LES SENSATIONS D'UN INONDE
Ce n'était pas la fin du monde, mais cela en donnait un peu la sensation partielle à ceux qui vivaient dans l'eau. Ils n'avaient plus naturellement ni électricité, ni téléphone, ni calorifère. Leur charbon de terre étant dans l'eau, ils avaient recours aux bons bougnats du voisinage dont le combustible était mouillé et qui, d'ailleurs, commençaient à en manquer.
Les séquestrés avaient froid, car la pensée qu'on est entouré d'eau et qu'on a cinq ou six mètres d'eau sous ses pieds éveille une impression de vie dans les cités lacustres qui dégage autant de froid moral que de froid matériel. II semble qu'on ait sur les épaules les masses d'eau énormes et jaunâtres que la Seine traîne à côté de vous.
A coup sûr, ces privations de tous les bienfaits de la civilisation moderne sont peu de chose lorsque l'on songeait à ces milliers d'êtres humains obligés de fuir leur demeure, n'ayant plus rien, ni meubles, ni abri, ni pain. C'est à eux qu'allait notre pitié et l'on aurait eu honte de se plaindre soi-même devant tant de souffrances.
C'est le sentiment du peu que pèse l'homme devant ces forces de la nature qui donne un caractère particulier aux réflexions qui vous viennent.
La situation de Paris inondé n'était point comparable à celle du Paris des derniers jours
du Siège, alors qu'une population d'un million d'hommes mouraient de faim et recevaient encore par surcroit les obus de ces Prussiens bombardeurs auxquels nos gouvernants prodiguent des politesses et auxquels ils envoient les artistes de la Comédie-Française, pour amuser le Kaiser.
Quand la Révolution sociale aura triomphé, ce qui ne sera pas long. Paris verra des scènes autrement tragiques que celles d'aujourd'hui.
La différence est que, dans la guerre étrangère comme dans la guerre civile, on est en face d'hommes comme nous, auxquels on peut résister, contre lesquels on peut se défendre, que l'on peut espérer vaincre.
Que faire contre des forces mystérieuses sur lesquelles on n'a aucune prise ? C'est la vraie faillite de la Science. Tous ces savants, tous ces ingénieurs diplômés, décorés, occupant des grades plus ou moins importants dans le mandarinat officiel, ne semblent pas avoir -beaucoup brillé dans ces circonstances. Ils pouvaient prévoir et ils n'ont pas prévu; ils ont creusé beaucoup de tranchées souterraines pour le Métropolitain et on a décrit ces travaux d'art comme des merveilles de solidité, ces travaux d'art qui se sont remplis d'eau le plus naturellement du monde et qui ont contribué au sinistre.
La journée du 28 janvier n'avait pas trop mal commencé. On avait été aux provisions. Il y avait déjà de l'eau dans le passage, mais on pouvait se tirer d'affaire en marchant le long des maisons. Une heure après, le passage était un canal, un vrai canal circonscrit entre deux murs et roulant ses eaux jaunes comme s'il n'avait jamais fait que cela et qu'il y eût eu toujours là un canal.
Les ouvriers, qui pompaient depuis huit jours à l'usine chargée de donner la force électrique aux tramways, circulaient sur une espèce de radeau formé de planches disjointes
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et branlantes et ils le mettaient cordialement et gaîment à la disposition de ceux qui voulaient gagner la rue de l'Université qui n'était encore submergée qu'un peu plus bas.
On n'est pas d'aocord dans le quartier sur le rôle qu'a joué cette usine dans nos malheurs. Beaucoup disent: « Si l'on n'avait pas tant pompé pour servir les intérêts des grandes sociétés industrielles, nous n'aurions pas été si vite envahis par l'eau. En pompant avec ardeur, les ouvriers ont fait refluer dans les maisons voisines l'eau qu'ils faisaient sortir de l'usine. »
En tout cas, les ouvriers ne sont pour rien là-dedans. On leur avait dit de pomper, ils pompaient et comme ils avaient un radeau pour se transporter eux-mêmes, ils l'offraient avec beaucoup de bonne grâce et d'entrain aux malheureux qui les hélaient. Le peuple est toujours excellent quand on ne lui tient pas de discours.
Nous entendons des appels au coin de la rue de l'Université. C'est mon fidèle Lambs qui m'apporte le courrier du journal, le secrétaire dévoué qui est maintenant un ami pour moi.
Licencié es sciences, ancien professeur de mathématiques, il est devenu le dimidhim mei dont parlent les Latins. Par affection, il a fini par conformer son cerveau au mien, à s'adapter à une mémoire spéciale qui est la mienne.
Je me rappelle tout, mais par des détails particuliers. « Ce doit être là. Nous avons reçu cette lettre à une époque où il faisait tel temps; je vous ai dit telle chose. »
Vous me répondrez qu'il serait plus simple de ranger méthodiquement, mais l'expérience m'a appris que plus on rangeait moins on trouvait ce dont on avait besoin.
Il y a beaucoup d'ordre apparent en France et la France est dans la plus complète anarchie.
Quoi qu'il en soit, Lambs m'appelait et s'arrêtait devant le canal. On lui envoya le radeau qui rendait beaucoup de services parce qu'il agissait librement et qu'il n'appartenait pas à un service public.
Quand Lambs partit, je lui criai sur le seuil de la porte:
« Tâchez qu'on vienne par n'importe quel moyen prendre mon article à l'heure ordinaire. »
J'aperçus alors, à l'autre rive de la rue de l'Université, mon brave cocher Jean qui me conduit depuis bientôt vingt ans et qui attestait les dieux que je ipouvais compter sur lui et que mon article parviendrait quand même au journal.
Vers deux heures, je vis arriver Ménard. « C'est bien à vous d'avoir pensé à votre vieil ami. Mais par où diable êtes-voùs venu? »
— En sapin.
Ménard avait trouvé un cocher dont le cheval avait de l'eau jusqu'au poitrail et qui était arrivé, malgré tout, jusqu'au milieu du passage.
Je voulus ofTrir un verre de vin à ce digne automédon. Mais il me répondit:
— Monsieur, je ne bois que de l'eau. » J'eus sur les lèvres la réponse: « Alors vous
êtes servi ? » Mais je retins cette plaisanterie déplacée dans des circonstances aussi tragiques.
En fait, j'étais bien content de voir Ménard à ce moment-là. Il y a si longtemps que nous nous connaissons, si longtemps que j'ai pu apprécier tant de solides et nobles qualités que relèvent ce qui n'est qu'à lui: cet heureux optimisme, ce don de faire toujours son devoir, d'être utile et bon pour tous sans jamais cesser d'être souriant et gai.
— ■ Qu'est-ce que vous faites ? Faites-vous sauter le pont de l'Aima ?
— Jamais de la vie I Ce sont les ingénieurs
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qui répandent ce bruit-là parce qu'ils n'aiment pas le pont de l'Aima.
Pourquoi les ingénieurs n'aiment-ils pas le pont de l'Aima ? J'aurais eu bien envie de le savoir, mais je compris que ce n'était pas l'instant de demander des explications là-dessus.
— Enfin, vous vous occupez de nous?
— Nous avons tout à l'heure une réunion extraordinaire au conseil municipal.
— Vous verrez Lépine?
— Sans doute.
— Dites-lui donc de nous envoyer une barque. Pourquoi les habitants de la Vue de l'Université ont-ils des barques et pourquoi sommes-nous traités en déshérités et n'avons-nous pas de barques ? Rappelez à Lépine que je l'ai vigoureusement combattu à Alger et qu'il '•e doit à lui-^mème de prouver sa grandeur d'âme en m'envoyant une barque comme ils en ont rue de l'Université.
— Vous aurez une barque pour aller aux provisions demain.
Jean parvint à se procurer un phaëton haut sur roues et réussit à venir prendre mon article puisque le radeau ne fonctionnait plus après cinq heures; il me rapporta même les journaux du soir: la Presse et l'Intransigeant.
Quand je me sentis séparé du reste du monde, j'eus vraiment une de ces sensations de belle mélancolie qui comptent dans la vie.
L'eau montait. Le jardin était envahi. La salle basse, celle où je faisais des armes autrefois, était inondée. Le buste de Girardin, qui fut mon rédacteur en chef au temps de la jeunesse, qui tenait tant de place dans Paris et qui est si oublié aujourd'hui, ce buste d'Etex que j'avais racheté jadis chez un bric à brac, faisait une tache blanche dans cette salle pleine d'eau et déjà plongée dans l'ombre.
On tâtait du pied les marches et l'on se disait: « Si l'eau dépasse encore cette marche, •elle pénétrera dans la bibliothèque et dans le salon. Ce sera l'œuvre de la nuit. »
C'était vraiment une heure très curieuse. On sentait ce froid dans les os dont je parlais plus haut. On avait l'impression cï'un 'grand silence qui ne ressemblait pas au silence des nuits, qui était un silence de désolation fait de toutes les catastrophes qu'on devinait partout autour de soi.
Dans ces conditions, les journaux du soir font un effet nouveau. On les parcourt rapidement d'ordinaire pour y chercher les dernières nouvelles; on les contemple comme on conteniiplerait un immense espace où les spectacles de désespoir s'offriraient de tous les côtés aux regards.
Dans un Echo, V Intransigeant nous racontait les fêtes de Berlin où s'empressaient autour du Kaiser, en même temps que beaucoup de Juifs de marque, des membres de la noblesse française. L'auteur du Gloria Victis et de Quand-Même était là. On comprend c'e que doit éprouver Déroulède. C'est la fin de toute une légende sur laquelle deux générations ont vécu.
Au réveil, on m'annonce qu'il y a de l'eau plein le salon.
La fameuse barque que Lépine devait envoyer est invisible; on la demande en vain à tous les échos.
Il faut renoncer à lutter et monter dans le radeau sur lequel on se tient en équilibre comme on peut et dont la circulation est devenue plus difficile.
La porte d'entrée est déjà envahie par l'eau. Dans une heure il faudrait descendre par la fenêtre, ce qui, ipour moi, qui suis un peu lourd, ne serait pas facile. Résignons-nous. Adieu mes livres 1...
LES RESPONSABILITES