A PROPOS DU 18 MARS
A une heure donnée de la vie, le chapitre devient plus difficile à écrire pour l'écrivain dès qu'il s'agit de certains sujets'. Il s'installe à sa table de travail et il fume une cigarette pour se mettre en train. Alors, évoqués par une simple date, tous les souvenirs, tous les fantômes de ceux qu'on a connus, toutes les images, tous les détails, toutes les visions pittoresques, émouvantes, tragiques, bizarres, comiques, de choses aperçues jadis, se mettent à ressusciter, à s'animer, à revivre, à parler.
Dans ce cas, le premier soin d'un écrivain digne de ce nom doit être de se rationner courageusement sous le rapport du papier, de se dire : « Tu gardes devant toi trop de papier blanc, tu auras déjà écrit dans deux heures la valeur d'un article de revue, et ce soir tu auras commencé un volume... Voilà juste ce qu'il te faut pour écrire un article ; ne va pas plus loin. »
Maxime Vuillaume a évoqué dans ses Pages Ronges la figure de Gustave Maroteau, condamné à mort, puis commué, qui alla mourir à vingt-cinq ans de la poitrine à l'hôpital de l'ile Nou.
Je vois encore ce pauvre Maroteau. C'était le type du bon jeune homme ; il habitait Chartres avec sa famille et la maman s'était imposé des sacrifices pour faire imprimer les Flocons, le
classique volume de vers du débutant dans la vie littéraire.
Je l'ai devant moi sous sa couverture verte, ce volume ingénu ; il était bien enfantin, mais il n'avait rien de terrible.
L'auteur dédiait des vers à Victor Hugo, à son père, il dédiait à sa mère une pièce intitulée Sancta Cecilia :
C'est concert aujourd'hui dans le pays des anges. Tous les blancs chérubins unissent leurs accords Pour célébrer Cécile et chanter ses louanges Dans leurs divins transports.
C'est bien vrai, tout de même, que le malheureux garçon a été condamné à mort pour une simple phrase qui terminait un article : « J'ai bien peur pour Mgr l'Archevêque de Paris. « Les officiers qui se sont laissés traîner dans la boue plus tard par une poignée de Juifs, avec la bénévolence que l'on sait, étaient impitoyables alors.
L'infortuné Maroîeau vint un jour m'apporter ce livre à la brasserie de Fleurus, L'imprimerie Lahure était alors une grande usine à journaux ; on y imprimait le Grand Journal, qui fut un événement en ces temps lointains, et le Paris-Caprice, de Schnœrb, qui devint préfet plus tard et je crois même directeur de la Sûreté générale.
La brasserie de Fleurus, qui touchait à l'imprimerie Lahure, était un endroit commode pour y écrire ses articles l'été sur la longue terrasse que la rue seule séparait du Luxembourg plein de verdure et de nids.
La brasserie de Fleurus n'était pas une brasserie bruyante comme celles d'aujourd'hui, encombrées de rastas et de Juifs, c'était une brasserie mieux fréquentée que certains salons actuels.
On admirait là les études et les pochades des peintres habitués de la maison, des Corot, des
Fej'en-Perrin, des Chintreuil, des Henner, des Lefebvre, des Carolus Duran.
Toute une école artistique a fréquenté là et s'y rencontrait avec des écrivains, Henri Lasserre, qui avait l'esprit de la conversation et l'éloquence du livre, y dialoguait avec Barbey d'Aurevilly, qui était plutôt un assidu du café Tabourey; Préault, le grand sculpteur, y développait ses plus brillants paradoxes.
Le jour où il vint, Maroteau était accompagné de quelques amis qui se retrouvaient au café de Suède et pour lesquels franchir les ponts et passer sur la rive gauche était un véritable effort.
On prit des bocks. Il y avait là un lazzarone du Boulevard qui ne s'attendait certainement pas à finir comme il a fini. Il y avait là un autre bon jeune homme, dans le genre de Barbemuche de Murger, qui aimait à aller contempler au café Maumus les hommes qui écrivaient dans les journaux ; il était le fils d'un fonctionnaire important de la Bibliothèque alors impériale; il était intelligent et timide comme une demoiselle et en parlant il croisait volontiers ses bras pour introduire ses mains dans les manches de son pardessus ; je n'ai jamais su pourquoi. H habitait, lui aussi, dans sa famille et il m'expliquait la philosophie de Biichner... Il y avait là le fils d'une couturière célèbre sous le Second Empire ; il y avait là le fils d'un président de Cour d'une grande ville de province et, dans ce temps, c'était quelque chose. Le fils suivait les cours de l'Ecole des Beaux- Arts.
Un marchand d'ornements d'église qui passait dans la rue, vint me dire bonjour.
Si une vieille sorcière, comme on en rencontre dans les contes de fées, se fût approchée de cette table et qu'elle eût annoncé à chacun de ceux qui étaient là quelle serait sa destinée, elle aurait soulevé un éclat de rire si énorme
qu'il eût fait écrouler la pyramide de soucoupes qui s'élevait à chaque nouvel arrivant.
L'Empire était alors dans tout son éclat et dans toute sa force ; il avait été profondément atteint au moment de Sadowa, mais très peu encore s'en apercevaient. De l'aveu de tous, l'armée française était invincible.
Patatras I lout craque. Il se produit une explosion comme celle dans laquelle a sombré yiéna. Barbemuche a eu la tête emportée pendant la guerre par un boulet sur le plateau d'Avron. Maroteau est mort à la Nouvelle-Calédonie. Le lazzaroiie du Boulevard a été déporté; il est devenu fou, il s'est enfui dans la brousse et il a été mangé par les Canaques. Le fils du magistrat a été commissaire de police sous la Commune ; il a arrêté Chaudej', et il a contribué à le faire fusiller, il a été condamné lui aussi à mort, mais par contumace.
Le négociant en ornements d'église a fait fusiller les otages ; il aurait été incontestablement exécuté lui-même à Satory s'il n'avait pas eu la chance de mourir en prison des blessures qu'il avait reçues pendant la lutte suprême de la Commune.^
Ne trouvez-vous pas qu'il y a une ironie macabre, prodigieuse et atroce et comme une extravagance tragique dans le spectacle de ces existences qui, en d'autres temps, auraient été de ces « existences glissantes et muettes » dont parle Montaigne, et que la Destinée jette tout à coup dans le drame, les batailles meurtrières, les combats civiques ?
C'est ainsi que se détachent sur la trame des événements des souvenirs qui n'ont qu'une importance philosophique et qui sont comme des îlots surgissant au milieu de la vaste mer.
Pourquoi la mémoire enregistre-t-elle plus fidèlement que d'autres ces impressions secondaires ? Il y a là un phénomène particulier de cérébralité.
Je venais de regarder l'envahissement du
Corps législatif au 4 Septembre et, pour revenir plus tôt au journal, j'avais coupé par les petites rues. Je vois encore à la station déserte du coin de la rue Mondovi un cocher qui, en passant, tirait un seau d'eau pour son cheval... Je vois, dans la rue du Mont-Thabor, les concierges et les voisins prenant l'air sur des chaises devant leur porte pendant que des jeunes filles jouaient au volant sur la chaussée.
Evidemment, j'ai été frappé alors du calme profond, de l'aspect provincial que présentait ce coin de Paris, si proche de la Chambre et des Tuileries, et dans lequel ne parvenaient pas les rumeurs de la foule, les cris de l'émeute, le bruit de la chute d'un trône, d'une dynastie, d'une légende séculaire.
Je vois encore l'officier qui, dans l'aprèsmidi du 18 mars, passait sur le boulevard en ramenant une compagnie de son régiment.
Tous les dos avaient ce langage des dos dont nous avons causé si souvent avec Concourt. L'officier donnait vraiment la sensation d'un homme qui porte sur la tête un vase plein jusqu'au bord et qui se dit: « Si je fais un mouvement de trop, tout chavirera. »
Il se disait : « Si je fais une observation ou si je donne un ordre brusque, je sens que mes soldats m'enverront promener. »
Les soldats, énervés, démoralisés, par tout ce qui arrivait depuis le commencement de la guerre, avaient l'air de gens qui n'attendent qu'une occasion pour crier : « Zut ! »
Ils sont parvenus tant bien que mal à l'Ecole Militaire, puis on les a fait repartir pour Versailles et ils ont peut-être été les plus violents dans la répression de la Commune.
On est stupéfait quand on contemple les effroyables tueries de ces journées de mai et qu'on considère le résultat auquel on est arrivé.
C'est à peine si, dans les récits de villes prises d'assaut par les Barbares, on trouve l'équivalent de ces scènes auprès desquelles les mas-
sacres de Sylla sont des pastorales. Non seulement, on tuait des combattants pris les armes à la main, ce qui reportait la France du dixneuvième siècle aux temps très lointains où l'on égorgeait des prisonniers de guerre, mais on fusillait sans forme de procès des infortunés absolument innocents dénoncés par leur concierge.
Cela se passait dans un pays qui, la veille, entonnait chaque jour un hymne à la civilisation et qui, le lendemain, après cet entr'acte terriblement mouvementé, reprenait l'hymne avec le même entrain.
On ne peut s'empêcher de tomber dans des réflexions quand on songe que les officiers qui présidaient à ces exécutions sans pitié, ont eu pour successeurs immédiats, des officiers qui, au moment de l'Affaire Dreyfus, se sont laissé traîner dans la boue par une poignée de cosmopolites et de Juifs sans une protestation, sans un mouvement d'énergie, sans un éveil de virilité.
On reste comme pétrifié de surprise lorsqu'on se dit que ce parti conservateur, cette bourgeoisie qui battait des mains à ces exécutions implacables et sommaires, s'est laissé chasser de toutes les positions qu'elle occupait, qu'elle n'existe plus comme puissance dirigeante, qu'elle en est réduite où elle en est. Elle ne compte plus dans le pays, elle n'a plus pour elle que l'argent qu'on se prépare à lui prendre avec des lois régulières auxquelles elle est incapable de résister.
Méditez quelques minutes sur l'enchaînement de tous ces événements qui se succèdent si vite qu'on n'y prête même plus d'attention, et vous penserez comme moi qu'il y a là une force étrange qui échappe à notre intelligence, une évolution sociale irrésistible, une déchéance inévitable de certaines classes condamnées, un fatalisme inexorable ou une manifestation de
la volonté de Dieu qui est impénétrable pour nous.
Représentez-vous, encore une fois, tout ce que possédait le parti conservateur après la répression de 1871 : l'avantage de grandes fortunes territoriales, l'influence de familles respectées depuis longtemps dans leur pays, le conservatisme presque fanatique des campagnes que les crimes de la Commune avaient exaspéré contre Paris, un personnel d'hommes, non pas géniaux, sans doute, mais, pour la plupart, brillants, distingués, honnêtes, le réveil des sentiments traditionnels partout, l'affection de tous pour cette armée qui, ce qui est vraiment admirable, ne trouvait aucune hostilité, même dans les masses populaires si durement traitées par elle.
Examinez de sang-froid la situation .sociale actuelle. La Révolution sociale est faite ; elle dépend d'un accident quelconque, d'une émeute un peu chaude dans laquelle les soldats formés par les instituteurs antimilitaristes lèveront la crosse en l'air.
On comprend, dans ces conditions, que les Communards n'inspirent plus les mêmes indignations qu'autrefois. Pour un philosophe, la Commune a été l'achèvement du geste français. Le geste a été chrétien, épique, sublime avec les Croisades, les conquêtes, avec les grandes guerres ; il a fait l'admiration de l'univers. Il est devenu un simple geste de guerre civile pendant les journées de Juin et les batailles de la Commune. Avec beaucoup d'alcoolisme et de démence, il y eut une parcelle d'héroïsme dans la Commune.
Malgré le déplorable usage qu'ils faisaient de leur courage, les hommes qui se sacrifiaient ainsi pour une chimère, qui versaient leur sang pour leur cause, avaient encore un certain idéal.
Je ne sais quel député de la gauche disait :
« La Commune a été faite par les élèves des écoles chrétiennes. »
Il croyait dire une injure, il exprimait une vérité relative.
Ce n'est point, bien entendu, que les Frères eussent jamais conseillé à aucun de leurs élèves d'entrer dans les bataillons fédérés, mais ils avaient élevé les générations qui sortaient de leurs écoles dans des idées de sacrifice et de dévouement ; ils leur avaient donné le tempérament catholique.
Quoique cela semble paradoxal, il est bien certain que si nous n'avons pas encore eu de révolution violente, nous le devons à l'éducation actuelle qui a fait une génération matérialiste qui craint de se mettre trop en avant et ne voudrait risquer sa vie qu'à coup sûr.
Ce qui est certain, c'est que la Commune est désormais entrée dans l'Histoire et que les récits que l'on publie sur les drames d'alors intéressent surtout comme documents.
J'ai lu, pour ma part, avec un réel intérêt les Pages Ronges, de Maxime Vuillaume. Le grand mérite de Maxime Vuillaume est de raconter simplement les événements dont il a été témoin sans y ajouter les apologies, les récriminations, les cris de victoire ou les effets littéraires.
Sous ce rapport, Une journée à la Cour martiale du Luxembourg est vraiment une œuvre remarquable par sa simplicité et sa concision. Elle a l'accent et l'émotion contenue de ce qui a été vu et vécu, de ce qui a été éprouvé aussi, car l'auteur a été bien près du peloton d'exécution, il l'a frisé. Il a dû même sentir une certsine fraîcheur aux tempes en se retrouvant dans la rue de Vaugirard et en entendant les détonations qui abattaient les gens qui étaient de la même fournée que lui... Maintenant qu'il est joarnaliste gouvernemental et décoré, il doit se rappeler ce moment-là avec plaisir.
J'ai eu une impression du même ordre en franchissant, avec Aimé Dolfus, le secrétaire de la rédaction du Bien public, la passerelle qui mettait la gare du Nord en communication avec Saint-Denis.
J'ai toujours eu la manie de défendre la société qui, d'ailleurs, ne m'en a jamais témoigné aucune reconnaissance.
Nous étions quelques malheureux sans le sou au Bien public à attaquer la Commune en face, à Paris, au nom des grands principes de l'ordre social et à nous exposer à des périls qui eussent pu être redoutables si nous avions été arrêtés ou si la Commune avait triomphé.
Nous avions attaqué vigoureusement la Commune ; le Cri du Peuple m'avait signalé personnellement à la bienveillance de Raoul Rigault en lui disant : « Comment n'avez-vous pas encore arrêté le scélérat qui ose comparer les élus du peuple à de vulgaires cambrioleurs ? »
Le journal avait été supprimé ; il avait en vain essayé de reparaître sous un autre titre ; on était venu pour nous arrêter. Yrignault était obligé de se cacher. Quant au caissier, il y avait longtemps, hélas ! qu'il était invisible. Je n'étais pas fâché de quitter Paris, ce qui commençait à être difficile.
Nous avions, heureusement, pour ami le chef de gare du chemin de fer du Nord ; il fut charmant dans cette circonstance, et il me dit :
« Venez avec moi ; tenez à la main un mètre d'arpenteur ; j'aurai l'air de vous donner des explications, et l'on vous prendra pour un ingénieur quelconque... Surtout, ne vous pressez pas nerveusement en passant devant le factionnaire fédéré qui monte la garde à l'extrémité de la passerelle ; jetez autour de vous un regard indifférent... Une fois la sentinelle franchie, vous êtes libre et vous tombez dans les Bavarois habillés de bleu qui occupent Saint-Denis. »
Que voulez-vous, nous avons mangé le
beefteack et l'omelette de bon appétit une fois à Saint-Denis.
J'aurais pu être arrêté et, une fois arrêté, être fusillé comme Chaudey ou faire partie des otages.
Racontées après, ces choses semblent ridicules; pour les comprendre il faut y avoir été.
Ce sont de ces souvenirs qui intéressent tout particulièrement les hommes de notre génération et tous ceux qui ont écrit sur la Commune. Ce sont des souvenirs afl'reux, sans doute, mais qui ne sont pas sans quelque douceur.
On était jeune, on avait la santé, la gaieté, l'espérance. Comme dit un des personnages de Daudet: « On était bien malheureux. C'était le bon temps. »