‹ Sur le chemin de la vie (souvenirs). Portrait de l'auteurChapitre 28 sur 47 · EXPULSION DE L'ARCHEVÊQUE DE PARIS · texte numérisé non relu

EXPULSION DE L'ARCHEVÊQUE DE PARIS

Ce fut un moment étrangement impressionnant, un moment qui restera inoubliable pour les témoins de cette scène grandiose et simple que le moment où les deux battants de la porte du cabinet de travail de l'Archevêque s'ouvrirent.

Le chant du Credo, qu'entonnait la foule dans la vaste cour, s'était arrêté pour un instant. Un profond silence régnait.

Une émotion faite de mille souvenirs et de mille pensées, une angoisse, qui s'étendait au présent et à l'avenir, étreignaient le cœur de tous ceux qui étaient réunis dans les salons austères de l'antique demeure.

On vit apparaître, soutenu par deux prêtres, le vieillard auguste, courbé par l'âge, et portant simplement la calotte rouge comme insigne de la dignité cardinalice.

« Je vous remercie d'être venus. Approchezvous, mes amis, je vous bénis tous, au nom du Christ. »

Rien au monde ne saurait traduire l'accent de cette voix, de ce souffle plutôt, qui semblait venir de régions déjà lointaines, qui avait comme l'intonation de l'infini.

Cette lente descente de l'escalier du palais

archiépiscopal avait les allures d'un enterrement. On eût dit que ce fût la vieille France qui descendait elle-même au tombeau, et dont les fils pieux accompagnaient le cercueil.

L'expulsion de ce vieil archevêque de quatrevingt-neuf ans n'est qu'un détail dans cet amoncellement d'ignominies, d'extravagances et de stupidités, que la loi de Séparation, telle qu'elle est appliquée, a déposées sur le sol glorieux de notre France. Cet épisode, néanmoins, a soulevé un dégoût plus violent que d'autres spectacles, peut-être aussi ignobles; il a arraché à Paris un cri d'indignation et de mépris plus retentissant que les autres.

Sans doute, la grandeur d'un archevêque de Paris est d'être comme une personnalité exceptionnellement haute, désignée par la fonction aux premiers (joups des tempêtes.

Mgr AfTre meurt héroïquement, en allant, précédé du rameau d'olivier, accomplir une sublime mission de pacification entre les deux partis ennemis qui. de chaque côté de la barricade, s'apprêtaient à verser le sang des guerres civiles.

Mgr Sibour tombe sous le poignard de Verger, Mgr Darboy est fusillé le long d'un chemin de ronde de prison, tandis que Paris flambe et que le ciel est rouge de la lueur des incendies.

L'expulsion d'un vieillard, brisé par les infirmités et par l'âge, incapable de se soutenir, n'ayant plus qu'un reste de vie, a un caractère particulier; elle marque une date, elle représente un étiage de l'âme française; elle dit bien à quel point de bassesse et d'abjection est tombée cette nation, qui fut l'admiration de l'univers, et qui en est la risée maintenant qu'elle est livrée aux Francs-Glaçons et aux Juifs.

Cette fois, l'acte n'a pas été commis au milieu de la frénésie des batailles civiques, dans l'exaspération de combats fratricides, qui enlèvent momentanément leur raison à ceux qui sont dans la mêlée.

L'acte s'est accompli en pleine tranquillité apparente, avec un Parlement où siègent des messieurs qui n'ont pas tous le langage volontairement grossier de Coûtant, et qui, s'ils se disent des injures dans la salle des séances, se disent des choses aimables à la buvette.

Il y a une police qui, sans doute, n'empêche pas les gens d'être assassinés la nuit par les Apaches, mais qui maintient, dans les rues du centre, un certain ordre. C'est des rangs de cette police, généralement honnête, qu'un préfet, qui n'est pas un malhonnête homme, fait sortir de malheureux agents pour coopérer à l'expulsion d'un vieillard qui ne peut plus se tenir debout.

Ce Chanot, le commissaire de police qui était désigné pour procéder à cette tâche et signifier l'ordre d'expulsion, était, paraît-il, bien vêtu. Avant de se couvrir de honte, il s'était couvert d'un pardessus bien coupé. C'est, du moins, ce qu'ont affirmé des journaux, qui ne veulent pas se brouiller avec les commissariats, où l'on donne des informations plus complètes sur les faits qu'Hamard se bornait à signaler.

Le Clemenceau qui a ordonné ces monstruosités est une façon de penseur doublé d'un pitre dans le genre de Bobèche et de Galimafré. Il a lu Kant et Hegel pour raser ses contemporains, mais il joue les Turlupin et les Paillasse pour divertir ceux qu'il a assommés jadis avec le Grand Pan.

Comme jadis Nicolet et les impresarii du Théâtre de la Foire, il avait installé ses tréteaux sur le boulevard du Crime. Comme eux, il donnait deux représentations à certains jours ; tantôt il opérait au Palais-Bourbon, tantôt il réunissait les journalistes dans son cabinet et leur débitait des facéties et des lazzis qui paraissaient drôles surtout parce qu'un président du conseil qui se livre à des calembredaines ou à des coq-à-l'âne est en soi un personnage comique.

Le ton de ce personnage, Barrés l'a noté, un

jour, dans VEcho de Paris. Il a étudié le monsieur lui-même, au moment où, « sortant du Luxembourg où il avait pressé Zola sur son cœur, il éprouvait le besoin de prendre un bain ».

Barrés a fait mieux dans Leurs Figures, mais le portrait est joli, néanmoins.

Notre confrère Joseph Mollet a crayonné dans la Vérité celui qu'il appelle « un vieux Croquemitaine névrosé » et « un dangereux fantaisiste ». Dangereux est peut-être excessif, car dangereux, Clemenceau l'a été surtout pour lui-même. Le mot fantaisiste n'est peut-être pas le mot qui conviendrait à cet autoritaire qui n'a eu dans les mains cette autorité si longtemps convoitée qu'à l'heure où ses amis et lui avaient tellement démoli le principe que les morceaux même ne pouvaient plus servir.

Notre confrère était dans le vrai, par exemple, lorsqu'il disait que Clemenceau est « tout le contraire d'un bon garçon ». Clemenceau n'a rien du vadrouillard à apparence bonhomme que nous avons connu avec Gambetta, avec Constans et avec Rouvier. Dans tous les cas, il a la vadrouille plutôt amère. Il y a de l'Hamlet dans ce chéquard et du Schopenhauer dans ce bouffon. Dans ce que le public voyait de Rouvier. c'était l'instrument qui était obscène; dans Clemenceau ce sont les actes qui sont affreux.

Clemenceau triomphait alors et faisait des gambades, mais il faisait des gambades qui n'amusaient déjà plus et il triomphait dans les inquiétudes. Il sentait, en effet, s'organiser contre lui une coalition qui se traduisait déjà par des hostilités sourdes, une coalition de parlementaires qui ne lui pardonneront jamais une certaine supériorité intellectuelle qui, tout de même, est en lui et qui le désigne à l'envie de tous.

Bruits de complot, murmures de couloirs, conciliabules de rivaux et chuchotements de diplomates occupés à trahir plus ou moins leur

pays, tout sera suivi bientôt de rumeurs autrement terribles.

Nous entendrons encore dans nos villes le f^rondement des séditions, la détonation des fusils, le fracas des bombes anarchistes qui feront sauter les maisons et les églises en ayant soin, bien entendu, de respecter les synagogues et les palais dorés d'Israël.

Malgré tout ce qu'ils entendront de sinistre et d'effroyable dans l'avenir, ceux qui, au moment de l'expulsion, étaient dans les salons de l'Archevêché auront toujours dans les oreilles l'écho de cette voix, d'une douceur presque surnaturelle, de cette voix si voilée et si pre nante dans sa mansuétude qu'elle semblait venir des sphères d'au-delà: « Merci d'être venus, mes amis, je vous bénis tous, au nom du Christ »

Quelques lecteurs m'ont demandé de rappeler les circonstances dans lesquelles j'ai failli être flanqué à la porte de l'Archevêché, le jour où je vins saluer le vénérable cardinal Richard, auquel des misérables avaient refusé de finir sa vie dans la demeure qu'il avait occupée si longtemps.

Ce souvenir, à vrai dire, n'a rien de particulièrement intéressant; il n'est intéressant que comme notation d'un certain état d'esprit.

Il faut vous dire que je n'avais jamais été à l'Archevêché qu'une fois dans ma vie, pour un congrès archéologique.

J'ai toujours défendu, en parlant de la question Juive, des opinions qui ont été des opinions constantes de l'Eglise pendant des siècles, la règle de conduite de l'Eglise tant qu'elle a eu la direction de la société chrétienne. Au point de vue national, économique et social, la lutte contre l'esprit juif, contre le sémitisme, a été la grande mission humaine de l'Eglise.

Par un scrupule, très compréhensible, mais qu'il serait trop long d'analyser, je me suis toujours abstenu, cependant, de mêler les mi-

nistres actuels de l'Eglise à une œuvre qui, forcément, devait être une œuvre de combat. Je n'ai jamais voulu gêner, par une demande d'approbation, des hommes qui ont tant d'intérêts sacrés à ménager, et qui sont obligés de tenir compte, dans une certaine mesure, des préjugés modernistes encore à la mode, tout en mettant les fidèles en garde contre les erreurs doctrinales du Modernisme.

La veille de l'expulsion, je me dis: « Il faut pourtant que tu ailles saluer ce vieil archevêque qui est un saint et que des sectaires affreux, qui ont toujours le mot de tolérance à la bouche, vont jeter hors de chez lui; il faut qu'il ait la joie de voir tous ses enfants autour de lui. »

Si cela peut vous intéresser, je vous confierai qu'à cette époque j'avais une douleur atroce au pied. Ce n'était pas la goutte, c'était pire: c'était une espèce de rhumatisme goutteux qui changeait tout mouvement en supplice. Je dis à mon ami et voisin Joseph Ménard, le conseiller municipal du Gros-Caillou:

« Venez me prendre, nous irons ensemble à l'Archevêché, vous me donnerez le bras pour traverser la cour. »

En arrivant, nous trouvons groupés à l'entrée du palais archiépiscopal et dans la cour, des jeunes gens des patronages et des cercles ouvriers, les débris, du moins, des cercles ouvriers que le grand monde soutenait quand il s'imaginait qu'on allait résoudre avec eux la question sociale et qui ont été peu à peu abandonnés.

Ils n'en sont ni moins catholiques, ni moins fervents et j'ai beaucoup de sympathies parmi eux. Je leur ai fait lire des pages sincères que m'inspirait mon dévouement pour l'Eglise et pour la Patrie et je leur ai ouvert des horizons sur l'histoire. Ils m'acclamèrent et je leur fis signe de la main que ce n'était ni le jour ni l'endroit de manifester à quelqu'un une sj'mpathie, fût-elle méritée.

Nous montons quelques marches et nous nous trouvons devant la grande porte vitrée qui donne accès à la pièce du bas où tous ceux qui avaient quelques titres à représenter les catholiques attendaient le départ de l'archevêque.

Nous trouvâmes, gardant le seuil, l'abbé Clément, le secrétaire de l'Archevêché.

— Entrez, monsieur le conseiller municipal, dit-il à Ménard.

Comme je suivais Ménard, l'abbé me dit :

— Oh! non, pas vous, Monsieur!...

— Mais monsieur est M. Drumont.

— Je connais bien monsieur... Grand talent... Mais j'ai ordre de ne pas laisser entrer les journalistes.

Ménard entra en déclarant qu'il allait arranger l'atraire et, comme il est du Midi, je pensais qu'il réussirait.

A travers la grande porte vitrée j'apercevais mon ami Mayol de Luppé qui gesticulait et levait les bras en l'air au milieu de quelques royalistes.

Quant à l'abbé Clément, il barrait énergiquement la porte et me faisait songer au garde du corps Sainte-Marie, qui, aux Journées d'Octobre, se fit tuer sur le grand escalier de Versailles pour empêcher la foule de pénétrer dans l'appaiiement de la reine.

— Vous ferez de moi ce que vous voudrez, disait-il à ceux qui lui adressaient des observations, mais M. Drumont n'entrera pas.

Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que ce que je dis, je le dis sans aucun esprit d'animosité contre M. l'abbé Clément qui est, m'a-t-on assuré, un très bon prêtre, très intelligent et très dévoué.

Encore une fois, c'est simplement une notation de choses vues, d'impressions éprouvées.

Pour ceux qui vivent du cerveau, il est ainsi des instants où la pensée s'accélère en quelque façon et où l'on aperçoit tout sous un aspect

synthétique, en même temps qu'on est plus particulièrement frappé par chaque détail.

Avoir soixante ans, avoir combattu toute sa vie pour la cause de l'Eglise, et combattu non sans éclat, au jugement même des plus violents adversaires, avoir été injurié depuis un quart de siècle autant qu'un homme peut l'être, s'être trainé, malgré un mal de pied terrible, jusqu'au palais de son vieil archevêque et ne pas pouvoir entrer... C'est tout de même d'une ironie bien exquise.

J'ai trouvé cela curieux, c'est pour cela que je vous le raconte.

Je vous le répète, l'abbé Clément n'avait aucune animosité personnelle contre moi, pas plus que je n'en ai contre lui.

Il est de ces très honnêtes gens qui ont parfois des idées bizarres et ils les ont parce qu'ils ne trouvent pas des catholiques convaincus, mais indépendants par leur situation et par leur talent, pour leur faire comprendre certaines choses qui leur échappent.

C'est un peu ce qui s'est passé pour Henri Lasserre aux fêtes (Ju cinquantenaire de Lourdes.

Mgr Schœpfer avait une occasion de donner une immense joie à une veuve déjà chargée d'années et qui, naturellement, a un culte pour la mémoire du grand écrivain chrétien qui fut son mari.

Il avait une occasion aussi de montrer combien l'Eglise est reconnaissante envers ceux de ses enfants qui l'ont aimée et servie.

Il aurait pu dire:

« Mes très chers frères, dans cette année où l'on vient de porter au Panthéon un écrivain qui a tout corrompu et tout souillé, aj'ons une pensée et une prière pour l'écrivain qui, le premier, dans un livre traduit dans toutes les langues, a proclamé les miracles accomplis à Lourdes par la Vierge Marie et qui a contribué à amener des millions de pèlerins vers la grotte miraculeuse. »

Ecrire ceci, ce n'est diminuer en rien le respect qui est dû à Mgr Schœpfer comme évêquo, c'est constater qu'il n'a pas cette élévation et cette délicatesse d'esprit qui seraient si nécessaires, à l'heure actuelle, à ceux qui sont chargés de guider le peuple chrétien.

Je dois dire que j'ai fini par entrer.

L'abbé Clément n'a pas capitulé; je n'ai fait aucun effort pour forcer la consigne, mais -m m'a tellement poussé que je me suis trouvé dans la grande pièce.

J'ai rencontré là Mgr Amette, que je ne connaissais pas. C'est une figure dift'érente de celle de ce bon abbé Clément, une figure de prélat qui correspond un peu au nom et qui exprime l'aménité, avec une bouche bien dessinée où les lèA-res, fines sans être minces, semblent faites pour ciseler les discours éloquents et élégants à la fois.

Je ne sais pas si Mgr Amette me porte dans son cœur, quoique je n'aie aucune raison de douter de ses sentiments pour moi. En tous cas, il me reçut fort bien et, en me montrant l'escalier qui conduisait aux appartements de Mgr Richard, il sembla me dire comme dans l'Evangile: Ascende superius.

Je fus le premier qu'aperçut le vénéré cardinal en sortant de sa chambre. Il ne m'avait jamais vu, mais je suis sûr qu'il me reconnut; il vint à moi et me tendit la main que je baisai avec un respect attendri. Je suis persuadé qu'il pensait: « En voilà un envers lequel on n'a jamais été très juste; il a fait tout de même ce qu'il a pu... »

J'ai dit à mes lecteurs ce qu'avait de remuant, à cette heure particulièrement dramatique, l'accent de cette voix si faible qui semblait venir des régions d'au-delà et d'un monde qui n'était plus le nôtre.

Encore aujourd'hui, je ne puis penser sans émotion à cette descente de l'escalier de la vieille demeure archiépiscopale derrière ce

vieillard qui pour tout insigne cardinalice n'avait que la barrette rouge qui faisait une clarté dans la foule.

Par leur âge ou par leur passé, tous ceux qui étaient là représentaient, à un titre ou à un autre, la plus grande force sociale qu'on ait pu jamais opposer à la Révolution: Une majorité envoyée à la Chambre pour faire la royauté, l'état d'âme des campagnes qui, après les horreurs de la Commune, semblaient avoir comme une frénésie d'ordre, le réveil du patriotisme et de l'amour pour l'armée après la guerre.

Tout cela avait été vaincu; c'était tout cela qui descendait et c'était Viviani qui allait prendre possession du palais de rArchevèché.

Au bas, je rencontrai de Mun et Piou qui s'en allaient en gémissant. Je mêlai mes gémisvsements aux leurs et je me retirai en faisant des réflexions...

L'ACADÉMIE

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