ERNEST LA VISSE
Félicien Mallefille, un vieux tout à fait oublie, disait: « Il faut toujours faire ce que l'on craint de faire. » Ceux qui me connaissent seuls, peuvent savoir ce que mes visites académiques m'ont embêté à faire, l'effort que je me suis imposé à moi-même. Maintenant que c'est fini, je suis bien content d'avoir été jusqu'au bout. J'ai renouvelé ma provision d'impressions sur les hommes de mon temps; j'ai donné un peu d'air et de large au cercle d'idées dans lequel je vivais et j'ai rapporté de jolis croqUiS.
Cela m'a fait plaisir, ce printemps, de revoir Lavisse et cela lui a fait plaisir aussi. Songez que nous avons été condisciples à Charlemagne, vers 1860. Que de choses en cinquante ans! Que de choses qui se résument en un seul mot: la Vie!
Lavisse était le camarade d'Albert Duruy qui était à Qiarlemagne et auquel me lia plus tard une amitié fraternelle. Albert Duruy le fit choisir comme professeur d'histoire du Prince Impérial.
Même après la catastrophe de 1870, il y eut bien des espoirs, des affections, des rêves autour de ce pauvre petit Prince impérial. S'il avait eu une autre mère, il n'aurait pas été se faire tuer au Zoulouland dans un piège organisé par la Franc-Maçonnerie anglaise. 11 aurait
mieux aimé risquer de se faire tuer en France; il n'aurait pas été tué et il aurait très probablement régné. Sic Fata voluenint.
Lavisse ne s'obstina pas contre le Destin. I ne serait pas juste de dire qu'il changea de parti. Il fit sa carrièire avec le régime triortphant. Il reçut de ce régime les récompenses que justifiait son mérite; il fut un des grands mandai'ins du régime: recteur de l'Université, directeur de l'Ecole Normale, grand-officier de la Légion d'honneur.
Rocafort aurait ipu être comme cela. Il a mieux aimé défendre à sa façon les convictions religieuses qui étaient les siennes. Il a reçu des coups de crosse d'évêq;ue; il a été dénoncé comme un nonce en redingote.
Tant que le gouvernement républicain continua à la comédie gambettiste, afficha le patriotisme et laissa supposer qu'il songeait à la revanche; Lavisse, très sincèrement patriote personnellement, encouragea par ses livres et par ses discours, la jeunesse qui l'écoutait dans ces nobles sentiments. La jeunesse d'alors était de cœur avec lui et dans le monde des écoles, Lavisse jouissait d'une véritable popularité.
Chacun de nous est un peu semblable à ces barques dont nous parle Victor Hugo et qui reflètent les paysages changeants devant lesquels elles passent. Après Sedan, Lavisse a parlé comme parlaient, après léna, comme parlent encore aujourd'hui, ces fameux maîtres d'école allemands qu'on nous citait avec admiration, il y a quarante ans.
Ce n'est pas la faute de Lavisse si un homme touchant au gouvernement ne peut plus ni penser ni parler comme on parlait jadis.
Il ne faut pas croire que la France soit tombée tout à coup dans l'état .où nous la voyons. La plupart des instituteurs furent longtemps de très braves gens. Quelques-uns entretenaient chez les enfants la flamme du patriotisme et leur récitaient des vers de Déroulède. Certains instituteurs, comme ceux de l'Aisne, fusillés
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par les Prussiens, furent héroïques pendant la guerre. Si les instituteurs sont devenus des corrupteurs, c'est parce qu'ils ont commencé par être corrompus.
Lavisse ne fut pas des premiers Dreyfusards comme Georges Duruy, le frère d'Albert Duruy. Il ne se rallia au Dreyfusisme que lorsqu'il vit qu'il ne pouvait plus faire autrement. S'il avait voulu rester nationaliste comme il le fut aux plus belles années de sa vie, il n'aurait pas été suivi par la jeunesse républicaine qui s'était laissée enjuiver. Il aurait peut-être fini comme Syveton, accusé de tous les crimes au lieu d'être comblé de tous les honneurs.
C'est la vie, çncore une fois, la vie qui est si passionnément intéressante à regarder quand il s'agit d'un contemporain, d'un homme avec lequel on marche parallèlement^ dans l'existence depuis près d'un demi-siècle, tout en n'ayant que de irares occasions de refaire connaissance.
Quand je le vis, Lavisse venait d'être malade. Je ne le trouvais cependant pas très changé depuis près de vingt ans que je ne m'étais rencontré avec lui. Il me trouva un peu forci. C'était un aimable euphémisme quand on songe que jadis j'étais maigre comme un clou.
Lavisse me dit, tout de suite, qu'à l'Académie c'est lui qui présenterait les titres de Boutroux.
Je lui répondis que je trouvais cela tout naturel et qu'en tout cas c'était formulé d'une façon moins mufle et moins cyniquement bourgeoise que la déclaration d'Henri Poincaré : « Vous comprenez bien que je ne peux pas faire autrement que de voter pour Boutroux puisque c'est mon beau-frère ».
Je ne pus m'empêcher de dire alors à Poincaré: « Comme Raymond Poincaré est votre cousin, vous serez tous en famille. »
Je n'eus même pas besoin de dire à Lavisse combien cette question d'élection m'était indifférente et nous nous mîmes à deviser des choses du jour.
Je l'ai rappelé déjà, mes visites coïncidèrent avec le grand mouvement syndicaliste.
J'eus l'occasion ainsi de constater combien la Révolution sociale serait faite facilement. Tout le monde s'y attend. J'ai pris contact avec quelques hommes d'une incontestable valeur avec lesquels j'ai eu des conversations qui n'avaient rien de confidentiel, mais qui étaient généralement au-dessus des banalités mondaines.
Aucun de ces hommes ne manifestait cet effroi, cette terreur bourgeoise qui jeta les conservateurs de 48 dans les bras de César.
Lavisse n'avait rien du conservateur bêlant.
« Il y a vingt ans que je l'attends, disait-il, cette Révolution syndicaliste. » Le mouvement lui apparaissait comme un développement logique de la longue évolution française.
Ils sont tous comme cela dans l'Université nouvelle. La Révolution a l'adhésion secrète de tous les gens pour lesquels le régime bourgeois, cependant, n'a eu que des faveurs.
La perspective d'une guerre, par exemple, affole et irrite tout ce monde.
A ce moment, les choses paraissaient devoir se gâter du côté des Balkans. Au lieu des comédies et des fanfaronnades vaines de Guillaume, que personne ne prend au sérieux, il semblait qu'on aperçût dans l'archiduc héritier, la volonté d'engager la partie. En fait, l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, la proclamation de l'indépendance de la Bulgarie, le refus de soumettre ces questions au Congrès que réclamait l'Angleterre, étaient les premiers gestes d'énergie qu'on eût faits en Europe depuis des années.
Lavisse était furieux contre ce d'Aerenthal et contre « cette catin d'Autriche », qui menaçaient de mettre tout en mouvement. Il parlait comme Jaurès.
« Qu'est-ce qu'on pensera dans cent ans, quand on dira que ce d'Aerenthal a dépensé
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500 millions pour être tout prêt à commencer la guerre ?
— Ah ! si seulement nous avions encore un peu de temps devant nous, si l'on pouvait attendre, cela irait tout seul. Les socialistes allemands, si admirablement organisés et qui ont de si beaux cerveaux philosophiques et les socialistes autrichiens qui les valent presque, diraient à Biilow et à d'Aerenthal : « Si vous avez envie de vous battre, allez-y tout seuls. » Et ils leur offriraient une canne pour partir.
Je lui répondis : « Ce que vous dites-là ferait très bien dans VHiimanité de Jaurès. D'ailleurs votre vue est une vue très juste sur la politique européenne. Le danger pour nous est que les autres peuples, quoique déjà bien atteints, soient en retard de cinq ou six ans sur nous, comme pourriture et comme décomposition sociale. Pendant ces cinq ou six ans, nous courrons le risque d'être démembrés et nous passerons en tous cas un vilain quart d'heure.
— Le capitaine Victor Duruy, qui est un officier très distingué, très ardent, très passionné pour le métier militaire, m'affirme que notre armée est meilleure qu'elle n'a jamais été.
— Cela, Lavisse, vous n'en croyez pas un mot. Vous savez que l'Affaire Dreyfus, qui a créé l'antimilitarisme, nous a porté le coup du lapin comme puissance militaire.
Et je posai de nouveau à Lavisse la question que j'ai posée tant de fois sans avoir de réponse.
— Comment vous expliquez-vous que ces officiers, au moment de l'Affaire Dreyfus, aient subi si humblement des outrages d'une poignée de cosmopolites et de Juifs ? Comment se faitil qu'ils n'aient pas marché ?
— C'était bien difficile.
— Que les chefs militaires nantis de bonnes prébendes n'aient pas bougé, je le comprends, mais que parmi tous ces jeunes officiers ayant
du sang dans les veines, personne n'ait remué, c'est évidemment pour un historien comme vous un fait très caractéristique. Cela prouve que le tempérament martial, combatif, aventureux de notre race n'existe plus... Au fond, les Juifs ont eu de la chance d'avoir devant eux des officiers élevés dans des établissements religieux... Voyez-vous, il n'y a encore que notre vieille Université qui fasse des révoltés, des citoyens prêts à défendre leurs droits et que le respect de l'autorité ne gène pas. C'est encore un Labadens de Charlemagne que ce brave Grégori.
— Oh 1 Grégori !
— Je vous accorde que le geste a été fait trop tard. Grégori, c'est le Brutus vengeur de la Patrie que nous célébrions dans nos narrations latines, mais c'est un Brutus qui avait un indicateur des chemins de fer remontant à des temps lointains et qui n'avait pas la notion de l'heure des trains.
« Cependant faites preuve comme moi de largeur d'esprit et avouez qu'au fond c'est honorable pour Charlemagne et pour l'Ecole normale l'acte de ce vieillard de 66 ans qui expose sa liberté pour faire ce geste, ce fameux geste que l'on réclame depuis tant d'années avec des débordements et des déluges de littérature.
« Midi et demi! A quelle heure vais-Je vous faire déjeuner ? A quelle heure déjeunerai-je moi-même ? C'est très pittoresque le point de vue qu'on a de chez vous. )i
Et par la fenêtre du cinquième étage de l'appartement de la rue de Médicis. je regardais, à travers le Luxembourg couvert de neige, cet horizon qui, à certains jours, s'étend jusqu'aux hauteurs de Châtillon.
— Cela m'a rajeuni de causer un peu avec vous.
— Et moi aussi. C'est égal, cinq étages sans ascenseur! C'est dur à descendre. Deschanel aussi demeure au cinquième, il a une très belle
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vue aussi, mais il a un ascenseur. Il m'a dit qu'il était profondément patriote et qu'il voterait pour Marcel Prévost qui a traîné l'armée dans la boue au moment de l'Affaire Dreyfus...