‹ Sur le chemin de la vie (souvenirs). Portrait de l'auteurChapitre 25 sur 47 · FRANCHARD APRES L'INCENDIE · texte numérisé non relu

FRANCHARD APRES L'INCENDIE

« Prenez à gauche tout droit, vous monterez ensuite dans les pierres et vous reviendrez par la Roche qui pleure. »

A droite de la route c'est la forêt verte, vivace, plus colorée et plus gaie à voir par cette radieuse et capiteuse journée d'automne que par les matinées de printemps. A gauche, à la lisière des rochers, c'est l'horreur et la désolation.

Brûlés les fins sapins aux arômes salubres, les bouleaux argentés toujours frissonnants, les chênes superbes. On serait tenté d'écrire là un article qui s'appellerait: « Comment meurent les arbres. » Il semble vraiment, à les regarder, tels que les a surpris l'agonie, qu'ils aient eu tous une âme, une individualité distincte. Tous sont morts dévorés par le feu et pas un n'apparaît dans la mort avec la même attitude.

Les uns semblent avoir été terrassés dans une lutte inégale et dressent les squelettes charbonnés de leurs branches avec un geste de protestation et de colère. Les autres, plus jeunes, se sont projetés en avant, en tendant leurs rameaux dans un mouvement de préservation et de supplication à la fois; ils se montrent encore à nous, sous ce ciel joyeux, limpide et clair,

avec je ne sais quoi qui sent l'imploration et l'effroi.

Ceux-là, transpercés comme par un coup d'épée formidable ou fendus en deux comme par la foudre, gisent sur le sol ainsi que des cndavres d'assassinés. Ceux-ci sont appuyés fraternellement l'un sur l'autre pour finir ensemble.

Sans que l'esprit fasse effort pour cela, le souvenir du Bazar de la Charité vous hante devant la variété, le pathétique et l'éloquence qu'ont dans la mort tous ces arbres qu'on croirait réellement avoir été des êtres vivants.

Rien n'est curieux comme la différence qui existe entre les deux côtés de la route. Un garde qu'on rencontre vous explique que c'était !i qu'on avait établi les contre-feux qui localisaient l'incendie et préservaient ce qui n'était pas encore atteint.

Il nous donnait des renseignements intéressans sur ce qui s'était passé quand, par malheur, il me vint un mot funeste. Vous savez bien... un de ces mots qui sont idiots par eux-mêmes sans que celui qui les prononce le soit toujours. Ils répondent à des associations d'idées lointaines, confuses et mal coordonnées encore, qui. sont sur le point de se mettre en rangs, ils se rattachent à un tableau que vous êtes en train de contempler en dedans de vous-mêmes; très souvent ils n'en font pas moins concevoir de vous une opinion défavorable.

— Et les oiseaux, dis-je. qu'est-ce qu'ils faisaient au moment où les flammes commençaient à roussir les branchages des arbres et à menacer les nids?

Dès que j'eus émis ces sons je compris, une fois de plus, la différence qu'il y a entre le verbum prolatiim, le verbe qu'on porte en avant, qu'on profère, et le verbe intérieur, qu'on garde pour soi. Je vis une indicible expression de mépris intellectuel, ou plutôt d'indulgente compassion, se peindre sur le visage de mon interlocuteur.

— Les oiseaux, monsieur, les oiseaux... Qui est-ce qui s'occupait des oiseaux à ce momentlà ?

Il avait raison, cet homme, mais il est bien vrai que le bonheur rend l'âme bonne. Dans cette lumière tiède, dans cette heure souriante et brillante où les penseurs les plus pensifs se dilatent et s'épanouissent, je fus sincèrement heureux d'avoir rendu un homme heureux par la supériorité incontestable qu'il venait de se reconnaître sur moi.

Il ne me fournit plus d'explications parce qu'il me jugea incapable de les comprendre, mais il ne nous en montra pas moins obligeamment l'étroit sentier montueux qui conduisait de l'autre côté des gorges, en passant par un coin pittoresque et sauvage que par déférence pour nos lecteurs, je nommerai le Fond du Chaudron, quoique ce ne soit pas le nom exact qui figure sur les écriteaux qui manquent un peu de réserve et que M. Bérenger ne pourrait pas consulter sans frémir

Je ne vous décrirai pas les gorges de Franchard, mais je vous avoue que, pour ma part, je trouve toujours ce spectacle aussi saisissant et aussi étrange.

Que s'est-il passé là? Comment ces rochers à formes d'animaux se trouvent-ils dans cette forêt? On a beau amener avec soi des savants de premier ordre, ils ne vous mettent pas au courant de la chose. Ils déjeunent gaîment, ils boivent avec bonne grâce un petit vin de Bourgogne qui n'est pas mauvais; ils ont de l'esprit et vous n'êtes pas plus avancés qu'avant...

Les animaux qui s'étaient réfugiés sur cette hauteur à la suite de quelque cataclysme terrestre que nous ignorons, de quelque diluvius partiel, ont dû être polis, léchés et comme pétrifiés par les flots. Après des siècles et des siècles, ils ont conservé les lignes générales, la configuration vague et reconnaissable encore de ce qu'ils étaient.

En regardant de près, il semble qu'on assiste

à la mort des bêtes comme on assistait tout à l'heure par la pensée à la mort des arbres. Tous ces animaux informes ont encore l'attitude instinctive de recul et de résistance qu'ils devaient avoir contre l'eau qui montait. Ils sont arc-boutés et comme raidis sur eux-mêmes.

La mâchoire de ce caïman semble contractée et serrée comme pour éviter la noyade. Ce rhinocéros a l'air de préparer ses formidables défenses comme pour tenir tête au péril. Cet ours, secoué par une suprême convulsion, se ramasse sur ses jambes de derrière comme pour prendre son élan.

L'incendie n'a pas beaucoup modifié l'aspect de ce site extraordinaire. C'est toujours une sorte de Vallée de Josaphat au milieu d'une forêt ombreuse. La terre, autrefois verte et moussue entre les pierres, est noire comme l'àtre d'une cheminée, brûlée par places jusqu'à deux ou trois centimètres de profondeur.

La nature n'en a pas moins recommencé son œuvre victorieuse. Sur les petits tas de cendres, les touffes d'herbe ont déjà repoussé. Des fleurettes roses ont trouvé le moyen d'éclore sous la suie. Des bruyères refleuries mêlent leurs tons violets et mauves à tout ce deuil. La mousse a remis sa note tendre sur les flancs calcinés de certains animaux.

Sur quelque arbre, qui se tord encore comme sous les morsures des flammes, une branche, pleine de fraîcheur et de sève, s'élance comme une image d'espérance et de jeunesse.

Regardez ce lac en miniature qui s'est formé aux pieds de ce qui, dans des temps immémoriaux, fut probablement un hippopotame sinistré... La pluie a rempli cette vasque minuscule; le ciel s'y reflète et lui donne des reflets de turquoise. C'est un bijou.

Mors et vita... Nulle part, la Force créatrice ne se révèle avec plus de luxuriance et d'intensité que dans ce coin d'un caractère si particulier qui, lorsque le temps est maussade et gris et qu'on n'entend plus que le cri lugubre du

corbeau, ressemble à une vision d'Apocalypse, évoque à l'imagination le souvenir de quelque cité maudite sur laquelle la justice de Dieu est tombée...

Et tandis que l'on songe, l'heure s'écoule. L'horizon flamboie tout à coup et donne l'impression d'un nouvel incendie. C'est un de ces beaux couchers de soleil tout rouges, avec une mince bordure d'or incandescent, qui terminent dans une apothéose éblouissante certaines glorieuses journées d'automne.

On est encore dans le ravissement et dans l'extase que tout s'est éteint brusquement, presque sans transition. La forêt vous apparaît toute sombre. Les roches ont des groupements faa'ouches, les arbres sqtielettiques au tronc ravagé prennent des apparences fantasmatiques et semblent ébaucher des mimiques hostiles...

On se hâte un peu, en se rapprochant l'un de l'autre, par le chemin où l'on enfonce mollement comme dans le sable doux et fin des plages bretonnes

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