RICHEPIN
Doumic semble avoir été le dernier écrivais qui entra à l'Académie sans avoir plus ou moins l'estampille dreyfusarde.
Les journaux, avec des appréciations différentes, ont constaté ce fait, qui est d'ailleurs évident, que la mort de Melchior de Vogué a déplacé définitivement l'axe oscillant de la majorité académique. Les conser\'ateurs, les représentants traditionnels des idées françaises étaient les maîtres à l'Académie ; ils ne le sont plus.
C'est un événement qui, au point de vue du mouvement intellectuel, a son importance. Une vieille institution comme l'Académie, restée debout au milieu de tant de ruines, sur les débris de tant de choses écroulées, gardait quand même une grande autorité morale. C'est une phase qui est close.
Il y a déjà trois ans, je crois, notre ami Talmeyr annonçait l'entrée de Reinach à l'Académie. Cela paraissait paradoxal et faisait lever les épaules. Aujourd'hui, ce n'est plus seulement dans le domaine des possibilités, c'est dans le domaine des éventualités à peu près certaines. Hervieu a ouvert la marche. Marcel Prévost achève d'élargir la porte. Le Dreyfusisme sera souverain bientôt à l'Académie.
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Ce sont là des spectacles qu'il faut regarder, car ils expliquent THistoire contemporaine.
Dans un ordre un peu différent, c'est le pendant de ce qui s'est passé en 1873.
Comment une assemblée, nommée pour faire la Monarchie, a-t-clle fait la République ?
Par un concours de circonstances extraordinaires, à la suite des plus tragiques événements de l'Histoire, le pays avait envoyé à Versailles une majorité monarchique. iCetite majorité, composée de très braves gens, nous a donné le régime ignominieux dont la France meurt. On peut dire sans exagération que cette majorité honnête a contribué à tuer la France.
Dans un cadre infiniment plus restreint, sur un terrain tout autre, les conservateurs ont fait de même à l'Académie. Ils n'ont subi aucune pression brutale. Ils se sont laissé doucement arracher ce qu'ils avaient entre les mains ; ils n'ont pas été envahis violemment ; ils ont ouvert eux-mêmes les portes.
Il est impossible de ne pas voir là la démonstration de l'impuissance des représentants de certaines classes, des représentants de certaines élites, à garder même l'autorité qu'on ne leur enlève pas de force, l'influence dont on ne les dépossède pas en employant la manière rude.
Ce sont là de ces épisodes dont on ne nent parler sans être entré, fût-ce une minute, dans les coulisses, sans avoir pénétré dans les cuisines. On ne connaît pas la Chambre tant qu'on n'en a pas fait partie, tant qu'on n'en a pas été, tant qu'on ne s'est pas assis sur les banquettes des législateurs.
J'ai désiré être député et j'ai voulu être candidat à l'Académie, quoique le désagrément des visites m'ennuyât à un degré que seuls peuvent comprendre ceux qui me connaissent.
Dans les deux circonstances, j'ai obéi au même mobile, le désir d'avoir une vision personnelle et nette d'institutions qui, à des titres
divers, jouent encore un rôle dans la vie moderne.
En recherchant les raisons qui ont conduit les conservateurs à la perte de la situation prépondérante qu'ils occupaient à l'Académie, nous retrouvons à peu près les mêmes raisons qui les ont réduits, alors qu'ils avaient tous les moyens d'action et tous les atouts, à n'être plus dans l'ordre politique qu'une quantité négligeahle.
Vous retrouverez un vague dilettantisme, une atTectation de bon garçonnisme et de libé- 'lisme, un besoin un peu niais de coquoter toujours avec ileurs adversaires et, surtout l'indifférence et même un fonds de dédain pour ceux qui les défendent.
Certaines gens se plaignent toujours de ce qu'on leur sert chez eux ; ils trouvent délicieux tout ce qu'ils mangent hors de chez eux. Les conservateurs ont une invincible tendance à admirer ceux qui les attaquent et à réserver leurs sévérités pour ceux qui servent la même • cause qu'eux.
Ce qui domine, c'est l'absence de cette sorte de raison d'Etat, de principe directeur dont s'inspirent les Juifs, les Francs-Maçons, les Dreyfusards qui ont fini par constituer un groupement cohésif. Ils se haïssent souvent entre eux, mais dès qu'il s'a^t de l'intérêt commun, ils marchent tous d'accord.
Les meilleurs parmi nous, au contraire, sont étrangers à cet état d'esprit de solidarité.
Notre cher Coppée se traîna mourant à l'Académie pour voter pour Richepin qui, sans avoir été un dreyfusard militant comme Hervieu, n'en était pas moins l'auteur des Blasphèmes et de la Chanson des Gueux, où Dieu et la religion sont assez maltraités.
C'est Coppée qui fit voter de Mun et quelques autres qui votèrent non pour Richepin, mais pour Coppée.
Je me rappelle encore une de mes dernières visites chez Coppée.
Je n'ai pas la nervosité maladive de certains sensibilisés. Si cela peut vous intéresser, je vous dirai que je suis né avec un cœur si bon et si tendre qu'il était destiné à être réduit en charpie avant ma trentième année par les hommes, les femmes et même les animaux dont les souffrances m'attendrissaient. Mes ennemis, et surtout mes amis, ou ceux que je croyais mes amis, m'ont tellement tanné le cuir, que j'ai iperdu ce duvet d'émotivité première si touchante et qui rend l'homme si malheureux. Les hommes le regrettent tellement qu'ils vont la chercher dans les fictivités du théâtre.
Quoi qu'il en soit, quoique plein d'une bonté virile, je n'ai pas les nerfs d'une petite maîtresse.
Un matin, en arrivant chez Coppée, on me fait entrer, je ne sais pourquoi, non dans le cabinet de travail, mais dans la chambre à coucher où mon pauvre ami était aux mains d'un infirmier.
J'avoue que cette fois je fus bouleversé. Le spectacle de l'état dans lequel m'apparaissait cet ami qui avait été beau avec son masque de Bonaparte, qui avait été le poète attendri et cher à tous, qui avait aimé tout ce qui représentait l'idéal, le soleil, les fleurs, la gloire, l'héroïsme, ce spectacle atrocement réaliste me chavirait le cœur.
Je restai le plus longtemps que je pus par un effort de volonté et, quand la porte de la chambre fut refermée, je m'enfuis littéralement et je gagnai la rue en courant.
Admirez la délicatesse de cette àme de Copr>ée. A l'heure ordinaire où je viens au journal, je vis arriver l'excellent docteur Duchâtelet. Coppée lui avait dit : « Drumont est parti la figure convulsée, allez donc le rassurer un peu. »
Quel courage n'a-t-il pas fallu à Coppée dans l'état où je l'avais vu pour se traîner quelques jours après à l'Académie afin de voler pour JRichepin !
C'était un véritable cadavre qui, pour la dernière fois, venait siéger parmi les Immortels.
Ce pauvre docteur Duchâtelet a été probablement le seul homme de ce temps qui aura assisté à une séance intérieure de l'Académie française sans être académicien. On craignait tellement que Coppée n'expirât de fatigue en séance qu'on avait autorisé le docteur Duchâtelet à entrer dans la salle des séances et à s'asseoir derrière le poète.
Richepin n'est point un des plus fanatiques et des plus mauvais parmi tant de fanatiques et de mauvais. Ce sont les Blasphèmes, tout de même, qui ont commencé sa réputation.
Je pensais à ceci en allant rendre ma visite académique à Richepin. C'est un très aimableconfrère et il m'a reçu fort bien comme tous les autres. J'ai dû fixer cette physionomie en quelques traits de crayon que je retrouverai pour faire son portrait quand il sera d'actualité ou que je n'aurai pas de sujet d'article. Il m'a affirmé qu'il était en dehors de tout partipris et qu'il ne voyait que la question de talent.
n aurait pu se dire : « Coppée mourant est allé à l'Académie pour m'y faire entrer. Je veux reconnaître ce qu'il a fait pour moi et m'acquitter envers son ombre en votant pour Drumont qui a été l'ami de Coppée, qui a combattu pour la même cause que lui. C'est un acte qui m'est d'autant plus facile que je suis constitué en juge littéraire, investi d'une sorte de fonction, et qu'en évaluant le talent, comme un joaillier évaluerait des pierres précieuses, Drumont représente une valeur supérieure à Boutroux et à Marcel Prévost comme travail littéraire produit. »
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Remarquez que je ne reproche pas à Ricliepin de ne pas s'être dit cela. Je ne lui ai jamais dit qu'il devait se dire cela. Je ne lui ai jamais demandé de voter pour moi. Je n'ai jamais eu le désir très vif d'entrer à l'Académie. J'allais chercher des impressions pour les noter ; je les note, voilà tout.
Richepin, qui a écrit les Blasphèmes, qui, incontestablement ne sont pas un livre édifiant, est entré à l'Académie, grâce à Coppée qui était un ferme croyant, grâce à de Mun, grâce au cardinal Mathieu dont Richepin me citait un mot amusant.
Richepin ne se croit pas obligé, et, en fait, il ne l'est pas, de répondre par des procédés analogues à ces procédés qui, au fond, révèlent surtout la débonnaireté excessive, la faiblesse d'esprit, la débilité de conscience, le peu de prix qu'on attache à ce qu'on fait.
Quand les Dreyfusards seront les maîtres à l'Académie, ils n'y laisseront pénétrer que ceux qui représentent leurs, idées et ils auront cent fois raison.
Ce que je vous apporte est simplement une contribution, comme disent les Anglais, sur la mentalité de certaines classes et de certaines élites. Ces contributions auront de l'intérêt pour les psychologues de l'avenir.
En réfléchissant, vous conviendrez que si les conservateurs qui avaient la majorité à l'Académie ne l'ont plus, c'est uniquement de leur faute.
Par une hypothèse, que le respect que nous avons pour Dieu se refuse à concevoir, adn^ettons que Dieu, au lieu du miracle de la miJtltiplication des pains, accomplisse le miracle de la multiplication des bulletins et qu'il envoie ainsi à la Chambre une majorité conservatrice. Cette rnajorité agirait absolument comme la majorité de l'Assemblée de Versailles et, après quelques circuits, nous ramènerait où nous en sommes...