L'OMBRE DE VOLTAIRE
Je viens de passer mes vacances avec l'ombre de Voltaire. Nous avons déambulé ensemble en juillet, dans ces allées étroites où des buis qui datent, dit-on, de François I", offraient seuls quelque fraîcheur dans cette saison radieuse, mais qui fut chaude tout de même... J'ai retrouvé Voltaire dans ce parc empli de toutes les mélancolies de l'automne, mais où les arbres ont de si belles teintes rousses, où les feuilles, criant sous vos pas, font un si poétique accompagnement aux rêveries qu'inspire l'année finissante.
A ce que j'ai cru comprendre, on laisse ce malheureux Voltaire sortir un peu des Enfers à cause de quelques vers de lui qui étaient honnêtes. C'est lui qui a dit, je crois: « Je m'étonne et ne puis pas comprendre
Que cette horloge marche et n'ait pas d'horloger. »
C'est lui également qui a écrit ce vers éloquent et simple:
Dieu fit du repentir la vertu des humains...
Il a développé une pensée chrétienne dans Zaïre ou dans Ahire:
Des dieux que nous servons connais la différence. Ton Dieu t'a commandé le meurtre et la vengeance; Le mien, lorsque ton bras vient de m'assassiner, M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.
Intrigant, malin et subtil courtisan comme était Voltaire, il a dû tirer parti de ces textes pour obtenir des sorties de faveur.
Nous étions bien ensemble, quelque invraisemblable que cela paraisse. Quand il voulait prendre mes gazettes, pour savoir ce qui se passait dans le monde, je trouvais toujours moyen de distraire son attention en lui parlant de ses coi\tes et de ses petits vers dont quelques-uns sont vraiment bien tournés.
J'aurais jugé cruel, en effet, de laisser feuilleter quelques journaux du Bloc par cet homme qui fut, malgré tout, une jolie personnification du goût et de l'esprit français. Il me semblait que c'eût été ajouter à un châtiment, fût-il mérité, que d'apprendre à mon interlocuteur à quel degré de bêtise et de grossièreté étaient tombés les anticléricaux d'aujourd'hui.
Il n'est qu'un point sur lequel je fusse un peu gêné avec ce vieillard. II marchait difficilement et il me demandait, à chaque instant, de lui donner le bras pour descendre l'escalier du parc, aux marches un peu branlantes et glissantes, afin d'aller revoir le château, ce château merveilleux où s'entassaient les chefsd'œuvre de l'art, où la société la plus aristocratique et la plus raffinée faisait au demidieu Voltaire un accueil enthousiaste et charmant.
Force me fut bien un jour d'avouer la vérité.
— Mon pauvre Voltaire, il n'y a plus de château...
— Comment, ce château de Saint-Ange qui figurait dans les plans de Ducerceau parmi les monuments de notre architecture, ce château bâti par François I" pour la duchesse d'Etampes, remanié etv presque reconstruit par Henri IV pour Gabrielle d'Estrées, ce château magnifique, avec ses trois terrasses qui permettaient d'arriver en voiture à tous les étages, ce château où M. de Caumartin me recevait si admirablement!... Ce n'est pas possible!
— Hélas! C'est comme cela!... A la Révolu-
tion, ce château a été pillé, saccagé, puis démoli de fond en comble par vos disciples, par ceux qui s'étaient formé l'intelligence et le cœur en lisant vos livres; par ceux auxquels vous avez appris l'irrespect et le blasphème.
— Et les trésors d'art qui étaient là... les Titien, les Raphaël, les Rembrandt, les Mignard, les Watteau, les Largillière, mon portrait au pastel et celui de la marquise Du Chàtelet?
— Oui; je sais... la chambre des Vieillai'ds, la chambre de Fiesque, la chambre des Balcons, la chambre des Muses, la chambre de l'Aurore, la chambre de Mélusine, la chambre des Pagodes, la chambre Chinoise... tout a disparu. Un Charbonnel de l'époque, un prêtre défroqué comme Combes, Métier, s'est mis à la tête des paysans et a tout fait vendre à l'encan sur la place d'Armes de Nemours... Vous trouverez l'inventaire, d'ailleurs, dans un travail fort intéressant de M. Paul Quesvers, dans les Annales du Gàtinais.
— Il ne reste rien?...
— Il reste les caves immenses et profondes, dont les murs massifs en grès piqué et appareillé ont résisté à tout; il reste les énormes murs de soutènement des fameuses terrasses. Il reste un modeste corps de logis, élégant encore, et datant d'Henri IV, ce qu'on appelait la conciergerie autrefois et dont j'ai été le locataire cette année.
— C'est tout?
— On prétend qu'une baignoire, qui servait à la duchesse d'Etampes et à Gabrielle d'Estrées, est dans une localité voisine où elle est devenue une vasque à poissons rouges... Trente admirables bustes antiques de marbre blanc, représentant des empereurs et des personnages consulaires, et posés sur de petits cippes en marbre lumachelle grisâtre, auraient été préser\'és de la destruction et seraient allés orner la terrasse du jardin des Tuileries.
— On pourrait s'en assurer.
— Hélas, mon pauvre Voltaire, ils n'ont été sauvés que pour mieux périr et ils ont, paraîtil, disparu dans les flammes en 1871 quand on a brûlé les Tuileries...
— On a brûlé les Tuileries?
— Parfaitement! Ce sont les fruits de la philosophie.
— Et le lit d'Henri IV, les meubles, les bronzes, les émaux rapportés d'Italie?
— Toutes ces épaves ont dû être recueillies peu à peu dans les villages par les marchands de bric-à-brac juifs qui ont réalisé des fortunes considérables en revendant ces dépouilles du passé à d'autres Juifs plus riches encore. On retrouverait probablement beaucoup de ces souvenirs dans les châteaux juifs.
— Les Juifs ont donc maintenant des châteaux?...
— Vous ne savez donc rien! Mais les Juifs ont remplacé les grands seigneurs de jadis qu'on a guillotinés... Les Médina, les Abraham Hersohell, les Ephraïm Weitel, que vous fustigiez si durement, seraient maintenant couverts de décorations et de millions.
— Et les Français ne protestent pas?...
— Quand je dis qu'on pourrait faire un tour chez les Rothschild pour y reprendre quelques millions et y découvrir quelques bibelots, on me traite de fanatique...
— Et les Caumartin, qu'est-ce qu'ils sont devenus dans tout cela?...
— Caumartin Saint-Ange, le fils de celui qui aimait tant votre philosophie, a eu l'excellente idée de tomber malade au mois de mai 1791 et d'aller prendre les eaux à Bristol. Il fut déclaré émigré, mais il dut à son absence de ne pas avoir le cou coupé, ce qui lui serait incontestablement arrivé s'il était resté en France... D'ailleurs, mon pauvre Voltaire, le même sort vous attendait, et si vous n'étiez pas mort à temps, vous auriez, comme disaient vos disciples, été « éternuer dans le panier de son ».
Fidèle aux habitudes de courtoisie du temps passé, j'ai voulu, avant de m'en retourner à Paris, prendre civilement congé de mon fantôme.
C'est en vain que je me suis assis sur le banc de la Henriade, et que j'ai crié: « Monsieur de Voltaire! Monsieur de Voltaire!... » Mon appel a été sans écho. Je n'ai entendu que le bruit du vent qui faisait tourbillonner les feuillv^s mortes.
Ce pauvre Arouet en avait sans doute trop appris à la fois; il restait en quelque coin obscur du parc mystérieux à méditer sur le résultat de son oeuvre, ou peut-être, ses vacances étant finies, avait-il été rappelé aux Enfers...
LES CONGREGATIONS :