L'ŒUVRE DES CERCLES CATHOLIQUES
L'œuvre des cercles ouvriers avait soulevé jadis un immense enthousiasme dans les milieux aristocratiques et conservateurs.
Au lendemain de la Commune, c'était un spectacle qui ne manquait pas de grandeur que de voir un officier, qui avait été un des glorieux combattants des batailles de Metz, un homme qui avait, comme Albert de Mun, le prestige de l'éloquence et le charme personnel, tendre la main aux prolétaires et les convier à s'unir à lui dans une œuvre de réconciliation nationale.
L'œuvre des cercles a été emportée comme le reste dans la débâcle et les catholiques, après avoir peut-être trop espéré dans un Socialisme chrétien, assez vague et assez mal défini, se désintéressent peut-être trop du petit groupe d'ouvriers qui sont demeurés chrétiens, tandis que leurs camarades se faisaient tous socialistes... Ils semblent vraiment dire trop brutalement aux ouvriers chrétiens:
« C'était bon quand c'était une affaire de mode, quand nous espérions avoir trouvé le moyen de résoudre la question sociale avec des discours et des phrases; maintenant, c'est fini. Bonsoir! »
Albert de Mun a conscience, sans doute,
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d'avoir fait son devoir, d'avoir essayé de faire quelque cliose.
Les Cochin sont fort riches ; le père de Denys Cochin a aidé les cercles commençants. Le lils qui, d'ailleurs, doit être assailli de demandes et obligé de suffire à beaucoup de charges, n'a pu rien faire cette fois.
Quant aux gens du monde qui voulaient bien jadis combattre le Capitalisme, tout en gardant leurs capitaux, ils ont depuis longtemps disparu.
De cette œuvre des Cercles qui, jadis, fit une certaine figure dans la vie contemporaine, il restait le Cercle ouvrier de Montparnasse.
Il était avant que l'œuvre des Cercles catholiques ne fût et il lui a survécu. Fondé par M. Maignan, qui a été un grand ami du peuple, il avait conservé les traditions des premiers temps.
Les ouvriers qui, dans ce milieu familial, avaient passé tant d'heures charmantes, n'avaient pas désappris le chemin du Cercle alors même que par le mariage, ils s'étaient créé un nouveau foyer, ils envoyaient là leurs enfants pour les préserver des entraînements du cabaret ou du syndicat révolutionnaire.
Le Cercle avait même un journal.
Mon Dieu, ce n'était pas un journal que l'on pût lire avec fruit pour connaître les secrets de la diplomatie, savoir d'avance comment se dénouera la crise balkanique ou quel sera le successeur de Carré à l'Opéra Comique.
Non. c'était un petit journal de rien du tout, un bulletin dont l'abonnement coûtait deux francs par an et dans lequel les camarades en voyage souhaitaient le bonjour aux amis et s'encourageaient à aimer le Christ.
Je recevais ce Courrier de Montparnasse, car si les princes de l'Eglise ont toujours craint de faire germer l'orgueil dans mon cœur en me témoignant trop de sympathie, les humbles prêtres et chrétiens du peuple m'ont toujours prodigué des marques de leur afïection.
C'est dans le Courrier de Montparnasse que j'ai appris le mallieur qui avait frappé les ouvriers du Cercle. En venant un jour se réjouir ensemble après avoir prié en commun, ils avaient aperçu des affiches.
C'était Ménage qui opérait et qui annonçait la vente du cercle sur une mise à prix de 250.000 francs.
Bref, les malheureux ouvriers furent expulsés et la maison fut vendue pour 298.000 francs et démolie pour faire place à un immeuble de rapport.
La maison dans laquelle M. Maignan installa le premier cercle appartenait aux Frères de Saint-Vincent de Paul. Elle leur appartenait, je ne dirai pas aussi légitimement que les magnifiques hôtels du quartier Monceau ou de l'avenue du Bois de Boulogne appartiennent aux grands Juifs qui les occupent. Les grands Juifs de la Finance, dont les pères sont arrivés pieds nus chez nous, ont, pour la plupart, volé ce qu'ils possèdent ou l'ont acquis par des spéculations malpropres. Les Frères de Saint- Vincent de Paul possédaient leur maison le plus honnêtement du monde, comme le paysan possède sa chaumière et son champ.
Dès 1895, d'ailleurs, c'est-à-dire bien avant Waldeck et Combes, une société civile avait été formée. Par une fatale confiance dans la loyauté d'un gouvernement que personne ne veut jamais croire aussi ignoble qu'il l'est en réalité, deux Frères ne virent rien de mal à laisser figurer leurs noms dans cette société civile.
C'en fût assez pour que Ménage mît la main sur la maison, avec la complicité d'une magistrature qui a dépassé en turpitudes tout ce que l'on peut imaginer.
Les juges d'Amiens, devant lesquels les Frères avaient un procès exactement semblable, refusèrent de se prêter à cet acte monstrueux, mais les magistrats de Paris, non seulement s'3' prêtèrent, mais s'y donnèrent avec allégresse.
Dans une lettre que m'écrivait un des mem-
bres du cercle, il me disait de quelle tristesse leurs cœurs à tous avaient été étreints quand, dans leur dernière réunion, ils avaient vu les acquéreurs qui ne se gênaient pas et qui venaient examiner déjà les transformations que l'on pourrait faire subir au Cercle.
On installera là, peut-être, un cinématographe, peut-être un beuglant, on y chantera 17/jteniationale et la Franc-Maçoiinerie en sera ravie jusqu'à l'heure du châtiment.
Il y a quelque temps, je recevais la visite d'un bon radical de mon voisinage, qui se présentait aux élections et qui me' disait: « Le Socialisme n'est pas dangereux, je n'ai pas de craintes de ce côté. »
Je lui répondis: « Comptez là-dessus, mon vieux, et buvez de l'eau. Ce n'est pas au point de vue religieux que je vous parle, c'est comme sociologue. La violation du principe de la propriété envers les malheureux catholiques autorise d'avance tous les actes du collectivisme; elle rend impossible toute objection et la réfute d'avance. «
Mon A'isiteur ne savait pas au juste ce que c'est qu'un sociologue, mais il pensait tout de même que ce devait être quelque chose de distingué et de bien porté.
Ce qui frappe, en effet, chez le bourgeois radical et franc-maçon actuel, c'est qu'il est ignorant de tout et qu'il n'a pas même l'air de se douter des conséquences de ce qu'il fait.
Mon interlocuteur, qui était un homme intelligent et qui avait une magnifique fortune, me disait quand je lui parlais du Code civil:
« Enfin, puisque le Code civil avait donné ces biens aux religieux, il pouvait les leur reprendre. »
— Je ne vous ai pas dit du tout que le Code civil avait donné ces biens aux religieux; je vous ai dit qu'ils avaient acquis ces biens sous le régime du Code civil, ces biens ont été achetés aussi légitimement, aussi régulièrement, aussi légalement que le dernier immeuble dont
VOUS avez fait l'acquisition et, par conséquent, les Collectivistes pourront très logiquement vous répondre: « En confisquant ce qui vous appartient, nous ne faisons que ce que vous avez fait aux autres qui possédaient, en vertu du nouveau droit, du droit né après la Révolution. »
C'est une personne de son entourage qui avait décidé l'acquéreur qui, naturellement, était Franc-Maçon, à jeter bas la pauvre bâtisse. Cette personne fut prise de honte devant l'ignominie de cette spoliation légale à laquelle elle avait contribué; elle eut peur des sentences de l'Eglise, sentit la malédiction planer sur elle et sur les siens et ne voulut pas que l'on bâtit.
Vous voyez tout ce qu'il y avait dans cette histoire du Milliard des Congrégations qui fut, dès qu'on la connut un peu, une source inépuisahle de récits attendrissants et curieux où l'âme humaine s'est racontée et est apparue sous les aspects les plus différents.
Vous touchez une fois de plus du doigt l'abjection de ce gouvernement de Francs-Maçons et de Juifs.
« Les Antisémites... L'Antisémitisme... Le retour à la barbarie... Menacer la propriété de M. le baron de Rothschild... dépouiller les Juifs... Autant crier tout de suite: « Vive Philippe-le-Bel! »
A ces pensées, Rouanet, qui est collectiviste, frémissait d'horreur à la tribune et il frémissait supérieurement comme s'il avait été agité d'un trouble dont il n'était pas le maître.
Dépouiller les religieux, qui sont des citoyens français comme les autres et qui ont cédé leur maison à de pauvres ouvriers pour s'}' reposer le dimanche et se livrer à d'innocentes distractions, à la bonne heure, voilà la vraie civilisation!
— Regardez donc cette silhouette grotesque qui se profile à l'horizon,
- — Parfaitement.
— C'est Léon Bourgeois, c'est lui qui a dit:
lo SUR LE CHEMIN DE LA VIE
« Le mérite de la France républicaine sera d'avoir fondé l'empire du Droit. «
Quoi qu'il en soit, les braves ouvriers n'en étaient pas moins dehors et ils en éprouvaient du chagrin.
C'est ici que le document social s'offre encore à nous à un autre point de vue.
L'abbé Piché s'en alla visiter les locaux, parfois en compagnie d'un avocat que la Fortune n'avait pas favorisé de ses dons. Un jour une maison leur parut aménagée à souhait pour leur œuvre.
— Il faut acheter tout de suite, dit l'avocat.
— Avec quoi?
— Achetez quand même.
L'avocat hypothéqua une chétive propriété qu'il avait à la campagne. Un serrurier aida à compléter la somme. Et voilà les ouvriers chrétiens réinstallés jusqu'à ce qu'un nouveau Ménage vienne les exproprier au nom de la République démocratique et amie des travailleurs, quand ils travaillent dans nos poches comme les financiers.
Quant à l'abbé Piché, il fut dans la joie. Il a été reçu par le Pape qui l'a retenu près d'une demi-heure, ce qui n'est pas ordinaire, et qui lui a parlé avec émotion et bonté des ouvriers. En rappelant cet entretien, l'abbé Piché est comme transfiguré.
C'est un homme, déjà d'un certain âge, plein de verdeur et d'activité, animé d'un zèle apostolique infatigable. Vous pouvez être convaincus d'avance qu'il ne partage pas les idées de l'abbé Loisy. Il enseigne, au contraire, aux ouvriers que le Fils du Charpentier était le Fils de Dieu et qu'il avait voulu, en naissant parmi les plus pauvres et en travaillant lui-même, honorer la Pauvreté et le Travail manuel. Volontiers il répéterait ce que disait Bossuet dans la belle familiarité de son langage:
« Charpentiers, vous pouvez vous réjouir, Jésus est de votre corps; et Ton montrait encore
dans son Eglise naissante les charrues qu'il avait faites de ses mains. »
Après tout, exégèse veut dire explication. L'explication n'est pas toujours dans les textes, elle est parfois dans les œuvres. Quelle plus éloquente explication de l'éternité de l'Eglise que le spectacle de ces œuvres abandonnées par les heureux de la terre et qui se maintiennent, survivent ou renaissent par le dévouement des modestes et des humbles?