‹ Sur le chemin de la vie (souvenirs). Portrait de l'auteurChapitre 6 sur 47 · LES SPARTIATES · texte numérisé non relu

LES SPARTIATES

Notre ami Gaston Jollivet a écrit il y a quelques années un bien joli article dans VAiitorité à propos de Bloch et de Kahn prenant le commandement des étudiants républicains, ou prétendus républicains, et marchant avec la protection des sergots contre ceux qui conspuaient Thalamas et acclamaient la sainte et héroïque Jeanne d'Arc.

Jollivet évoquait à ce sujet ce dîner des Spartiates, où nous nous réunissions jadis entre amis, et où pour la première fois j'annonçai que j'allais publier un livre sur les Juifs.

Les Spartiates ont laissé un vivant souvenir chez tous ceux qui en furent.

C'était un dîner de fondation déjà ancienne quand je commençai à en faire partie et les premiers membres, comme Persigny et quelques personnages de l'Empire, avaient déjà disparu.

Le dîner était assez fermé dans un sens, mais très peu exclusif au point de vue des idées politiques ou autres. Des hommes très différents par la situation qu'ils occupaient dans la vie, aimaient à se retrouver pour parler en toute liberté, avec la certitude que leurs propos ne seraient pas colportés partout. On parlait sub rosa, comme disaient les Anciens, car à Rome tous les convives qui s'asseyaient

SOUVENIRS DE JEUNESSE Zi

sur le triclinium portaient la couronne du festin.

Nous n'avions pas de couronne, mais nous devisions joyeusement tout de même.

Il y avait là l'ambassadeur d'Angleterre, lord Lytton, poète dans sa jeunesse, et qui avec ses cheveux longs et ses yeux perdus dans le vague, ressemblait plus à un artiste incompris qu'à un membre du corps diplomatique.

J'y vis une fois ou deux le comte Nigra à son passage à Paris. Il ne nous cachait pas que tout ce que l'on avait écrit sur les événements de ce temps n'avait aucun rapport avec la réalité. Le général Schmitz, l'ancien chef d'état-major de Trochu, en disait autant des choses militaires.

Il me semble encore entendre la chaude et cordiale parole de cet homme vaillant, éloquent et bon qu'était Raoul Duval. Avec sa grande moustache llavescente, ses yeux bleus et sa haute taille, il ressemblait à un chef gaulois ; il était tout cœur avec des facultés d'un homme politique de premier ordre.

Je n'ai pas connu d'homme qui eût plus le tempérament catholique que ce protestant qui l'était si peu dans l'acception étroite, sectaire et haineuse de ce mot.

C'était un homme d'origine française comme celui-là qu'il nous aurait fallu au lieu du sémite génois Gambetta. Il avait, lui aussi, des qualités de tribun et d'entraineur de foules, mais il est mort sans avoir rempli toute sa destinée.

Arsène Houssaye, qui paraissait aussi jeune que son fils qui" était aussi des nôtres, était merveilleux à écouter quand il faisait revivre devant nous les personnalités de la politique, de la littérature et de l'art qu'il avait rencontrées dans cette vie si remplie, cette vie si heureuse, si brillante et si optimiste qui semblait avoir été constamment sous l'influence des constellations favorables.

Arsène Houssaye a écrit une petite plaquette sur ce dîner des Spartiates, dont il avait été un des fondateurs.

Mon ami Octave Uzanne, un des fidèles et des assidus des Spartiates, a cette plaquette, mais il m'écrit qu'il est à Saint-Raphaël « en espalier au soleil » et naturellement il n'a pu me l'envoyer.

L'élément artistique était représenté par Ziem, déjà vieux et chargé de gloire, et par Dupray, un peintre militaire, un homme charmant et trop modeste qui a été un peu éclipsé et éteint par Détaille et de Neuville, alors dans toute leur vogue.

J'ai vu, là. Concourt dans le meilleur de luimême, tant il est vrai que les milieux changent un homme ; il \' a des maisons où l'on est toujours stupide et des maisons où l'on a toujours de l'esprit.

En d'autres endroits, Concourt était préoccupé de son rôle de chef d'école ; il rappelait que les premières trouvailles de l'école naturaliste, trouvailles qui n'avaient rien de bien précieux littérairement, avaient été faites par son frère et par lui. Il était surtout hanté par les gros tirages de Zola. Oh ! ces tirages, en ai-je entendu parler !

Aux Spartiates, il était tout à fait lui-même, simple, original et fin quand il parlait d'art avec Paul de Saint-Victor, un incomparable styliste, un magicien créateur d'images la plume à îa main, mais qui parlait très peu et ne disait rien de bien sensationnel.

Ce qu'il y avait d'intéressant dans l'article de Jollivet c'est qu'il donnait une note exacte sur l'idée qu'on se faisait du Juif alors.

Au dîner des Spartiates ne figurait aucun Juif et l'atmosphère n'était pas une atmosphère favorable aux idées cosmopolites et faussement humanitaires. Lord Lytton, le prince Calitzine, Nigra, Meredeath étaient des Anglais, des

Russes, des Italiens, des Américains ; on était plein de courtoisie pour eux, on les aimait pour leurs qualités, mais on n'éprouvait pas le besoin de fraterniser avec toutes les nations et de boire tous dans le même verre. Chacun avait son verre.

On plaisantait les financiers cousus d'or, on racontait à l'occasion des anecdotes sur les Rothschild ou des opérations fantastiques d'usuriers juifs. Jollivet nous égayait, comme il l'a rappelé, avec l'histoire du petit Juif qui s'obstinait à ne pas venir au monde et que le médecin décida en lui montrant une pièce d'or.

C'était tout. La conquête du monde par les Juifs, le rôle joué par les Juifs dans la politique moderne, l'action exercée par les Juifs grâce aux sociétés secrètes, c'étaient des choses auxquelles personne ne pensait. C'était un côté qui échappait complètement.

Même dans cette réunion d'hommes à l'esprit très ouvert et très libre, où le paradoxe n'effrayait pas, on aurait excité un sourire un peu moqueur si l'on avait dit :

« Dans quelques années vous verrez l'organisation actuelle chambardée, l'armée désorganisée, les vieux généraux traînés dans le ruisseau et menacés du bagne, le drapeau couvert de boue, les religieux et les religieuses jetés hors de leurs domiciles, tout cela à propos d'un capitaine juif condamné par deux conseils de guerre pour avoir livré les secrets de la défense nationale. »

C'est le mérite d'articles comme ceux de Jollivet écrits avec sincérité, avec bonne humeur et sans parti-pris, de fixer ainsi le temps qu'il faisait à un certain jour de la vie d'un siècle.

En ce temps, les Juifs pensaient exactement ce qu'ils pensent aujourd'hui, ce qu'ils pensaient probablement en plein moyen âge ; ils travaillaient à la réalisation de leurs rêves,

mais ils n'en parlaient pas. Ils n'avaient pas encore enlevé leur masque ironique et souriant de bons enfants qui ont été bien malheureux et qui ne réclament que la tolérance, pour nous montrer leur vrai visage, le visage du Juif talmudique, féroce et inexorable, le visage du Juif implacable qui hait le Christ comme à l'heure où la foule de Jérusalem criait : « Toile, et criicifige. y>

A propos des discours de Jaurès déclarant que c'était à la France à se sacrifier en donnant l'exemple du désarmement, en oubliant qu'elle avait été vaincue, j'ai souvent rappelé les conversations que j'avais avec Alexandre Weill lorsqu'il promenait ses petits chiens blancs frisés sous les arcades de la place de la Concorde. Weill fut en son temps une sorte de Nabi d'Israël, un esprit vraiment très curieux d'ailleurs.

En 1880, à une époque où nous croyions tous encore au relèvement possible, il me disait : « C'est une illusion, La France est condamnée. La France doit disparaître comme nation afin que les Français devenus des Sans-Patrie aillent faire du prosélytisme à travers le monde en faveur de la société future. »

Naquet a toujours tenu le même langage, mais avec plus d'impudence encore, avec un accent plus messianique.

« Il faut que la France se sacrifie en holocauste pour assurer le désarmement universel et la fin de i'idée de patrie. Si la France meurt de l'expérience, tant pis pour elle! Elle n'en sera que plus grande devant l'humanité. »

A cette époque, on aurait stupéfié Jollivet en lui disant que les Juifs qu'il rencontrait partout, dans tous les mondes, sans remarquer même qu'ils étaient Juifs, cheminaient à côté de nous en ayant de telles pensées sur nous. On aurait stupéfié Jollivet bien davantage si on lui avait dit que les Juifs auraient une telle puissance de suggestion que la France, sans

accepter ces idées, s'en trouverait à ce point pénétrée, imprégnée, enveloppée qu'au fond, même au Parlement, la protestation contre elles serait molle et sans colère.

C'est égal, mon cher Jollivet, depuis les conversations des Spartiates, le pays a fait du chemin sans s'en apercevoir...

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