LE PREMIER ARTICLE
II }' a une quinzaine d'années, le Figaro eut l'idée obligeante de reproduire mon premier article publié en 18(55 dans Vllliistration. Je dis « idée obligeante « quoique cela ne me rajeunisse pas, mais cela fait plaisir tout de même de se reporter aux temps de la jeunesse.
Edmond Texier était à ce moment le directeur de Vllhistration. C'était un homme d'esprit aimable et bien élevé. Il avait, sous le pseudonyme de Si/lviiis, écrit jadis une physiologie de poète, qui est un petit chef-d'œuvre. Il tenait alors une certaine place dans le monde.
Familier du prince Napoléon et rédacteur du Siècle, il personnifiait assez bien le type du (( démocrate assermenté » contre lequel Proudhon décochait ses traits les plus aigus.
Les rédacteurs du Siècle et de VOpinion nationale étaient, selon un mot de l'époque, « délégués par le Gouvernement au département de l'Opposition ». Ils étaient italianissimes, antipapistes et ouvertement sympathiques à la Prusse, par amour, prétendaient-ils, du principe des nationalités.
En 1865, l'Empire paraissait indestructible. On aurait dit que cinq ans après, le Sénat, le Corps législatif, le Conseil d'Etat, le Conseil privé, le Conseil des ministres, les Maréchaux, la Garde impériale disparaîtraient comme dans un rêve, que le successeur de Billault vous
aurait fait enfermer comme fou, ainsi que Billault avait fait enfermer l'avocat Sandon.
J'ai vu tout cela. Mon enfance s'est écoulée dans le jardin des Tuileries, et j'ai regardé cent fois Napoléon traversant la grande allée, entouré d'un état-major chamarré. J'ai vu le 5 ou le 6 septembre, un marchand de caricatures suspendre aux grilles des Tuileries des dessins où l'on représentait Napoléon assis sur un pot de chambre ou tenant une seringue.
Le bon Texier ne me fît guère attendre que six mois l'insertion de cet article qui évoquait un coin du vieux Paris. Je me souviens que lorsque je me présentai pour toucher le montant de ce travail, on me répondit que l'usage invariable de la maison était de ne payer qu'à la fin du mois. Je trouvai cet usage abusif et j'en éprouvai du chagrin, car je dus me passer de déjeuner ce jour-là. Je me consolai en pensant que je deviendrais un jour un journaliste connu comme Texier, qui pourrait faire passer ses articles à volonté.
Hélas 1 c'est l'éternelle ironie des choses et l'histoire de ce paysan des contes de fée auquel Dieu avait accordé le don de faire trois souhaits. C'était dans la nuit de Noël, il demanda trois fois du boudin, et il vit arriver tant de boudin, qu'il supplia Dieu de ne plus lui en envoyer.
Attendre six mois pour faire passer un article est dur, ne pas pouvoir laisser passer un jour sans écrire un article est bien douloureux aussi; être débutant et ne jamais voir le fruit de ses veilles arriver à la foule est navrant; être leader d'un journal quotidien et voir toujours arriver l'échéance de l'article à faire, quand on aurait envie de rester au bord de la mer à écouter le clapotement des flots, est bien cruel aussi parfois.
Je ne me plains pas, d'ailleurs, « A quelque chose que l'homme s'applique, a dit Diderot,
c'est que la nature l'y avait destiné. » J'étais né pour être écrivain, je ne connais rien de plus noble, de plus utile, de plus digne de remplir la vie d'un homme, que cette fonction de l'écrivain qui permet de défendre ses croyances, de protéger les faibles, de taper sur les forts, d'éveiller des idées chez les autres, de faire part à tous des connaissances qu'on a acquises, des lectures qu'on a faites, des réflexions auxquelles on s'est livré.
Connaissez-vous rien de plus beau: n'être obligé de se plier à aucune convention, ne dépendre de personne et, en même temps, n'avoir pas la force, et par conséquent n'être pas tenté d'en abuser pour imposer sa manière de voir aux autres, dire simplement à son prochain : « Je vois comme cela, et voilà ce qui m'a conduit à voir comme cela. Si vous êtes d'accord avec moi, topez là ».
L'œuvre me paraît encore plus séduisante depuis que les journaux sont à un sou. Franchement, un lecteur ne peut pas vous dire qu'avec ces quatre grandes pages, et à plus forte raison avec les six pages d'aujourd'hui, il n'en a pas pour son sou. Il trouve toujours quelque chose qui l'intéresse, ne fût-ce que les faitsdivers, ou le cours de la Bourse...
Cela vous impressionne tout de même de relire un article écrit il y a quarante-cinq ans. Cela vous donne envie de vous reposer au moins pendant huit jours.
Qu'on me permette donc de reproduire ici cet article.
La Vallée de Misère.
Ce n'est jamais sans regrets que l'on voit tomber un de ces coins du vieux Paris, pleins de souvenirs et d'enseignements parfois, poétiques toujours, dans leur pittoresque vieillesse
L'histoire a peut-être écrit sur ce mur, qui s]écroule sous la pioche, une de ses pages attendrissantes ou sanglantes. L'art a mis là son cachet di-
vin. Puis, à défaut de légendes touchantes, d'œuvres remarquables, d'actions glorieuses, on sent toujours que la vie a remué dans ces décombres, et cette idée suffit seule à intéresser et à faire rêver. Tout est détruit; mais l'antiquaire, le chercheur viennent à leur tour, et de leurs mains attendries s'efforcent de reconstruire pièce à pièce ce passé qui n'est plus qu'une ombre. Un indice insignifiant, une déclivité du sol, une pierre oubliée qu'un maçon a fait resservir dans une maison neuve, tout leur est bon, tout leur devient point de repère; ils utilisent tout pour rétablir pierre à pierre une ruine, puis un quartier, et refaire ainsi le théâtre de nos grands drames nationaux.
Quand, laissant la rive gauche derrière soi, on traverse le Pont-Neuf, on voit à sa droite un quai magnifique, se prolongeant jusqu'à Saint-Gervais. Sur ce quai, deux théâtres, une grande administration, une caserne se détachant peu du reste des maisons, puis l'Hôtel de Ville et son jardin circulaire. Tout cela est grand et beau. Sur une partie du parcours, les maçons construisent une douzaine de maisons auxquelles on a donné le même architecte ce qui promet aux uns la régularité et fait craindre aux autres la monotonie. — Voilà le spectacle du jour.
Hier, à la droite du Pont-Neuf, le quai se précipitait dans une pente rapide. Une foule de petites rues, invisibles à dix pas, s'enchevêtraient l'une dans l'autre. Puis le quai se relevait vers la place du Châtelet auprès de cette lourde masse noire qu'on appelait le Veau qui tette, et de la Chambre des notaires. Mais là encore, une grande muraille allait du Pont-Neuf au Pont-au-Change, et dans toute la longueur un large trottoir rendait la circulation régulière et facile. Les maisons étaient uniformément occupées par des ferrailleurs, ce qui valait au quai, officiellement nommé quai de la Mégisserie, la désignation populaire de quai de la Ferraille.
Mais si nous reculons de quelques siècles, nous entrons, entre le Pont-Neuf et la place des Trois- Maries, dans une sorte de précipice. Deux maisons, l'une touchant le pont, l'autre à la place, en indiquaient l'entrée. A vingt pas, la ruelle s'est élargie, elle forme une place. A droite, s'ouvre la rue de l'.Arche-Marion, qui prend plus loin le nom de rue Thibaut-au-Dez. En face de la rue sont les maisons qui bordent la rivière. Vous voyez une arche sur-
baissée et noire: la chaussée s'ouvre au milieu pour laisser couler un égout dont vous entendez la chute dans la Seine.
Passez sous cette arcade, et vous trouverez, accroupies au long des murailles sombres, les lavandières de l'Arche-Marion, les gaies enfants de la sombre et boueuse ville, qui chantent les refrains que l'on a faits pour leur reine à la dernière Mi- Carême. Comprend-on qu'elles chantent, qu'elles soient jolies, gaies, rieuses, fraîches, dans cette atmosphère; qu'elles vivent au milieu de ces fanges, de ces miasmes, de ces tristesses, auprès de ce fleuve déshonoré qui roule à grand bruit ses flots sales et noirs des boues de la Cité? L'eau dont elles se servent est elle-même infectée.
Avancez un peu au-devant de l'arche et regardez du côté du Châtelet. Toutes les maisons ont leurs fenêtres basses ouvertes. Des tréteaux mouillent leurs pieds dans la Seine. On voit des multitudes de bras qui s'agitent, on entend le bruit des outils. Ce sont les mégissiers, pauvres gens qui s'étiolent au milieu de ces émanations délétères, et qui préparent les peaux dont on fera les gants parfumés pour les belles dames et les galants gentilshommes. Leur industrie occupe tout un côté de la rivière jusqu'à l'Arche-Pépin, où sont d'autres lavandières dont la patronne a son église à deux pas de là, sur le chemin de la Halle.
Ces lavandières sont moins gaies, moins rieuses que celles de l'Arche-Marion. Elles habitent la Vallée de la Misère, c'est-à-dire cette partie du quai des Mégissiers qui vient se heurter contre les hautes et sombres murailles du Grand-Chàtelct. Une ruelle, qui porte aujourd'hui leur nom, les conduit à la Halle où sont leurs pratiques ordinaires. Un pont singulier, étrange, joint leur vallée à la Cité: c'est le Pont-aux-Meuniers.
Les beaux, les élégants, courtisent encore les belles filles de l'Arche-Marion. On se raconte l'histoire de telle lavandière qui fut reine de la fashion d'alors. Mais quel est le galant qui se risquera dans la Vallée de misère, pour emporter dans ses dentelles le parfum qu'exhalent les mégissiers?
Voilà pourquoi les lavandières Sainte-Opportune sont un peu délaissées.
Mais voici les déchargeurs de la Halle qui arrivent dans la vallée. Ils passent près de l'Arche-Pépin, gravissent une pente rapide et portent leurs sacs de graine aux descendants de Guillaume-le-
Meunier, qui a établi un pont joignant la Vallée de misère à son moulin. Dix autres meuniers, propriétaires de moulins sur la rivière, l'ont imité et ont construit des ponts à sa suite, du quai de la Mégisserie à la tour du Palais. Chacun a fait sa part, et pièce à pièce, petit à petit, sans qu'on s'en aperçut, le Pont-aux-Meuniers s'est trouvé fait; mais il est si étroit qu'un premier arrêté du prévôt des marchands ordonne qu'on entre par la Vallée de misère et qu'on sorte par la Cité.
Ces meuniers n'avaient pas une bonne réputation et l'ont fut obligé d'établir à l'entrée du pont un bureau de pesage que tenait un sieur Pierre Rousseau. Il devait paj-er au Roi 20 sols parisis chaque année.
On sait la manie singulière qu'avaient les Parisiens de construire sur l'eau. Le fleuve surchargé de maisons de bois entassées et pressées l'une contre l'autre présentait alors un étrange aspect; les accidents, on le devine, étaient fréquents. I.e Pontaux-Meuniers, qui n'était qu'un étroit passage couvert, fut bientôt bordé de maisons élevées sur pilotis. Il devint ensuite la propriété du Roi qui le donna au chapitre de Notre-Dame. Les chanoines ne voulurent pas permettre que le maître des œuvres étudiât la cause de certains craquements qui s'y étaient fait entendre. Cet amour du privilège coûta la vie à 150 personnes environ. Le 22 décembre 1596, entre six et sept heures du soir, le pont s'affaissa de lui-même et les haljitants furent écrasés ou noyés. « On remarqua, dit l'Estoile, que la plupart de ceux qui périrent en ce déluge étaient tous des gens riches, mais enrichis d'usure et de pillage de la Saint-Barthélem}'^ et de la Ligue ».
Le bourgeois-chroniqueur, qui n'aimait pas les ligueurs, attribue ainsi à la justice de Dieu ce qu'il aurait pu mieux reprocher à l'entêtement de ses ministres dont l'incurie devait amener ainsi le châtiment de ses coupables.
Avant les mégissiers, la Vallée de misère était habitée par des saulniers, qui avaient donné au quai le nom de quai de la Saulenerie. Le grenier à sel était tout proche, et l'on peut le voir encore — ou du moins celui qui a été construit sur l'emplacement de l'ancien — rue Saint-Germain-l'Auxerois et rue Jean-Lantier.
... En gagnant sur beaucoup de points, Paris a perdu sur beaucoup d'autres; mais les villes, comme les hommes, ne doivent-elles pas se transformer avec le temps?