MES VISITES
EMILE OLLIYIER
Ces visites académiques n'ont nullement le ton de sollicitation que les badauds leur supposent. C'est un rite de courtoisie et de politesse qui a vraiment sa raison d'être. C'est ce que nous disions avec Paul Hervieu.
Paul Hervieu est tout à fait l'homme du monde juif; il est le chef du parti dreyfusard à l'Académie.
Je savais parfaitement qu'il aimerait mieux voter pour Dreyfus, pour Ullmo, pour Marix ou pour Dupont-Dreyfus, que de voter pojr moi.
Il fallait pourtant trouver un thème de conversation d'un quart d'heure; nous avons parlé de l'élégance classique de ce rite des visites, des heures charmantes que nous avions passées jadis chez Alphonse Daudet à Champrosay. Nous nous sommes rappelé la dernière fois que nous nous étions rencontrés. C'était, il y a douze ans, dans le passage Choiseul, ce qui prouve que nous avons de la mémoire tous les deux. Il a été très bien, d'ailleurs, et moi aussi.
Il aurait eu un mouvement de mépris si je lui avais dit:
— Puis-je espérer, mon cher confrère, qu'à l'occasion...
J'avoue que j'aurais éprouvé le même sentiment s'il m'avait dit:
— Comptez sur moi, mon cher confrère.
Je ne vous cache pas que l'artiste qui est en moi a eu d'agréables moments dans ces visites qui, par leur caractère officiel, n'ont rien de confidentiel dans les conversations.
II est des visites que je désirais faire, que j'étais heureux d'avoir un motif pour faire.
Ma visite à Emile Ollivier m'a laissé une profonde impression.
L'avant-dernière fois que je l'avais vu, il revenait en habit doré de ministre de la séance d'ouTerture des Chambres et montait l'escalier du ministère de la Justice avec Mme Ollivier, très jeune et toute en rose.
La dernière fois, c'était le jour de la fausse nouvelle de la prise de Landau, où les Juifs avaient réussi un si magnifique coup de Bourse.
La politique faisait sa réapparition sur le Forum. La foule hurlait sur la place Vendôme et réclamait Emile Ollivier. Ollivier s'avança sur le balcon, mais sa voix ne portait pas de si haut, il parla d'une fenêtre placée un peu plus bas. Quelques mois après, la Colonne devait être renversée sur un lit de fumier et le drapeau tricolore jeté en bas par Je Juif Simon Mayer, sur cette place occupée par les Fédérés.
Après tant d'années, je revoyais ce vieillard de 84 ans dans son petit jardinet de Passy, nu moment où il venait de démontrer, dans la Revue des Deux-Mondes, qu'il avait tout fait pour empêcher cette guerre et que d'autres que lui étaient responsables de tant de désastres.
En allant chez Emile Ollivier, je me rappelais un magasin à l'angle de la rue des Petits- Champs et de la rue d'Antin, devant lequel je passais pour aller à la Liberté, et où l'on voyait étalées aux vitrines les innombrables caricatures du siège: la Ménagerie-Impériale: Emile Ollivier, Leboeuf, Rouher, Frossard, en
serpent, en oie, en âne, en dindon et en chien couchant.
Encore une fois, il est maintenant démontré qu'Emile Ollivier a tout fait pour éviter la guerre. De Mun le reconnaît lui-même,
L'homme qui a gardé toute sa vie, comme un trait empoisonné, cette épithète de cœur léger, et qui a supporté quarante ans d'une effroyable impopularité, n'en veut à personne de ce qu'on a écrit sur lui, des outrages et des malédictions qui ont plu sur sa tête.
Je lui disais, d'ailleurs, que, sous ce rapport, il avait raison.
« Si vous aviez été comme nous, en train de manger du rat dans une ville assiégée où les vieillards mouraient faute de feu et les enfants faute de lait, tandis que s'écroulait avec un fracas sinistre l'illusion collective de grandeur qui était celle de tous les Français avant 1870, vous auriez pensé et écrit les mêmes choses que nous. »
Emile Ollivier en convenait, du reste, car c'était vraiment un ancêtre très bon et très simple.
J'ai noté en rentrant chez moi mon entrevue avec ce vieillard chargé d'années dont l'intelligence était encore merveilleusement lucide comme celle de Freycinet, qui, dans la conversation, cependant, remue des idées moins hautes et moins profondes que celles d'Emile Ollivier.
A travers tous ces événements, on voit apparaître le Destin, la Fatalité.
Digitiis Dei est hic est, autant qu'il m'en souvient, le mot qui résumait le livre de Freycinet sur la Défense Nationale. Dieu à certains jours se détourne des nations qui ont abusé des dons les plus précieux ou dont l'évolution dans le monde est terminée.
En 1870, comme au moment de la Révolution dreyfusienne, c'est l'armée qui nous a manqué.
Je le disais encore à Emile Ollivier:
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« Au fond, ce qui nous a perdus, ce n'est pas tant les erreurs de notre diplomatie ou la précipitation d'une déclaration de guerre voulue par l'Allemagne, c'est l'absence d'une caste militaire ayant une valeur intellectuelle à la hauteur des"^ événements.
« Les généraux de Metz ont été des héros, nul ne le conteste, mais chez aucun d'eux, vous n'apercevrez l'ombre d'un cerveau. On peut le dire aujourd'hui : est-il possible d'imaginer rien de comparable comme faiblesse morale et mentale à la débilité de volonté de ces maréchaux, égaux en grade à Bazaine, qui constatent que Bazaine trahit la France, qu'il prépare la capitulation, qui voient chaque jour la date de la capitulation se rapprocher et qui ne prennent pas sur eux de faire un effort suprême pour empêcher la catastrophe.
« Après la guerre personne n'avait aucun doute à ce sujet. Que fallait-il faire cependant? Dire la vérité à ce pays qui avait besoin avant tout, d'être remonté et réconforté? Nous ne l'avons pas pensé et nous avons magnifié et glorifié des hommes que nous jugions invraisemblablement médiocres, nous avons reconstitué la légende. »
— Et vous avez bien fait.
« Le résultat a été le même au moment de l'Affaire Dreyfus. Faute d'un effort intellectuel, d'une seconde de volonté, ces héros avaient laissé capituler la plus belle armée qu'ait eue la France. Au moment de l'Affaire Dreyfus, ils ont capitulé devant une poignée de Juifs. Tls s'étaient laissé emmener en Allemagne dans des wagons à bestiaux; ils se sont laissé mettre dans le tombereau à ordures des Dreyfusards et des insulteurs cosmopolites... Le peuple de Paris qui, comme toutes les foules, a l'instinct du salut lorsque les sophistes ne l'ont pas égaré, appelait les chefs militaires et les acclamait pour les faire marcher. Les chefs militaires n'ont pas voulu marcher et le peuple en est devenu antimilitariste.
« Votre histoire a été la nôtre. »
— C'est un peu vrai, disait doucement Emile OUivier. Lebœuf seul était un homme de valeur. J'ai YU des généraux très glorieux assister au Conseil à quelques délibérations pour arrêter un plan général; ils avaient peine à indiquer de leurs doigts tâtonnants certaines localités sur la carte... Ils ont vraiment conduit cette Affaire Dreyfus en dépit du bon sens.
Ce que pense Emile Ollivier, de Mun l'a dit sous une autre forme et certains articles, certains souvenirs du siège de Metz indiquent qu'un jour, un jour très lointain, on lira peutêtre un Journal exact de cette capitulation qui, en réalité, reste encore incompréhensible.
Ce qui n'est pas douteux, c'est que ce soient la volonté et l'intelligence qui aient fait défaut à des soldats personnellement très braves. Si l'Empire romain a duré quatre cents ans, il l'a dû à la force qui survivait dans les légions.
Certains empereurs étaient aussi stupides et plus extravagants, plus excentriques dans leur démence que les hommes qui nous gouvernent. Le Sénat romain était aussi servile et aussi corrompu que notre Parlement. Le salut venait des légions qui intervenaient quand le délire allait trop loin.
Quoi qu'il en soit, ces évocations des événements de 1870. ont un caractère particulier. Beaucoup de ceux qui ont joué un rôle dans ces heures qui déjà appartiennent au domaine de l'Histoire, sont encore vivants.
L'Impératrice et Emile Ollivier ont eu quatre-vingt-quatre ans à peu près ensemble. L'Impératrice ne savait même pas ce que disait d'elle Emile Ollivier.
Un de nos confrères s'était adressé à Franceschi Piétri pour faire demander par lui à l'Impératrice ce qu'elle pensait de ce que l'ancien ministre de l'Empire avait écrit sur son rôle en 1870. M. Franceschi Piétri qui accompagne la souveraine déchue avec beaucoup de
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dévouement, répondit que l'Impératrice avait entrepris un grand voyage et qu'on ne lui montrait rien de ce qui pouvait la troubler.
On songe que, sans être encore un macrobite, on a vu passer dans sa daumont, rayonnante de beauté et d'élégance, cette vieille dame que tant de douleurs ont frappée et qui était constamment hantée au milieu de ses splendeurs et de ses triomphes, par la terreur d'avoir le sort de Marie-Antoinette.
Tout cela forme un ensemble saisissant et bizarre de visions de jeunesse, d'éclat, de gaieté et de visions de drame, d'horreur et de sang.
En causant avec Emile Ollivier, je pensais à Bismarck et mon esprit allait de ce jardinet de Passy aux grands chênes de Warzin.
L'ancien ministre, revenu un peu souffrant du Midi, était allongé sur un rocking-chair et on lui avait mis son pardessus sur les épaules pour éviter qu'il ne prit froid.
En parlant, le vieillard faisait involontairement le geste classique de l'orateur; il levait et étendait le bras, pour appuyer ses paroles.
Le pardessus glissait des épaules, et chaque fois Mme Ollivier, avec une patience et une attention jamais lassées, replaçait le pardessus. C'était très touchant.
Je vécus là trois quarts d'heure dans l'Histoire, car ce grand vieillard, éloquent encore, me retint avec beaucoup de bonne grâce, à deux reprises, au moment où je voulais prendre congé.
Emile Ollivier m'avait, d'ailleurs, déclaré tout de suite qu'il avait promis sa voix à Marcel Prévost. Je pensais à part moi que c'était une singulière idée de sa part, mais je lui dis que cela m'était parfaitement égal et que je venais uniquem^t pour saluer un beau vaincu de la destinée, pour avoir des impressions.
Je le disais à Lemaître: « Il y a des moments où je désire être nommé, parce que cela prouverait que l'Académie n'est pas encore complè-
tement enjuivée, mais, très sincèrement, il y a des moments aussi où je souhaite de ne pas l'être pour pouvoir faire une jolie série de portraits ».