‹ Sur le chemin de la vie (souvenirs). Portrait de l'auteurChapitre 35 sur 47 · PAUL BOURGET · texte numérisé non relu

PAUL BOURGET

J'ai pu apprendre, en mon voyage à travers les régions académiques, à mieux apprécier deux ou trois hommes.

Barrés, avec sa parole un peu rauque, son attitude réservée et froide, semble toujours, aux yeux de la foule, un dilettante d'ordre supérieur que rien n'émeut. Il a raison, d'ailleurs, de ne pas laisser son moi devenir la proie de toutes les camaraderies banales et de toutes les familiarités qui vous tapent sur le ventre.

Cet ami du cerveau plus que du cœur s'est révélé pour moi comme un être affectueiux et tendre. C'est lui qui est venu m'apprendre le résultat et il en était vraiment attristé, mille fois plus que moi qui n'étais pas attristé du tout.

Bourget, que l'on m'avait dépeint comme un homme très diplomate et très fin, pratiquant, avec une virtuosité sans égale, la politique de la vie, a été tout à fait exquis également. II est venu me voir, lui aussi pour parler de l'élection et je l'ai vu pleurer de l'échec de Mgr de Cabrières, dont il a été, il me semble, l'élève et qu'il aime de tout son cœur.

Bourget a été, je crois, un des trois fidèles qiii ont persisté à voter pour moi après le premier tour de scrutin. .le dis: « Je crois » parce que sur le nom de ce troisième on n'est pas d'accord. En tous cas il y a Barrés et Bazin, ce simple, ce doux, ce charmant René Bazin.

Je n'avais jamais vu René Bazin de ma vie. Je n'avais jamais eu l'occasion de parler de ses livres. Quand nous eûmes causé cinq minutes, il semblait que nous fussioms amis depuis vingt ans.

Ce sont là des impressions bonnes et rafraîchissantes qui valent la tournée.

Il y avait du courage à être des trois. Les académiciens catholiques ont été très bien au moment de cette élection. Ils ont compris que leur devoir absolu était de voter pour moi et ce devoir ils l'ont accompli.

Une fois le résultat du premier scrutin proclamé, ils se sont sentis allégés d'un poids. Ils m'avaient fait un admirable accueil, ils m'avaient félicité de mon talent et de mon énergie; mais tout a une fin. Et ils se disaieint: « Nous l'avons vu. Nous sommes contents de l'avoir vu, mais nous l'avons assez vu; il nous gênerait considérablement ici. Maintenant que nous avons fait notre devoir, nous alloms voter pour Marcel Prévost. »

« La pourriture morale de la jeunesse par les livres obscènes... Cette pauvre armée! dans quel état est-elle tombée depuis l'Affaire Dreyfus!... Quel spectacle que celui d'un peuple qui roule à l'abîme!... Quels criminels que ceux qui ont travaillé à ce résultat!... »

Tels sont les propos habituels de tous ceux qui ont voté pour Marcel Prévost, c'est-à-dire qui lui ont accordé la plus haute récompense que puissent accorder les hommes qui représentent l'élite du pays pensant.

De Mun a certainement voté pour Marcel Prévost. Il a voté parce que le Père Du Lac le lui a demandé et beaucoup de catholiques ont fait de même parmi ceux qui s'indignent le plus de la propagande antimilitariste et de l'influence malsaine de certains livres scolaires.

La voilà, la pièce saisissante, émouvante, terrible de vérité, qu'il faudrait faire, le contraste entre la réprobation qu'on témoigne à certains actes et la complaisance que l'on a pour ceux

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qui les commettent. La voilà bien l'adoration du simulacre!

Je n'ai pas vu La Barricade de Bourget, mais je ne crois pas que ce soit lui qui écrive la pièce dont je parle.

Dire ceci n'est point diminuer le mérite de l'homme de grand talent que j'ai trouvé si aimable et si juste jour moi.

Le mérite de Bourget et ce qui assure son très légitime succès est d'être à la fois un penseur très élevé, très sincèrement dévoué au devoir social que l'écrivain doit remplir, très frappé des dangers qui menacent la société actuelle et d'être aussi un homme de son temps.

Il pactise avec toutes les illusions sur euxmêmes où se plaisent les conservateurs contemporains et ne leur dit pas les vérités brutales qui les troubleraient.

Le tempérament même de l'écrivain s'adapte admirablement avec la place qu'il s'est faite dans les lettres. Comme romancier, il apparaît comme une personnalité intermédiaire entre Balzac et Alphonse Daudet.

Ce n'est pas un visionnaire, un évocateur, un démiurge comme Balzac, qui semble avoir créé dans une hallucination un monde qui a été rêvé avant de devenir une réalité, car beaucoup d'hommes ont été ce qu'ils ont été parce qu'ils voulaient être des hommes de Balzac.

Comme écrivain social, Bourget est supérieur à Alphonse Daudet qui, ainsi qu'il me le disait souvent, détestait les théories et les idées générales. En revanche, Bourget n'a pas, comme Daudet, cette passion aiguë, âpre, presque cruelle, pour la vérité, ce besoin de faire vrai qui possédait Daudet, qui le poussait comme malgi'é lui à peindre ce qui était autour de lui, au risque de changer des amis en ennemis.

Ce qui manque un peu à Bourget, c'est ce besoin de vérité, c'est aussi l'absence du rire, de l'ironie libératrice dont parle Proudhon

et qui nous venge de tous les mensonges, de toutes les impostures, de toutes les conventions au milieu desquelles nous sommes obligés de vivre.

Ce manque de certains dons est pour l'écrivain un élément de succès de plus.

La situation est bien nette. Personne ne veut lutter. Celui qui veut sérieusement lutter est un candidat au martyre; il est voué d'avance à tous les abandons,' à tous les chagrins et à toutes les ingratitudes.

Les industriels reconnaissent franchement qu'ils ne veulent pas affronter la lutte, et un chef d'industrie avec lequel je causais dernièrement me disait philosophiquement: « Que puis-je vous répondre? Je suis le maître, je n'ai donc qu'à obéir. »

Les conservateurs mondains sont plus compiliqués. Ils ne veulent pas lutter, mais ils veulent avoir l'air de lutter tout en lâchant toujours ceux qui luttent.

On entend chaque jour des histoires comme celle qu'on me racontait encore tout récemment à propos d'un des curés les plus distingués de Paris, que je ne louerai pas trop, car ses (paroissiens ont une peur intense qu'on ne le leur prenne pour en faire un évêque.

Oîi lui avait demandé de faire un sermon pour la Croix-Rouge dans une des grandes paroisses de Paris et il avait accepté.

Peu après, il fut condamné à six jours de prison. Il n'avait pas défendu son église si vous voulez, mais il l'avait laissé défendre. Il n'avait pas excité ceux qui la défendaient, mais il avait le cœur trop haut pour les blâmer et il n'avait certainement pas appelé la police pour les arrêter. La police, d'ailleurs, était venue toute seule.

Quelques jours après, ce curé vit arriver des gens de la meilleure société qui lui dirent:

— Cela doit bien vous gêner. Monsieur le Curé, au moment de votre sermon?

D'autres revinrent et lui murmurèrent:

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— Pour vous, il y a vraiment là une coïncidence qui doit vous chagriner?

— Cela ne me chagrine pas le moins du monde.

Finalement, quand on vit que le digne prêtre avait décidément trop d'esprit pour comprendre, on lui envoya une lettre pour lui dire: « Ce sera une bien douloureuse désillusion pour ceux qui se faisaient une joie d'entendre votre éloquente parole, mais dans les circonstances actuelles nous sommes obligés d'y renoncer. »

La Croix-Rouge compte à sa tête d'illustres représentants de l'aristocratie française. Les marquis de Claviers-Grandchamp y isont nombreux. Peut-être quelques-uns étaient-ils parmi ceux que le Gaulois nous montrait, à la répétition générale de La Barricade, battant des mains aux développements de la parole de Georges Sorel: « Une classe ne peut garder que ce qu'elle peut défendre ».

Le merveilleux psychologue, l'analyste pénétrant et subtil qu'est Bourget écrirait des pages délicieuses sur l'état d'âme de ces gens qui sont bien résolus à ne jamais lutter, qui n'aident jamais ceux qui luttent, mais qui, cependant, sont reconnaissants à l'écrivain qui leur parle de lutter, qui, en l'écoutant, sentent passer en eux une vibration d'énergie velléitaire qui les ravit et les rend fiers.

Georges Sorel, qui a écrit un livre bien intéressant, La Révolution Dreiifusienne, est en train de devenir à la mode parmi les conservateurs mondains.

C'est un homme qui vit soilitaire et qui émet des pensées qu'il a pensées lui-même, ce qui est tout à fait rare, car les trois quarts des hommes de notre époque vivent sur les pensées qui ont été pensées par beaucoup, comme on se nourrirait de viandes qui auraient été plusieurs fois mâchées.

Les pensées de Georges Sorel ne sont pas précisément géniales, mais, grâce à l'indépen-

dance intellectuelle dans laquelle s'est toujours tenu l'auteur, elles ont une certaine saveur d'originalité et de personnalisme.

Les Réflexions sur la Violence ne font guère que renouveler un thème connu depuis le commencement du monde: ceux qui ne se défendent pas sont toujours impitoyablement foulés aux pieds et ils méritent d'être traités comme ils le sont.

Ceci, des centaines d'écrivains conservateurs l'ont dit, mais on n'a jamais prêté attention à ce qu'ils disaient, alors que les conservateurs avaient encore pour se défendre des moyens qu'ils n'ont plus.

On s'intéresse davantage à M. Sorel et les gens de la haute société sont disposés à le regarder comme un très grand homme parce qu'on l'a dit anarchiste, puis syndicaliste. Une légère atmosphère révolutionnaire enveloppe Georges Sorel et, comme sociologue, le rend plus précieux pour des conservateurs mondains que des gens comme nous.

Il y a un reflet de tout cela dans l'œuvre de Bourget, qui, m'affirme-t-on, est un grand succès. -L'auteur sait combien j'en suis heureux, car j'ai eu avec lui des rapports tout à fait cordiaux et j'admire très sincèrement son talent, tout en sentant toujours qu'il y a là-dedans quelque chose de conventionnel et de trop préoccupé de plaire aux snobs...

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