‹ Sur le chemin de la vie (souvenirs). Portrait de l'auteurChapitre 5 sur 47 · LA CORPORATION DES PUBLICISTES CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

LA CORPORATION DES PUBLICISTES CHRÉTIENS

L'inauguration du nouveau local du Montparnasse m'a reporté vers des années lointaines, vers nos agapes des Cercles catholiques ouvriers, qui avaient lieu, jadis, au Secrétariat du Cercle, 262. boulevard Saint-Germain.

La Corporation des Publicistes chrétiens, en effet, n'est elle-même qu'une filiale des Cercles catholiques, une filiale qui a prospéré et vécu comme syndicat de presse, tandis que la mère, l'Œuvre des Cercles, a connu la décadence et l'oubli, après avoir eu des heures d'éclat et avoir éveillé bien des espérances.

La Corporation des Publicistes chrétiens... nous en avons jeté les bases il y a plus de vingt ans dans le cabinet de travail de mon regretté ami Marolles... avec Cornély.

Qu'est-ce que vous voulez? C'est comme cela. Quand, en me promenant le matin, je pense à tout ce que j'ai vu, je me mets à rire de si bon cœur que j'appréhende toujours que le gardien de la paix que je croise ne s'imagine que je lui manque de respect en lui poutl'ant au nez.

C'est comme cela, mais ce n'était pas comme cela jadis. Ce qu'il y a d'horrible dans la vie, ce n'est point la défaite même qu'elle inflige à des idées qui vous furent chères, c'est la déformation que le Temps apporte à certaines

visions rétrospectives, à certaines conceptions d'autrefois, à certaines individualités. Le temps écoulé ferait croire que l'on a toujours connu vieilles des choses qui ont été jeunes.

Je vous assure que ces dîners modestes boulevard Saint-Germain, où chacun payait son écot, et qui étaient suivis de longues causeries sur la question sociale, avaient leur charme.

C'était vraiment une noble et sj^mpathique figure que celle d'Albert de Mun, cet officier élégant et riche que les leçons de la guerre et de la Commune avaient frappé et qui renonçait à un brillant avenir pour se consacrer à la' causerie sociale.

Songez qu'alors on était encore sous l'impression de la Commune, Le Prolétariat écrasé ne s'était pas encore réorganisé; il n'était pas devenu, comme il est devenu, par les syndicats, la puissance qu'il est aujourd'hui, la puissance devant laquelle tout le monde tremble à l'heure actuelle, la puissance que flattent bassement tous les députés radicaux et francs-maçons, qui détestent cordialement ce peuple que de Mun et les amis qu'il avait groupés autour de lui aimaient sincèrement et voulaient réellement servir.

Ah! l'aurai-je entendu traiter souvent, boulevard Saint-Germain, cette question sociale que Faguet, avec une impartialité, avec un éclectisme admirable, si vous préférez, a montré sous toutes ses faces, en oubliant seulement le rôle de la race dans les transformations d'un pays, en laissant de côté l'élément cosmopolite juif.

La vérité est que Caillaux aurait semblé exagéré aux socialistes eux-mêmes s'il avait porté à la tribune les conclusions de la majorité de ceux qui prenaient part à nos agapes.

Le fait est, d'ailleurs, explicable ; on avait rêvé alors de fonder une Economie politique véritablement chrétienne, appuyée sur les enseignements des Pères de l'Eglise, sur la doctrine de l'Eglise, tant que l'Eglise gouverna

la société, c'est-à-dire tant que la société fut chrétienne.

On avait donc trouvé les anathèmes de saint Basile et de saint Grégoire de Naziance contre « l'exécrable fécondité de l'Argent », c'està-dire contre l'Usure, la Rente, le Prêt à intérêt, formellement condamnés par l'Eglise pendant des siècles. Ce n'était plus l'impôt sur le coupon, c'était la suppression de la Rente, le Grand-Livre jeté dans le bûcher où l'on brûlait les livres suspects d'hérésie ou de propositions simplement peu orthodoxes.

Les grands industriels et les patrons ne témoignaient que peu d'enthousiasme pour cette façon de défendre la propriété ; ils trouvaient que les pompiers logiciens étaient encore pires que les incendiaires instinctifs.

Quant aux ouvriers, ils avaient une invincible méfiance pour ces hommes du monde qui aspiraient à restaurer l'ordre et la paix dans la société.

La mentalité des ouvriers est particulière. Les ouvriers ont assez l'intuition de leurs intérêts pour utiliser les bourgeois comme remorqueurs ou comme chevaux de renfort, mais ils veulent pouvoir mépriser ceux qu'ils utilisent, se dire à eux-mêmes comme ils le disent des radicaux et des radicaux-socialistes :

« Toi, mon vieux, je devine le but que tu te proposes en me flattant ; tu espères grimper sur mon dos pour être député. Grimpe toujours, je te casserai les reins après. »

Précisément parce qu'ils étaient honnêtes, exempts d'ambition subalterne, les hommes des Cercles n'eurent jamais d'action sur les ouvriers.

Quoique les tendances fussent les mêmes, certains membres des Cercles, néanmoins, étaient plus avancés les uns que les autres.

L'excellent ^L Harmel, le fondateur du Valdes-Bois, écoutait tout ce qu'on disait, mais il

hochait parfois la tête. Somme toute, il n'a pas réformé la société, mais il a suivi son chemin tout seul. Il a réussi à faire du Val-des-Bois une usine modèle où la grève n'a jamais pénétré et où, grâce à des institutions de prévoyance sagement combinées, les ouvriers ont toujours vécu heureux.

Henri Lorin représentait plutôt la nuance avancée, et jugeait de Mun un peu timide, un peu imbu de préjugés bourgeois.

Riche personnellement, Lorin faisait de sa fortune un louable usage ; au lieu de mener une vie de plaisirs, comme tant d'autres privilégiés de la Destinée, il s'occupait de la question sociale. C'était un esprit élevé, mais légèrement chimérique, qui avait pris un peu trop au sérieux les systèmes socialistes comme celui de Schaeffle, un conservateur autrichien devenu vaguement collectiviste.

Ce Schaeffle ! En voilà encore un, comme on dit dans la Sapho de Daudet, dont j'aurai entendu parler !

Je me souviens encore des théories que Lorin me développait après déjeuner. Il habite à l'extrémité du faubourg Saint-Honoré, une vieille maison de famille qui naturellement a beaucoup gagné de valeur depuis la métamorphose de ce coin de Paris. C'est un propriétaire, un proprio, comme on dit dans le peuple, à scrupules, à cas de conscience.

Il me disait parfois pendant que nous regardions le va-et-vient des équipages et des passants : « Cet immeuble, insignifiant quand ce quartier était occupé par des masures, des laiteries, des terrains incultes, a décuplé de prix depuis la création de ces avenues et de ces boulevards magnifiques. C'est la collectivité qui a exécuté ces travaux ; conséquemment ma propriété doit quelque chose à la collectivité qui l'a augmentée sans que mon travail individuel y soit pour rien. »

■ii SUR LE CHEMIN DE LA VIE

C'était la thèse soutenue par M. Turot dans un article dont j'ai parlé jadis.

Je me souviens que je répondais à Lorin : « Ma foi, votre omelette aux truffes était très bonne, et ce que vous me dites me paraît avoir peu d'importance à côté des milliards des Juifs étrangers, arrivés en haillons chez nous et qui se sont enrichis du travail de tous.

« Quant à moi, je suis bien désintéressé dans la question. J'ai des ancêtres en France depuis le seizième siècle, qui ont toujours travaillé et, somme toute, ils ne m'ont rien laissé. Dès que j'ai commencé à gagner ma vie, j'ai eu à payer des culottes qui dataient de ma première communion. Si je défends la société, c'est par une sorte d'atavisme, de discipline, par un sentiment d'harmonie inné, car, entre nous, si notre cause, au point de vue religieux, est la plus glorieuse des causes, ce qu'on appelle le Parti de l'ordre est le moins intelligent et le plus ingrat de tous les partis. »

Je crois que Lorin, d'ailleurs, est un peu refroidi sur le Socialisme. Dieu qui se plaît à éprouver ceux qu'il aime, l'a affligé, coup sur coup, d'héritages considérables et Lorin s'est résigné à la volonté d'en haut.

Tout le monde a changé plus ou moins parmi ceux qui aimaient à se retrouver au boulevard Saint-Germain. Les bureaux du secrétariat des Cercles étaient à l'entresol, au-dessous de l'appartement de Loëw qui habitait le premier. C'était symbolique. C'est Loëw et la Juiverie qui ont fini par garder le dessus.

Il reste le souvenir de belles âmes, d'êtres d'intelligence, de droite volonté, de cœur, qui, je le répète, cherchaient, avec quelque naïveté peut-être, mais sans mobile égoïste, à résoudre la question sociale à une époque où cette question n'était pas encore, comme aujourd'hui, un tremplin pour beaucoup, un danger imminent et menaçant pour d'autres.

Il y avait là, autant que ma mémoire me le

rappelle, notre excellent ami Marolles qui fut longtemps président de cette Corporation des Pulîlicistes chrétiens qui commence à donner des retraites à ses membres ; il y avait le Père de Pascal qui comprenait la question antisémite et qui a écrit une brochure, La Jiiiverie, dont j'ai fait la préface ; Gabriel Ardant qui, mêlé à l'industrie, était mieux au courant que les autres de l'action dissolvante des Juifs ; Robert de Mun, mort encore jeune ; La Tour du Pin, Milcent, Nogues.

Nogues s'est fait capucin ; il porte encore sur la robe de bure, qu'il n'a pas quittée, la croix de la Légion d'honneur qu'il a gagnée dans les mers de Chine.

Nogues était sur la Vénus avec Dupetit- Thouars en 1868, au moment où se produisit le mouvement qui détrôna le Taicoun pour le remplacer par le Mikado. C'est alors que commença la prodigieuse évolution du Japon, arrivé en quelques années à jouer dans le monde le rôle que l'on sait.

Peut-être est-il réservé à Nogues, officier de marine, devenu capucin et chassé de son couvent par la Franc-Maçonnerie juive, de voir revenir en Europe et même en France, comme allié de nos alliés les Anglais, un corps d'armée japonais. Nous avons assisté depuis quarante ans à des spectacles plus invraisemblables...

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