‹ Sur le chemin de la vie (souvenirs). Portrait de l'auteurChapitre 29 sur 47 · MA CANDIDATURE · texte numérisé non relu

MA CANDIDATURE

Je n'ai pas besoin de dire à mes lecteurs qu'en posant ma candidature à l'Académie, je n'ai obéi à aucune pensée de vaine gloriole.

Je vis fort retiré, je ne fréquente pas les salons et comme je dîne rarement en ville, ce n'est pas à moi que s'appliquerait la fameuse plaisanterie de Labiclie.

Je n'ai aucune vanité; j'ai un orgueil tout cérébral qui se suffit à lui-même. Je suis convaincu que mon œuvre, le courant que j'ai essayé de créer, que j'ai créé en réalité, ne passeront pas inaperçus dans le mouvement d'idées du vingtième siècle.

L'Affaire Dreyfus, les conséquences qu'elle a eues pour le pays, la formidable puissance qu'elle a révélée chez les Juifs ont dessillé les yeux des moins perspicaces et frappé les plus indifférents. .

En méditant sur ces événements, des milliers de Français ne peuvent pas s'empêcher de penser à moi; ils se disent:

« C'est vrai, tout de même, que la France Juive, de Drumont, avait attiré notre attention sur des questions dont nous ne soupçonnions pas l'importance. »

Ils se disent tout cela, mais sans m'en être plus reconnaissants.

Les gens n'aiment pas l'homme qui a eu raison.

Un ami vous a donné un conseil funeste.

Vous le rencontrez. Il s'excuse: « Mon pauvre omi, je me suis trompé. »

Vous ouvrez vos bras à votre ami; vous le consolez. Vous êtes secrètement heureux de voir qu'il a manqué de clairvoyance; vous êtes heureux aussi de prouver votre magnanimité.

Un autre ami vous dit après un malheur qui a justifié ses prévisions: « Avais-je raison? » Vous lui dites oui, mais un oui vogue et grincheux.

Encore une fois, un écrivain qui a mis en circulation quelques-unes des idées qui ont eu de l'action sur son temps, peut avoir en lui quelque orgueil, mais il n'est guère accessible à la vanité.

Si je me suis présenté à l'Académie, c'est tout bonnement qu'il me semblait que j'avais des titres à en être.

J'ai quarante ans de journalisme, j'ai fourni comme journaliste un labeur considérable. Paul de Cassagnac était mort. Rochefort n'avait pas l'intention d'entrer à l'Académie. Je restais donc, par le triste privilège des ans, un des derniers reurésentants d'un journalisme populaire qui a eu une influence incontestable sur notre époque.

Il me semblait assez juste, je le répète, que je sois de l'Académie, mais, depuis trente-cinq ans, j'ai constamment vu les choses se passer autrement qu'elles n'auraient dû raisonnablement et logiquement s'accomplir. Il en a été de même cette fois.

En tous cas, j'ai bien le droit d'avoir une opinion et je vous la communique.

Il n'est pas nécessaire, je crois, de vous dire ce que je pense de l'Académie. Parmi les ruines de "tout ce qui a été la France glorieuse d'autrefois, elle est une des dernières institutions qui restent debout; elle évoque encore devant nous les souvenirs de cette ancienne société qui imprimait à tout un caractère de grandeur et de durée.

Tous les académiciens n'ont pas été des hom-

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mes de génie, mais de ce mélange d'éléments divers, où toutes les élites sociales se rencontraient, où les grands seigneurs, les princes de l'Eglise, les hommes politiques, les écrivains illustres se trouvaient confondus, il se dégageait je ne sais quoi de distingué, de charmant et d'exquis, de libéral et d'égalitaire dans le vrai sens du mot, qui était l'âme de la France de nos pères.

Traditionnaliste, j'ai toujours eu cette impression et je ne me souviens même pas d'avoir écrit le classique article que l'on fait toujours à vingt ans pour blaguer l'Académie.

Si elle est une institution très respectable et très auguste, l'Académie n'est pas cependant le Saint-Sacrement. On peut vivre sans être de l'Académie, mais quand on a des titres à en être, il faut s'y présenter pour attester qu'^ ceux qui ont défendu toule leur vie leurs croyances, qui n'ont rien écrit qui pût corrompre les âmes, sont des écrivains comme les autres, ont les mêmes droits que les autres.

C'est ce que je disais à un de mes confrères de province qui me demandait pourquoi je m'étais présenté à la députation et pourquoi je me présentais à l'Académie:

Oui, mon cher confrère, j'ai été député et j'ai été aussi heureux de l'être que j'ai été heureux de ne plus l'être.

Je l'ai été parce que si je ne l'avais pas été j'aurais entendu toute ma vie cette phrase toujours la même: " Ces doctrines qui n'ont jamais osé s'affirmer devant les électeurs dans un collège électoral... Ces idées qui ont si peu d'écho dans le pays qu'elles n'ont jamais pu franchir le seuil du Parlement... »

Je me présente à l'Académie parce qiie je veux fournir aux catholiques l'occasion de s'honorer eux-mêmes en votant pour un écrivain qui a pu, parfois, les égratigner dans la pofémique, mais qui a défendu toute sa vie la cause du Christ et de la Patrie, pour un écrivain qui a autant de talent que ceux qui ont toujours blasphémé.

Quoi qu'il en soit, il était de simple bienséance d'accomplir les rites académiques et de mes visites j'ai rapporté des impressions que je vous communique.

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