, d'implacable et de dur.
Quand on vit aux champs on ne s'aperçoit pas plus que l'année vieillit que l'on ne s'aperçoit à la ville que nos amis vieillissent et que nous vieillissons nous-mêmes. On s'en va vers quatre ou cinq heures faire sa promenade accoutumée. Absorbé dans ses pensées, on ne regarde pas devant soi, on reviendra à la clarté du jour finissant. On sait bien que les jours raccourcissent, mais on n'y prête pas grande attention.
A la fin d'une journée d'octobre, plus maussade et plus grisâtre que les autres, on sent, après quelques minutes d'un crépuscule pluvieux, la nuit se faire tout à coup et on se dit: « Sapristi! mais où suis-je? »
162 Sl.R LE CHEMIN DE LA VIE
Je VOUS assure que lorsque l'on a été un peu loin, que l'on est au plus épais d'une forêt, comme celle de Fontainebleau, il y a là un moment intéressant. Tout a changé d'aspect autour de vous. Cette forêt on la possède, on vit dans une sorte de familiarité avec elle; on a mis mille points de repère, des clairières, des dessous de bois avec des jeux de lumière qui font des arabesques sous le feuillage, des touffes de fougères ou de bruyères que l'on a suivies dans leurs changements de couleur successifs, des chênes mêmes auxquels on dit bonjour en passant.
Il n'y a plus rien de tout cela, rien que des arbres qui paraissent démesurément grandis et dont les masses épaisses et sombres semblent former autour de vous une muraille muette comme celle d'un tombeau.
On a envie d'interpeller cette Nature, de lui dire: « Je suis un ami, tu me connais bien? C'est moi qui viens ici le matin dialoguer avec toi et rendre hommage à ta beauté. » On sent que rien ne vous répondrait, et l'on est comme écrasé par ce silence et ce noir.
On est pris un peu de ce beau frisson que quelques-uns cherchent vainement. Il n'y a pas le côté fantastique ni la peur de l'enfant perdu qui craint d'être mangé par le loup. Il y a là quelque chose de plus tragique, de plus intense, de plus remuant pour l'être humain. Ce sentiment du peu que l'on est devant l'éternelle Nature, le sentiment de l'indifférence hautaine que cette Nature a pour vous. Ce mépris superbe et froid s'abat sur vous comme un manteau de plomb. On est comme déraciné de ce moi qui semblait tenir une certaine place dans le monde et qui s'affirmait en bas d'un article plus ou moins réussi qu'on avait relu le matin, comme submergé dans l'infinité de tout ce qui a été et de tout ce qui sera...
On a cheminé par là à maintes reprises, respirant à pleins poumons, vivant, chantonnant, remuant des idées, méditant sur les événements
auxquels on est mêlé et l'on se retrouve tout petit et tout chétif devant ces géants qui élèvent leurs rameaux vers le ciel et ne prêtent pas attention à cet éphémère voyageur sur la terre qui tâtonne et ne sait même se guider dans l'obscurité!
C'est un sentiment différent de celui que vous inspire la mer. La mer vous menace, elle gronde, elle mugit, mais enfin elle vous parle. La forêt, à certaines heures et dans certaines circonstances, vous terrasse par je ne sais quoi d'impassible, ou, si vous le préférez, par le changement des rapports où vous étiez vis-à-vis de la Nature un instant auparavant et votre situation actuelle... Vous avez alors la notion bien distincte que votre vie à vous n'est qu'un accident passager et que la Nature subsistera puissante, tranquille et forte, alors que vous ne serez plus.
Quand vient à tomber une pluie fine et silencieuse comme tout le reste, on touche au désespoir, mais à un désespoir qui a quelque attrait, car c'est un désespoir sans abîme, un désespoir qui a des bords. On se dit qu'après tout si, par une malechance incroyable, on était forcé de passer la nuit dans la forêt, on n'en mourrait pas.
On se fait rire en pensant à l'amère bêtise de farceurs comme Pelletan qui disent à des hommes qui errent dans les solitudes de l'Afrique, à sept ou huit cents kilomètres de toute civilisation et qui sont entourés de serpents, de bêtes fauves, de Touaregs et d'anthropophages: « Vous avez la main trop lourde. Il ne faut pas vous défendre comme cela. »
Nulles conditions, du reste, ne sont plus propres à faire de la psychologie et à apprécier l'inanité des jugements humains.
Un duel, surtout lorsqu'il s'annonce comme devant être un peu sérieux, excite toujours une certaine émotion dans votre entourage.
Il est certain néanmoins que l'idée d'un duel à vingt pas, même avec un adversaire tirant
bien, trouble infiniment moins l'équilibre, inquiète infiniment moins que l'idée qu'il est déjà huit heures du soir, que personne ne passera plus de ce côté, que vous pataugez sous la pluie, que vous vous êtes trompé de route, que tout dépend de l'usage que vous ferez de votre libre arbitre et de la direction que vous allez prendre... Si vous tombez bien, vous serez assis dans une heure devant une bonne flambée, lisant votre courrier et vos journaux à la clarté de votre lampe. Si vous vous trompez, ce n'est pas une catastrophe, mais c'est une sale aff'aire... La dift'érence d'inquiétude entre l'idée du duel et l'idée de ne pas trouver son chemin est à peu près ce que 1 peut être à 10.000.
On goûte je ne sais quelle joie expansive et chaude lorsque, en apercevant un disque de chemin de fer ou une lanterne de village, on constate qu'on est parti du bon pied. On sort du royaume des ombres pour rentrer dans l'humanité avec une certaine satisfaction.
Pour comprendre cela, il faut avoir vécu dans la forêt de Fontainebleau. Ceux qui ne l'ont parcourue que dans des voitures de touristes n'admettront jamais qu'on puisse se perdre dans un pays qui est à une heure et demie de Paris et dans lequel il y a une sous-préfecture avec un sous-préfet dedans.
En réalité, il y a quelques années surtout, rien n'était plus facile que de s'égarer dans une forêt qui a 16.000 hectares de contenance et 20.000 kilomètres de routes et de sentiers et dont le personnel de gardes est très peu nombreux.
En pleine nuit, on pourrait marcher cinq heures sans rencontrer personne. Le malheur est que, lorsqu'on a pris le mauvais chemin, on n'y persévère pas, car il vous conduirait quand même quelque part. On change, on tourne sur soi-même et l'on est perdu.
Une fois, à Franchard, j'ai bien cru que çà y était.
J'ai vu, là, le plus prestigieux coucher de
soleil de ma vie, une magie, un éblouissement de pourpre et d'or, et j'ai voulu comme boire des yeux à l'horizon la dernière étincelle, la dernière lueur, la dernière note de couleur. Puis, soudainement, la nuit est venue, l'ombre a grandi autour des arbres tout à l'heure flamboyants, et je me suis demandé si, à force d'aller et de venir, de m'exclamer et de regarder au fond des sentiers des effets de lumière, je ne m'étais pas complètement mis dedans et si je n'allais pas tout droit aux gorges d'Apremont.
Je vous assure, quoique cela puisse sembler ridicule, que j'eus un moment d'anxiété et que je piétinai avec une certaine impatience sur le sable, fin comme celui des grèves, que l'on trouve dans ce coin de la forêt.
Ce n'est pas gai, croyez-le, les gorges d'Apremont. En 1868, il est vrai que cela date de loin, un Parisien demeura là deux jours en tournant toujours sur lui-même et il serait peut-être mort de faim si les gendarmes n'étaient pas venus le chercher.
C'est par ce côté mystérieux, farouche et profond, que la forêt de Fontainebleau, tant qu'on ne l'aura pas saccagée, tentera les écrivains et les artistes.
La forêt de Sénart n'a pas de telles prétentions. C'est un grand bois, plus qu'une forêt, un bois où, comme je vous l'ai dit, il n'y aura bientôt plus d'arbres.
On est sûr, là, d'aboutir très rapidement à un village et l'on a toujours la chance de rencontrer un garde. J'ignore combien les plus grands seigneurs avaient de gardes à leur service au moment de la Révolution, qui fut faite on le sait, au nom de l'égalité. Ce qui est sûr, c'est que Cahen d'Anvers a trente-neuf gardes à lui tout seul, et que ce n'est pas encore un des premiers numéros de la noblesse du Golgotha.
Il est vrai que les nobles d'autrefois, s'ils jouissaient parfois de privilèges excessifs, ap-
partenaient à des familles qui avaient versé leur sang sur tous les champs de bataille où la France avait combattu. Les grands Juifs, qui maintenant ont des gardes aussi nombreux que les princes du sang de jadis, se sont bornés à dépouiller les Français à l'aide de razzias financières...