LES PREMIERES VISITES
En a-t-on vu de ces dessins représentant des inondés qui ont fui à la hâte et qui profitaient de la décrue des eaux pour aller visiter leurs demeures. C'était sinistre.
Quelques-uns ne retrouvaient même pas leur maison qui avait été emportée par le flot. D'autres apercevaient tout ce qui a constitué leur vie, errant et flottant encore dans l'eau fétide. Tous les objets se sont entrechoqués entre eux, massacrés entre eux, détruits entre eux dans l'obscurité et dans l'horreur.
On entendait des récits qu'on n'osait pas reproduire, car ils contrastaient avec le ton optimiste et bénisseur qui était la note officielle et la consigne générale.
Qu'un très louable élan de dévouement se soit produit au moment de la catastrophe, c'est là un fait incontestable que chacun est heureux de proclamer.
Qu'il y ait eu du désordre, des négligences, des défaillances, c'est très explicable dans une pareille tourmente. Mais, ceci, il ne faut pas le dire. En le disant, la presse jouerait un rôle utile ; elle apprendrait à mieux organiser si de pareilles circonstances se présentaient. Ce n'est pas ainsi que l'on conçoit la presse ; on la voit toujours dans l'hyperbole, dans l'emballement, dans l'exaltation factice.
Nous avons vu dès les premiers jours de l'inondation mousser la grande vague décla-
matoire, emphatique, théâtrale, inanitij and theatralitij.
Sous ce rapport, notre excellent ami Millevoye peut se vanter d'avoir mis dans le mille, en déclarant qu'une population qui avait reçu tant d'eau s'était à jamais immortalisée.
J'avoue que tout en faisant partie des 200.000 malheureux qui ont été victimes du fléau, je n'ai pas la sensation d'avoir conquis ainsi le laurier toujours vert de l'immortalité.
J'aurais pu, tout en faisant, par modestie, les réserves nécessaires, éprouver q[uelqiie satisfaction si Millevoye avait écrit de moi :
« Drumont s'est immortalisé avec quelques écrivains courageux, en tenant, pendant vingt ans, le même langage, -en disant aux Français :
« Reprenez votre raison, restez fidèles aux traditions et aux croyances qui ont fait vos pères si grands dans le passé. Ne subissez pas niaisement le joug des cosmopolites et des Juifs qui se sont emparés de votre pays, qui ont créé une opinion artificielle, qui ont habitué cette nation, jadis éprise avant tout de clarté et de bon sens, positive et idéaliste à la fois, à tout apercevoir à travers un perpétuel mirage d'Orientaux doublés de faiseurs et de puffistes. Si vous abdiquez la plus noble et la plus précieuse qualité de l'homme : celle de penser par lui-même, il vous arrivera tous les malheurs. «
Cette louange rendue, tout au moins à ma bonne volonté d'être utile, m'aurait été douce. En revanche, je ne vois pas les générations de l'avenir disant avec admiration :
« Drumont s'est immortalisé avec cette sublime population parisienne, à laquelle l'ineptie des ingénieurs a fait prendre des bains de pied forcés. Drumont fit monter, en hâte, aux étages supérieurs quelques 'livres auxquels il attachait un intérêt de souvenir ; il essaya même de faire déclouer les tapis, mais il fut contraint de les laisser sous l'eau. La porte d'entrée étant
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envahie, on mit des planches pour passer et Drumont parvint à se hisser sur un radeau, Lépine, on ne sait pourquoi, ayant réservé tout^es les barques pour la rue de l'Université. Drumont réussit à sortir de ce radeau aux planclies glissantes, grâce à la forte poigne d'un citoyen très poilu et à percer la haie des gardiens de la paix qui faisaient un esbrouflfe du diable, mais qui, là du moins, ne rendaient aucun service.
— En faut-il plus pour être immortalisé ? dira Millevoye.
— Mais oui, mon cher Millevoye, il en faut plus.
Je ne vous cache pas que je ne comprends pas que Millevoye ait écrit des naïvetés pareilles et que Massard, qui jadis ne manquait pas de bon sens, ait laissé passer des blagues semblables dans son journal.
C'est ainsi que l'on forme un peuple de plus en plus étranger à la réalité, toujours prêt à s'exalter à faux, à croire qu'il est grandi par des malheurs qu'il ne peut attribuer qu'à luimême.
Bercé, en effet, par ce chant de triomphe qu'il entend continuellement retentir à ses oreilles, par cette glorification ininterrompue de tout, ce peuple n'exerce plus aucun contrôle sur ceux qui sont placés dans certaines situations ; il n'a que de l'indifférence et de l'ingratitude pour ceux qui s'efforcent d'éclairer le puiblic.
Le double désir d'être glorifié à tout propos et d'être plaint par des gens qui n'ont aucune raison de vous plaindre, tend de plus en plus à être la caractéristique du Français de la décadence.
Il se rengorge avec une sorte d'ingénuité presque attendrissante en lisant qu'il vient encore de donner un exemple d'héroïsme aux autres peuples. Il ne déteste que les gens qui le mettent en face de la réalité, qui lui font enten-
dre des paroles fermes et viriles qui pourraient lui enseigner à se préserver d'avance contre des périls pareils à celui qu'il vient de traverser.
Réfléchissez un peu et vous conviendrez qu'il est bien difficile à des inondés de montrer de l'héroïsme. Quand l'eau monte trop, il faut s'en aller comme on peut. Devant le désastre qui vous frappe, on peut faire preuve de résignation chrétienne, de philosophie, de stoïcisme, mais l'héroïsme, en ce qu'il a d'actif, ne servirait à rien.
On peut même dire que l'héroïsme n'est point la qualité essentielle pour les sauvetages. Ce qu'il faut, dans de seimblabiles circonstances, c'est une organisation, ia notion de l'ordre, la discipline.
Quelques-uns de nos amis, comme M. Binder, se sont hâtés de réclamer une promotion exceptionnelle dans la Légion d'honneur sans avoir aucun détail exact sur ce qui s'était passé.
C'est encore un des traits de l'afTaiblissement cérébral qui caractérise les générations présentes que ce besoin subit de distribuer des décorations avant même qu'on ait aucun renseignement positif.
Celui qui s'est mis le premier en avant, est ravi d'avoir devancé les petits camarades. On imprimera son nom le premier ; il est de la pièce dont on parle.
Les demandes de promotions extraordinaires éclatent presque en même temps que les catastrophes.
Dans mon quartier, l'organisation ne paraît pas avoir été toujours très réussie. Dans mon passage, une malheureuse femme réfugiée sur le toit d'une maison basse, resta là toute une nuit avec ses enfants sans que personne répondit à ses appels désespérés.
Une coonmerçante de l'avenue Bosquet, qui demeura deux jours dans son grenier, sans que personne s'occupât de la ravitailler, enten-
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dait les hurlements que poussaient sa voisine infortunée, sans pouvoir attirer l'attention sur elle. Quand on vint à son secours, dans l'aprèsmidi, les enfants avaient les jambes comme gelées et ne pouvaient ni avancer, ni se tenir sur l'échelle.
Décidément, le pauvre passage Landrieu n'avait pas de chance avec les barques.
Ces premières visites au logis abandonné sont particulièrement poignantes et cruelles.
On éprouve une impression profonde à causer avec ceux qui ont passé par là, à écouter ce cri de douleur humaine si émouvant quand il est vrai, quand il n'est pas une intonation de théâtre ou une phrase d'écrivain.
Ce n'est pas à ces pauvres gens que je vous conseille de dire :
« Eh bien ! vous vous êtes immortalisés ; vous venez de donner un sublime exemple au monde qui se pâme d'admiration, w
Les naufragés vous répondraient :
« Pourquoi vous paj'ez-vous notre tête ? Ce n'est pas bien, »
Si vous croyez que c'est gai, ces inventaires au milieu de ruines qu'on évite d'aller visiter !
Tiens ! ma petite tête de Jacquet. Je l'ai trouvée flottant sur les eaux putrides avec son sourire à la fois virginal et charmant... La maquette en plâtre du Gaulois, de Baffier ; elle a roulé dans les flots, mais elle n'a pas été brisée ; maintenant elle fond sous l'action de l'eau qui pénétre le plâtre... Le manuscrit du Journal d'un Philosophe que cette bonne Gyp m'avait offert...
Je le connais, ce Journal d'un Philosophe, et l'article que j'ai fait sur lui il y a de longues années n'a certainement pas encouragé un académicien à demi-conservateur à m'accorder sa voix. Cela, d'ailleurs, me paraît tout naturel.
Hélas ! en quel état il est, ce manuscrit de Gyp écrit à l'encre violette, en très grosses lettres, de cette écriture si originale qui fait res-
sembler un peu les manuscrits de Gyp à ceux de Barbey d'Aurevilly.
L'encre violette est déteinte. Les cordons de soie jaune qui attachaient les cahiers ont pris une couleur indéfinissable et verdâtre. La jolie aquarelle qui ornait la première page a été comme délavée, détrempée par l'humidité. On n'aperçoit plus que quelques plaques de couleurs qui se confondent entre elles.
C'est le cas des aquarelles dont mon ami Coindre avait enrichi mon exemplaire de Mon Vieux Paris sur Hollande ou sur Japon, je ne sais plus trop, car dans la vitrine tous ces livres ont été réduits en bouillie, transformés en une pâte informe.
« Mettez les chiffres en regard de tout ce que vous avez perdu, me dit- l'expert du Conseil de préfecture qui m'avait l'air d'un homme dont le cœur n'est pas fermé à toute émotion.
— Quels chiffres voulez-vous mettre en face d'objets qui, pour la plupart, ont une valeur de souvenir et de sentiment ?
Si ce brave homme était parmi les juges du Conseil de préfecture, on pourrait encore attendre un beau mouvement de sa part.
Malgré tout, il faudrait être vraiment naïf pour supposer qu'un tribunal administratif, qui dépend entièrement du gouvernement, puisse donner raison à de pauvres sinistrés, c'est-à-dire résister à l'influence de tous ces personnages bien posés dans la société parisienne. Catholiques comme les Blount ou riches banquiers protestants comme les ]Mallet ou les Mirabaud, ils sont, au fond, tous d'accord entre eux.
Ce qui caractérise la situation actuelle, c'est que ce pays est admirablement informé ; il est informé sans aucun profit pour lui ; mais cela lui fait plaisir tout de même. Après le scandale des liquidations, nous avons eu le scandale des inondations.
On a voté un premier crédit de deux millions, puis un autre de même importance. On
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a publié des listes de souscriptions qui atteignaient des totaux formidables. Ce que l'on n'a pas vu, c'est le sinistré qui a touché ou qui, du moins, est satisfait de la somme qu'il a touchée.
Ceux qui se sont plaints les premiers sont des petits commerçants d'Alfortville et des environs. L'on a pourtant voté un projet mettant une somme de cent millions à la disposition des commerçants qui, si je ne me trompe, avaient droit à des prêts pouvant aller jusqu'à 4.000 francs. Les grands établissements financiers, la Chambre de commerce, les agents de change se chargeaient de fournir cette somme.
Le système juif qui, à l'heure actuelle, fonctionne et s'épanouit en son plein triomphe, est inépuisable en combinaisons de ce genre. Le Veau d'or a pour pâturage la Terre promise.
Le fameux crédit des cent millions m'a l'air de rentrer dans l'ordre de ces opérations magiques auxquelles nous ne comprenons rien. Je m'étonne que des hommes comme M. de Verneuil, qui m'a paru toujours être un esprit très lucide et très net, n'ait pas fait apercevoir à Briand et à Cochery l'inanité de toutes ces fantasmagories.
Si la Banque, comme on l'a dit, garantissait cent millions pour des prêts aux ouvriers, victimes de l'inondation, les petits commerçants d'Alfortville n'auraient eu aucune raison de se lamenter et de déclarer qu'ils n'avaient dans leurs magasins que des marchandises qu'on a bien voulu leur confier à crédit.
Il faut reconnaître, d'ailleurs, que les inondés avaient bien leur part de responsabilités dans cette situation. A la veille des élections, l'occasion était exceptionnellement favorable pour eux d'exiger que les candidats prennent des engagements sur ces questions. Il ne me semble pas qu'on ait beaucoup traité ce sujet.
Les habitants d'Alfortville ont pris le vrai moyen ; ils ont crié et manifesté ; on a parlé
d'eux parce qu'ils criaient et qu'ils manifestaient. Mais on n'a pas vu les commerçants de Paris, les citadins paisibles dont les marchandises ou le mobilier ont été saccagés, grâce à la cupidité et à l'imprévoyance des grandes Compagnies, aller porter bruyamment leurs revendications devant le Conseil de préfecture.
Briand aurait, par contre, dû prendre la bienfaisante initiative d'adresser de sages paroles à M. Fournier, alors président du Conseil de préfecture, et lui dire:
<' Ecoulez, mon cher, chacun travaille de son état ; les journalistes écrivent des articles ; les peintres font des tableaux. Puisque vous êtes juge, jugez.
« La procédure est au point. Les dossiers des lamentables victimes de la criminelle ineptie des Compagnies sont au complet. M. Trélat, l'exjjert du Conseil de préfecture, a .'•tabli un rapport qu'on dil écrasant. Si vous pensez que les grandes Comipagnies ont bien fait d'inonder les gens, dites-le !... Si vous pensez, au contraire, que les inondés aient droit à quelque indemnité, dites-le aussi. S'il y a une nouvelle inondation cet hiver, cette indemnité sera utile aux sinistrés et leur permettra d'aller loger à l'hôtel. »