‹ Sur le chemin de la vie (souvenirs). Portrait de l'auteurChapitre 34 sur 47 · MELCHIOR DE VOGUE · texte numérisé non relu

MELCHIOR DE VOGUE

J'ai été péniblement surpris de la mort de Melchior de Vogiié, La dernière fois que je le vis, il était encore jeune d'allures, plein de force et de santé. Ma visite académique chez lui m'est restée comme un souvenir intéressant.

Il me dit en souriant:

— Vous ne sauriez croire avec quel plaisir j'ai appris votre entrée à la Chambre.

— Je le com])rends.

Pour goûter le charme de ce début de conversation, il faut vous dire ce que vous avez peutêtre oublié ou ce que vous n'avez peut-être jamais su, si vous avez l'heureux privilège d'être jeune.

Après les attentats anarchistes, et surtout après le chambricide de Vaillant, qui fut guillotiné pour un crime tout politique sans avoir tué ni même blessé sérieusement personne, tandis que Soleilland fut gracié pour avoir ignoblement mutilé une malheu<reuise enfan»t, la Chambre avait été prise d'une frénésie de répression. Elle avait voté ce qu'on a appelé les « lois scélérates ». La Droite, en cette circonstance, s'unit énergiquement au gouvernement.

Je trouvai cette attitude stupide et je dis à des Droitiers comme de Mun, comme Vogiié, comme quelques autres:

« Pourquoi vous livrez-vous ainsi à des dé-

monstrations dignes tout au plus des concierges exasfpérés de la Semaine de Mai, qui voulaient fusiller tout le monde sans jugement. Les républicains ont toujours glorifié l'assassinat d'Orsini. Les anarchistes appliquent leurs doctrines. »

J'avais tort de généraliser en parlant des concierges, car il en est qui sont très intelligents, qui lisent La Libre Parole et qui la comprejinent mieux que leurs maîtres. Je m'excuse de ce que j'ai écrit à ce sujet.

J'avais raison au point de vue philosophique et social. Quand on est de l'opposition et qu'on dépend de gens qui n'ont d'autre morale que la morale jacobine, on s'abstient de voter des lois qui suppriment toutes les garanties envers les accusés.

Comme je connais l'histoire des représentants d'anciennes familles mieux qu'ils ne la connaissent eux-mêmes, je citais à l'un des députés qui soutenaient le projet, M. Lévis-Mirepoix, je crois, ce fait qui prouvait l'iniquité d'un des articles de la loi qui rendait passible de poursuites quiconque aurait reçu des lettres d'anarchistes.

Pendant la Révolution, un des fils de Mme de Mirepoix avait émigré. La mère se désolait de ne pas avoir de nouvelles de ce fils qu'elle aimait tendrement. Un bon curé fut touché de cette douleur; il parvint à établir une correspondance avec l'émigré et il eut la joie de remettre à la mère des lettres de son fils. Le pauvre curé fut dénoncé; il eut le cou coupé. Il me semble qu'on le coupa aussi à la mère, mais je n'en suis pas sûr.

J'avais donc quelque raison de dire à ces gentilshommes:

« Quel besoin avez-vous de vous unir à des hommes qui sont généralement des chéquards et qui affirment que les grands ancêtres qui commettaient ces horreurs méritent des statues et qu'ils furent les régénérateurs de l'Humanité? Quand ces gens-là y trouveront leur intérêt.

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ils fraterniseront avec les anarchistes contre vous. »

L'aventure arriva, comme je l'avais dit, ce qui e^ advenu,' d'ailleurs, de beaucoup de choses dites par moi.

Quelques années après, Reinach, qui déclarait jadis que les anarchistes étaient hors la loi, conduisait les anarchistes à l'assaut de l'armée. Le père Loub^t, qui était le type du parfait bourgeois, assistait à la fête du Triomphe de la République avec une escorte d'anarchistes qui lui servait de garde prétorienne et qui agitaient autour de lui le drapeau noir. Que n'aurait-on pas fait pour Dreyfus?

Quoi qu'il en soit, je dis là-dessus ma façon de penser et même ma pensée sans la façon. Vogiié et quelques autres en eurent quelque amertume. Sans méchanceté, mais avec une pointe de malice. Vogué n'était pas fâché de me dire:

« Vous êtes entré à la Chambre comme moi et, somme toute, vous n'y avez pas fait plus que nous. »

— Pardon, mon cher confrère, je me suis fait expulser.

Vogiié d'ailleurs, savait qu'aucune animosité personnelle ne m'avait guidé et il n'ignorait pas quelle estime j'avais pour son talent.

Un peu plus tard, après avoir jugé un peu durement le rôle de député, j'écrivais sur les Morts qui parlent, un livre que je regarde comme un des livres remarquables de ce temps, un article qui avait été au cœur de l'auteur, car il en appréciait la sincérité.

Vogiié me le dit et il ajouta en me tendant une seconde fois la main: « Je n'ai pas besoin de vous dire que je vote pour vous. »

— Ma foi, lui répondis-je, cela me paraît tout naturel de votre part. i)u moment où il y a une Académie, elle est faite pour moi comme elle était faite pour vous, quoique nous ayons deux genres d'esprit absolument différents.

Melchior de Vogiié était, en effet, un vérî-

table écrivain. On Ta comparé bien souvent à Chateaubriand. Il avait comme lui l'éloquence, le secret des phrases magnifiques et fastueuses, le don des belles images, le sens de l'infini, des océans, des vastes horizons.

Le vague qui enveloppait parfois l'oeuvre de Chateaubriand comme un brouillard des mers armoricaines, était devenu chez Vogué je ne sais quoi de nébuleux impossible à analyser.

Chateaubriand avait une base dans la double foi chrétienne et monarchique à laquelle il resta toujours attaché, quels que fussent ses doutes antérieurs, car il sentait que cet ensemble d'idées lui constituait une personnalité bien nette, lui donnait une effigie très noble et très haute de serviteur des causes vaincues et des croyances attaquées de tous côtés.

Vogiié était tout à fait en l'air. Contemporain en imagination des premières civilisations de la terre, et vivant par la pensée dans des sociétés encore à naître, il était assis mélancoliquement sur des ruines pour y regarder des nuées.

L'immensité du monde le troublait visiblement. La complexité des questions qui s'agitent, la multiplicité des événements qui s'accomplissent, le spectacle de tant d'institutions antiques qui s'écroulent à la fois, faisaient de cet homme vibrant à tous les bruits un être curieux dans lequel il y avait du contemplatif, du penseur et du badaud qui s'intéresse à tout. Il était comme flottant, noyé, perdu au milieu de tout cela.

A force d'étudier les écrivains russes, Vogiié s'était adapté une âme slave. Avoir une âme différente du climat sous lequel on est né est toujours une chose douloureuse.

En voilà un qui n'était ni nationaliste, ni Libre Parole, ni Action Française.

Mes lecteurs, qui au fond m'aiment bien, me reprochent amicalement d'être trop découragé lorsque je constate, en philosophe épris de vérité, qu'un pays qui vit au milieu de la décom-

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position et de la pourriture sans pouvoir s'en arracher, est un pays malade.

J'aurais aimé que quelques-uns d'entre eux causent avec Vogiié. Celui-là ne paraissait pas avoir d'illusions sur le sort qui nous attend.

— La France vous paraît atteinte?

— - Comment voulez-vous qu'une nation qui ne fait plus d'enfants puisse résister à des nations qui, pour des fils de plus en plus nombreux, ont besoin de territoires nouveaux où puisse se développer l'activité des races débordantes de vitalité?

— Si les Juifs n'étaient pas là pour perpétuer l'état d'anarchie dont nous mourons, nous nous en tirerions peut-être.

— Les Juifs sont tout-puissants parce qu'ils correspondent à la situation, parce que c'est leur moment, parce qu'ils sont le microbe que la désagrégation actuelle doit aider à prospérer. D'ailleurs, cela peut durer plus longtemps qu'on ne croit.

Vogiié me citait alors le mot de Sorel: « Un grand pays ne disparaît pas, il se déclasse. » Voyez l'Espagne.

Et Vogué me déroulait pour l'avenir toutes sortes de perspectives lointaines. Il voyait les Américains devenir la race prépondérante en Europe et y faisant triompher un catholicisme qui serait un peu dans les idées de Léon XIII et de Mgr Ireland.

— Je crois qu'à cette époque le catholicisme sera bien affaibli et que les hommes se seront accoutumés à l'idée que les cieux sont vides.

— Pourquoi? Les questions religieuses n'ont rien à voir avec les transformations et les évolutions du Progrès humain.

— Sans doute, mais la France est née dans le miracle, elle a grandi par l'Eglise. Ce sont, comme on l'a dit bien souvent, les évêques qui ont fait la France. Le jour où la France aura disparu du rang des nations, le Catholicisme sera un peu atteint. La Franc-Maçonnerie, qui

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travaille à la liquidation de la France, le sait bien.

J'admirais la sérénité avec laquelle Vogiié envisageait ces éventualités. Lui et moi étions de vraie souche française. La famille de Vogiié figure dans l'Histoire de France depuis le onzième siècle; tous les Vogiié, et Melchior de Vogiié lui-même, ont brillamment servi la France. Les miens étaient des plébéiens; ils ont vécu d'une vie obscure de travailleurs et n'ont rien connu des honneurs de l'Ancien Régime. U semble, cependant, que nous tenions par des fibres plus profondes à ce que fut la vieille France et que, malgré les réflexions qu'inspire le prodigieux développement de tant de peuples et de races en mouvement pendant que nous restons immobiles, nous ne puissions nous faire à cette évidence que nous ne tenons plus la même place dans le monde.

Au moment de mon départ. Vogiié me montra sa demeure.

« Vous voyez, me dit-il, combien l'entrée est banale et laide... Rothschild n'en voudrait assurément pas. Maintenant, regardez, »

Et Vogiié me montra, non pas un beau jardin, mais une merveilleuse avenue de parc ou de forêt royale, un fragment d'allée de Versailles ou de Fontainebleau avec de grands arbres à droite et à gauche.

C'était comme le passé qui surgissait dans le logis de ce gentilhomme d'antique lignée, si moderne, trop moderne même, était-on presque tenté de dire, si ouvert à toutes les chimères, à toutes les rêveries, à toutes les nouveautés, à toutes les conceptions du modernisme...

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