‹ Sur le chemin de la vie (souvenirs). Portrait de l'auteurChapitre 32 sur 47 · MARCEL PREVOST · texte numérisé non relu

MARCEL PREVOST

M. Marcel Prévost aurait bien tort de supposer que j'aie quelque sentiment d'hostilité personnelle contre lui. Sans être un psychologue de premier ordre, M, Marcel Prévost l'est assez pour ne pas douter que ses amis ne m'aient envoyé, dès le premier jour, les renseignements qui auraient pu m'ètre utiles si j'avais eu l'intention de lui être désagréable.

Si la candidature et l'élection de M. Marcel Prévost m'intéressent particulièrement, c'est qu'elles représentent à la fois une date et un aspect curieux de la vie sociale actuelle, observés chez les élites intellectuelles.

Il n'est douteux pour personne que l'Affaire Dreyfus, la victoire des Juifs dans l'affaire Dreyfus, n'aient marqué une phase décisive dans la décadence française.

George Sorel a eu raison d'appeler son petit livre plein d'idées: La Révolution dreijfusiennr. Sans parler de Gohier, beaucoup qui furent dreyfusards, reconnaissent aujourd'hui qu'ils ont été roulés par Israël et victimes de la plus affreuse mystification.

Il n'est pas douteux davantage que Marcel Prévost n'ait été un des plus ardents ouvriers de la campagne dreyfusarde. Il a écrit sur le procès de Rennes vingt-trois articles dans le New-York Herald; il a écrit des articles tellement injurieux pour l'armée et pour la France que les Américains eux-mêmes, chez lesquels

les Juifs, si puissants aux Etats-Unis, avaient organisé un mouvement en faveur de Dreyfus, en ont été dégoûtés et écœurés.

A la suite de la lettre d'un Français indigné qui avait protesté dans le Neiv-York Herald, un américain écrivait au journal à la date du 20 août 1899:

Permettez-moi, au nom d'un grand nombre d'Américains pas dreyfusards, de remercier M. Marchand de la lettre énergique où il exprime les sentiments des lecteurs du » Herald » qui ont été dégoûtés des articles de M. Marcel Prévost.

Nous sommes obligés de supporter les insultes que Marcel Prévost adresse aux officiers français de toute façon, que nous aj'ons au moins le droit de dire le contraire.

Est-il possible d'imaginer un article aussi méprisant que celui où Marcel Prévost cherche à ridiculiser le général Mercier en disant qu'il a la voix et la figure d'une vieille femme, crime horrible? Peut-on croire que les généraux qui ont fidèlement servi leur pays pendant quarante ans, soient capables de se vendre à un complot pour la condamnation d'un Juif quand ils n'ont eu qu'à signer un ordre pour l'envoyer hors du pays?

En tout cas, que Dreyfus soit coupable ou non, un oiseau comme Marcel Prévost qui cherche à ridiculiser son propre pays en essayant de déshonorer l'armée de sa patrie... et cela presque chez des étrangers, n'est pas une figure agréable à contempler.

M. Irving.

Est-ce donc que les Dreyfusards, victorieux, et en majorité à l'Académie, ont imposé de force J'écrivain qui les avait servis?

Rien n'est moins exact. Marcel Prévost a été nommé avec l'appui des voix catholiques. Les catholiques ont été fort aimables et fort polis avec moi, mais quand la politesse a été faite, ils se sont reportés non sur Boutroux, mais sur Marcel Prévost.

Les chiffres du dernier scrutin le démontrent jusqu'à l'évidence. Trois académiciens

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m'ont été fidèles: Barrés, j'en suis sûr, René Bazin et, je crois, Bourget.

Les autres voix ne sont pas allées à Boutroux, candidat un peu crépusculaire, mais qui n'avait pas pris parti ouvertement pour le Traître et qui avait publié sur Pascal quelques travaux estimables.

Boutroux avait eu 7 voix au début, il en a eu 8 au dernier tour. Cette voix est probablement celle d'un des trois partisans de Lenôtre qui se sera détaché pour aider Boutroux à méditer avec Pascal et à répéter: « Le silence de ces espaces immenses m'épouvante ».

Avant l'élection, l'excellent Père Du Lac avait fait campagne pour Prévost et, comme on sait, il le félicita le jour même, sans avoir une pensée pour moi qui avais toujours défendu les Jésuites au nom de la liberté, qui avais été caricaturé en Basile sur tous les murs, accusé d'avoir touché un million du Gesu et accablé des épithètes les plus désagréables.

Comment les catholiques ont-ils de ces idéeslà? Comment ces idées se génèrent-elles dans leur cerveau? D'où tirent-ils ces idées? C'est un phénomène que j'ai toujours essayé de comprendre sans pouvoir y arriver.

Voilà un homme, comme le Père Du Lac, qui était né riche, qui, somme toute, s'est dévoué pour sa cause. Il aurait dû être atteint plus douloureusement qu'un autre par l'Affaire Dreyfus, qui ruinait l'œuvre patiemment poursuivie pendant quarante ans par les Jésuites, la mainmise sur les officiers de l'armée. Sans croire ce menteur de Reinach qui nous montre le Père Du Lac n'ayant qu'un livre sur sa table de travail: VAnniiaire de l'Armée, il est incontestable que la Compagnie de Jésus, et le Père Du Lac surtout, étaient fiers, et légitimement fiers, du nombre d'anciens élèves des Pères qui figuraient dans l'armée.

Ceci, le Père Du Lac me l'a dit cent fois.

Il n'en est pas moins vrai que le Père Du Lac travaillait, intriguaillait, disons le mot, pour Tels

lection du Dreyfusard. Je l'ai entendu à travers les murailles marcher avec « ces chaussures feutrées » dont parle Saint-Simon.

Sans l'avoir demandé à de Mun, et sans qu'il me l'ait dit, je suis convaincu qu'Albert de Mun a voté pour moi au premier tour, mais à moi qui connais ses lelations d'étroite amitié avec le Père Du Lac, on ne m'ôtera jamais de l'idée qu'il ait voté pour Marcel Prévost.

Cela veut dire que le vaillant soldat de Metz a voté pour un homme qui a été particulièrement féroce et odieux pour le général Mercier, qui fut aussi un des combattants de Metz.

Ceux des catholiques qui ont voté pour Marcel Prévost ont donc voté uniquement pour le champion du Dreyfusisme. Ce serait leur faire injure, en effet, que d'admettre qu'ils ont voté pour l'auteur des Demi-Vierges.

J'ai eu la curiosité de relire ce volume et je reconnais que je n'ai pas employé l'expression juste en disant qu'il était obscène. Il est pire; il est d'une perversité plus savante, plus raffinée et plus dangereuse que les grosses pornographies de Zola.

Je voudrais bien vous expliauer ce que c'est que les demi-vierges, mais, ma foi, je ne sais comment m'y prendre. Les demi-vierges, ce sont des jeunes filles, du meilleur monde, naturellement, à ce que dit l'auteur, qui ont des amants sans en avoir, qui ne veulent épouser que des gens riches, mais qui s'instruisent en attendant et ipréparent des surprises pour l'alcôve conjugale.

Sérieusement, n'insistez pas. Si vous tenez à avoir l'explication de tout, adressez-vous à de Mun. C'est un Père de l'Eglise, lui; il a le droit de parler; moi je ne suis qu'un humble fils de cette Eglise et je suis un fils un peu ahuri parfois. Les lecteurs me disent: «Nous avons besoin de savoir la vérité; éclairez l'opinion, racontez ce qui se passe. » Quand j'ouvre la bouche on me dit: «Fi! vous êtes shoking, nous n'aurions pas attendu cela de vous! »

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Quoi qu'il en soit, Maud de Rouvres, une jeune fille de la plus haute aristocratie, aime, en demi-vierge, Julien de Suberceau, un charmant et brillant aventurier qu'elle ne peut épouser puisqu'il n'a pas d'argent. Elle va le voir dans sa garçonnière; elle le reçoit dans sa chambre à coucher.

Maxime de Chantel est violemment épris de Maud; c'est un gentilhomme fort riche; il est le mari rêvé. Maud dit à Suberceau: « Ne crie pas. Laisse-moi épouser Chantel. Alors je serai toute à toi et je t'aiderai à faire ta vie tout en ayant fait la mienne ».

Permettez-moi de m'interrompre une minute. La séance est commencée. L'académicien chargé de recevoir le nouvel élu a pris la parole. Je désire entendre l'exorde.

En commençant, vous rappeliez, monsieur, le mot du doge de Gênes à Versailles: « Ce qui m'étonne le plus ici, c'est de m'y voir. » Permettezmoi de vous dire, monsieur, que votre étonnement témoigne de trop de modestie. Vous n'avez pas à vous étonner d'être ici, monsieur, vous y étiez attendu. Vous y étiez annoncé d'avance par vos œuvres.

Si l'Académie apprécie l'éclat de la forme et l'originalité des idées, elle se souvient, avec un juste orgueil, qu'elle fait partie des traditions françaises, qu'elle représente ce qui a toujours fait la gloire de la France: le respect de l'Armée et l'amour de la Famille. Ces deux cultes ne se confondent-ils pas entre eux? C'est parce que la famille fut toujours honorée en France que les fils, sortis de j;es familles estimées de tous, furent vaillants et que les jeunes filles entrées chastes dans des foyers nouveaux, y furent les mères de tant de héros. »

C'est très bien écrit.

Le petit couplet sur l'Armée, c'est pour le giénéral Mercier, que M. Marcel Prévost et ses amis voulaient envoj^er au bagne.

Je me souviens encore d'avoir entendu le vieux général me racontant, dans la simplicité

d'une causerie dans mon cabinet, comment avait commencé l'épisode qui devait l'exposer à tant d'outrages. Le général recevait quelques minutes le colonel Sandherr, trois fois par semaine, avant d'aller au Conseil. Un matin, Sandherr arrive sans être appelé, présente au ministre les résultats d'une enquête.

— Comme c'est particulièrement grave, mon général, j'ai tenu à vous demander ce qu'il fallait faire.

— Faites votre devoir, répondit Mercier. Le couplet sur la Famille, c'est pour les

Demi-Vierges.

Vous voudriez savoir comment ces Demi- Vierges finissent?

Maxime de Chantel est tellement assailli de lettres sur Maud qu'il veut avoir une explication avec Julien de Suberceau. Suberceau fait comprendre a Chantel que Maud est sa maîtresse ou du moins sa demi-maitresse. Chantel, s'enfuit en province avec une précipitation que l'on devine. Le mariage est rompu.

Maud cravache Suberceau et se prépare à devenir la maîtresse du Juif Aaron, qui est marié, mais qui lui a fait des propositions magnifiques.

Suberceau, qui aime décidément Maud, revient et déclare à la demi-vierge qu'il ne peut pas vivre sans elle et que, si elle -le repousse, il se tuera.

— Tuez-vous, répond froidement la demivierge.

Suberceau se tue.

Les élites intellectuelles et sociales ne prennent pas au sérieux les belles phrases qu'elles débitent sur le patriotisme, la famille, le culte de l'armée. La meilleure preuve c'est qu'elles accordent les plus hautes récompenses à ceux qui, par leurs oeuvres, ont contribué à détruire ces sentiments dans les cœurs.

Comment voulez-vous que ces élites, ces Autorités sociales, comme on disait autrefois, exercent une influence sur Populo, avec des

mots auxquels elles ne croient plus? Le peuple sait tellement à quoi s'en tenir qu'il ne répond même pas lorsqu'on aborde ces questions ou qu'il répond par un grognement...

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