SAINT-ANGE
Dans nos conversations de Champrosay, ce pauvre Goncourt disait souvent: « Quel rêve ce serait d'avoir vécu pendant la Révolution, de n'avoir pas été guillotiné, d'avoir assisté à ces spectacles et
— Achevez votre pensée, Goncourt... et d'avoir pu profiter des occasions...
— Ça c'est vrai... Songez qu'on aurait pu avoir pour rien les merveilles sans nombre qui garnissaient Versailles, Marly, Luciennes... La Luriennes de la Du Barry... Quelle féerie!... Puiser péle-mèle parmi les chefs-d'œuvre de l'art du xviii" siècle!
Ces jours-là vont revenir, et au train dont marchent, ou plutôt galopent les choses, il va y avoir encore de belles occasions.
Mettons à part, bien entendu, l'hôtel de la rue Saint-Florentin, Ferrières et ses trésors, c'est sacré... Inspecteurs des finances, collectivistes, anarchistes, tout le monde est unanime là-dessus. Sur ce qui appartient aux Juifs, le Fisc inexorable pour la succession de semiindigents ne perçoit que des droits dérisoires; les collectivistes ne réclament pas la socialisation; et les anarchistes n'exercent pas la reprise directe. Jaurès, Poincaré, Jules Guesde et Lévy sont d'accord sur ce point... Mais, à part cela, quel horizon s'ouvre à ceux qui ont quelque connaissance en ces matières!
Quoique mon ancien collègue Dujardin-Beau-
metz ait été un homme d'humeur toujours folâtre et d'aimable composition, je me figure son air hagard lorsqu'à la suite de la fermeture des 60.000 églises de France il s'était trouvé à la tète de deux ou trois cent mille chasubles, d'autant d'ostensoirs, d'un nombre à peu près égal de calices et d'un million d'objets plus ou moins précieux consacrés au culte.
Sans doute, en beaucoup d'endroits, les paysans, qui ont si vaillamment défendu leur église contre ces inventaires qui, selon l'expression heureuse de M. le président Poncet, ne sont que « le prologue de la spoliation », préserveront encore ce qui appartient aux catholiques. Il est bien évident qu'en d'autres pays on pillera sur place ou on dévalisera en route les convois qui charrieront vers les salles des Ventes le mobilier de nos sanctuaires.
Cela s'est passé en 1792 et l'on éprouve toujours une impression particulière en constatant la similitude absolue de ce que l'on voyait alors et de ce que l'on voit aujourd'hui.
J'ai eu, de ces scènes du passé, une vision sur place bien précise et bien nette.
J'habitais l'été un pavillon qui est tout ce qui subsiste du magnifique château de Saint- Ange. Saint-Ange qui s'appelait d'abord le Château de Challeau, avait été construit par François I" pour la duchesse d'Etampes et reconstruit en partie par Henri IV pour Gabrielle d'Estrées.
Les Caumartin l'habitaient au dix-huitième siècle, et y recevaient, comme des rois intellectuels, ceux qu'on appelait les Philosophes, les sophistes qui préparaient la Révolution, la Révolution qui devait guillotiner les châtelains et incendier les châteaux.
Dans une allée bordée de buis, grands comme des arbres, qui datent, dit-on, de François l", on montre le banc de Voltaire, le banc où Voltaire composa les premiers chants de la Henriade, un banc authentique et consacré par la tradition du pays... J'allais là, parfois, lire mes
journaux le matin pour chercher un sujet d'article.
C'est un banc qui fut de pierre, mais qui semble tout vert aujourd'hui, tant il est garni et capitonné d'une mousse épaisse et drue. Coppée s'y est assis avec moi, et je ne jurerai pas que, bon chrétien comme il l'était, il ne se soit pas laissé aller à une petite prière pour le mécréant qui, d'ailleurs, eut tant d'esprit.
J'y ai rencontré ce pauvre Voltaire qui, entre nous, paraissait un peu suffoqué de la bêtise et de la muflerie de ceux qui lui ont succédé dans l'Anticléricalisme.
Quoi qu'il en soit, ce qui devait arriver logiquement arriva, et le château fut saccagé, puis brûlé par de braves paysans qui n'avaient jamais lu ni Voltaire, ni Rousseau, mais qui en avaient souvent entendu parler, comme beaucoup d'ouvriers ont entendu parler de Karl Marx, et qui étaient convaincus que la meilleure façon de faire régner la Fraternité, c'était de couper le cou aux gens.
On ne peut imaginer ce qui s'était accumulé de richesses d'art pendant des siècles dans ce château habité par tant de personnages illustres: tapisseries, statues, bronzes antiques, tableaux de maîtres, faïences de délia Robbia et de Palissj'.
L'aimable conseiller général du canton de Moret, M. Lioret, pourrait vous donner là-dessus des renseignements intéressants et vous communiquer, en tous cas, l'inventaire fait en 1793 et qui a été publié par une revue consacrée à l'étude de ce coin si français de notre France: la Revue du Gâtinais.
De toutes ces merveilles, rien n'est resté. Quelques-unes des tapisseries ont fini par échouer, après certaines péripéties, à la mairie de >Iontereau. Des bustes antiques en marbre, représentant des personnages consulaires, des Scipions, des Syllas, des Césars, avaient été transportés à Paris et placés sur la Terrasse des Tuileries où il me semble vaguement les avoir
aperçus lorsque je jouais par là, quand j'étais enfant; ils ont été détruits ou ont disparu au moment des batailles de Mai dans l'incendie du Palais.
Etrange destinée, tout de même, pour un politique mêlé aux agitations du Forum et dont le marbre a immortalisé les traits: trouver un refuge dans un château de l'ancienne France, en être arraché par une Révolution pour orner le jardin d'un Souverain et s'abîmer dans les flammes allumées par une nouvelle Révolution!
J'ai retrouvé, dans la maison d'un paysan, un chenet, un vrai chenet du château de François I", un chenet avec les fleurs de lys et la Salamandre, un chenet aussi authentique que le banc de Voltaire. J'ai, pendant quelques jours, vécu dans l'espoir de découvrir le second "chenet; il avait été dans la famille, mais chacun des deux frères avait pris un chenet et le second chenet, dont on connaissait l'existence, avait été compris, il y a deux ans, dans un lot de vieille ferraille.
Comme un homme ne peut vivre avec un seul chenet, j'en ai fait faire un second par un de ces artistes ingénieux qui imitent à s'y méprendre les objets Moyen-Age et Renaissance. Je suis certain d'ailleurs que, plus tard, les connaisseurs s'y tromperont et qu'ils prendront pour le vrai chenet le chenet qui n'est pas le vrai.
Je ne voulais pourtant pas, pour ce travail, un truqueur d'ordre inférieur; j'ai voulu quelqu'un de sérieux, comme ceux qui opèrent maintenant pour nos musées, depuis que les Juifs régnent en maîtres sur tout ce qui touche aux Beaux-Arts, comme ceux qui fabriquent des tiares de Saïtapharnès pour les Reinach...
C'est dans ces milieux, tout imprégnés encore de la vie du passé, qu'on comprend bien le présent et qu'on a l'éellement la synthèse et la philosophie de l'Histoire.
Un château incomparable, le peuple corrompu
par ceux qui auraient dû le guider et l'instruire, détourné du sentiment religieux par les aristocrates eux-mêmes, comme il l'a été de nos jours par les Radicaux et les Francs- Maçons bourgeois, la mise à sac, les lueurs de l'incendie...
Cent quinze ans après, le même spectacle, les fabriques et les usines de la Bourgeoisie incendiées comme l'ont été les châteaux de la Noblesse, avec cette différence qu'en dansant autour des brasiers incandescents, on chante maintenant V Internationale au lieu de chanter la Marseillaise: un journaliste achetant vingt francs, chez un paysan, tout ce qui reste d'une demeure quasi royale, l'unique débris de ce naufrage, un chenet contemporain de François I", et venant méditer sur ces choses sur le banc de Voltaire, — c'est toute l'histoire de la société nouvelle en raccourci...