‹ Sur le chemin du sacrificeChapitre 3 sur 7 · décembre, midi. — Pluie toute la nuit, grains · texte numérisé non relu

décembre, midi. — Pluie toute la nuit, grains

du S. -О.; brise de 5 à 6, la tempête est enfin passée! Houle et roulis! Néanmoins on se sent à l'aise et joyeux. On a presque envie de gambader. Les cuirassés ont étalé une fameuse secousse. Grâce à Dieu, tout s'est bien passé, et qui sait si au fond d'une baie l'amiral Sionogou et toute sa flottille de voiliers ne sont pas en train de grincer des dents du coup manqué et de l'attaque trompée grâce à cette bonne tempête?

Six heures du soir. — Le Rouss {ex-Rolland), qui a rattrapé l'escadre, marche avec elle ; le temps est passable.

Le 10-23 décembre. — Pendant la nuit, tout à faU calme; mais dans l'après-midi la houle recommence avec un vent de force 5 à 6.

12-25 décembre. — Depuis hier matin il fait très beau temps. »

Je termine ici la copie littérale des notes de mon carnet.

Dans la soirée de la veille, le Kamtchatka, en dépit de tous les signaux, s'était mis à ralentir et n'arrivait pas â reprendre son poste, bien que l'escadre ne filât que neuf nœuds et demi. Enfin, en réponse au signal catégorique : « Répondre immédiatement pourquoi vous ne pouvez suivre l'escadre, faites au besoin enquête pour en découvrir le motif, » il répondit :

« Cnarbon mauvais! Impossible tenir pression ! demande autorisation jeter 150 tonnes à la mer. Pourrai alors vous suivre, s

Comme l'escadre avait reçu exactement le même char-

bon, on ne pouvait s'expliquer comment tout d'un coup il arrivait que le Kamtchatka seul ne pût plus donner neuf nœuds et demi sans jeter 150 tonnes très exactement par-dessus le bord.

Ceux-là seuls qui connaissaient bien l'amiral purent apprécier à sa juste valeur le calme apparent avec lequel il accueillit la personne qui lui communiqua cet étonnant signal.

« Répondez au Kamtchatka que je l'autorise à jeter pardessus le bord les mauvaises têtes seulement. »

Le Kamtchatka pressa immédiatement son allure et eut la chance de pouvoir rattraper l'escadre à neuf heures du soir, sans avoir jeté par -dessus le bord ni charbon ni mauvaises têtes, car nous avions dû marcher une demi-heure à petite vitesse, à cause d'une avarie de drosse du Souvaroff.

Nous atteignîmes, le 12-25 décembre, la limite de l'alizé S.-E. de l'océan Indien; et le lendemain, après avoir doublé à dix ou quinze milles la pointe Sud de Madagascar, entrâmes dans la région des calmes et des cyclones d'été. (Décembre, dans l'hémisphère Sud, correspond à juin dans celui du Nord.) Nous fîmes plus tard connaissance avec le climat , et finîmes même par nous y habituer; mais il paraissait extrêmement désagréable dès le début : ciel voilé de gros nuages ou de brouillard épais, soleil si pâle qu'on pouvait le fixer à l'œil nu à travers une sorte de halo: chaleur modérée : 22° R. (27° G.), avec

une humidité moyenne, et cependant pas moyen de respirer, car il entrait dans les poumons plus d'eau que d'air. A deux milles de distance, il était impossible de distinguer la couleur des pavillons de signaux.

J'allais oublier de dire que, pour lui éviter toutes nos épreuves, le navire-hôpital Orel avait été envoyé directement de Great-Fish-Bay à Madagascar, avec ordre de relâcher à Capetown. Il pouvait, grâce à son pavillon de la Croix -Rouge, sans violer les lois les plus draconiennes de la neutralité, faire son plein de charbon et acheter ce dont il avait besoin pour ses malades.

Comme on lui avait donné rendez-vous à la pointe Sud de Madagascar, on forma, tout en continuant à avancer, une chaîne d'éclaireurs sur la droite et sur la gauche ; mais le coup de vent avait sans doute retenu Y Orel à Capetown.

Au milieu de la nuit, il s'éleva un très violent grain de N.-E., accompagné d'un orage magnifique et d'un vrai déluge tropical. Tout se calma à l'aube, le temps s'éclaircit, et l'on put respirer un peu. A environ trente-cinq milles dans l'Ouest se montrait vaguement la crête dentelée des hauteurs de l'île.

Le matin, en allant saluer l'amiral, je fus très sérieusement alarmé par la mine qu'il avait. Lui qui, pendant toute cette traversée si follement hasardeuse, s'était constamment montré infatigable, vaillant et presque insouciant, a présent qu'on touchait presque au but

semblait soudain affaissé et vieilli de dix ans. C'était bien compréhensible. 11 était trop dur, à son âge, de passer dix jours et dix nuits sans quitter la passerelle, les yeux rivés sur son escadre, en ne prenant sur un fauteuil que de rares instants de sommeil. La réaction devait fatalement se produire; aussi le Souvaroff entier partageait mon émotion.

« Qu'a donc l'amiral? Est-il malade? » demandait-on avec insistance au médecin, qui nous envoyait régulièrement promener.

Tout d'un coup, vers onze heures du matin, le cuirassé se remplit de hurlements et de sifflements si aigus, qu'on ne pouvait plus même entendre la voix de quelqu'un vous criant dans l'oreille. Je courus instinctivement sur le pont. Le Souvaroff était sorti de la ligne, et par bâbord à lui défilait l'escadre à laquelle il signalait : « Continuez votre route, sans vous occuper de moi. L'amiral rend sa manœuvre indépendante. »

Il s'était déclaré, dans une chaufferie, une fuite à la brasure d'un tuyau de vapeur aboutissant au grand collecteur.

Tout était réparé à midi, et nous pouvions reprendre notre poste en escadre. Aucune victime heureusement; trois hommes avaient failli être cuits vivants, mais un heureux hasard et surtout la présence d'esprit de leur chef leur avait sauvé la vie. Près du lieu de l'avarie, une porte de soute à charbon était ouverte. A peine le

tuyau eut-il crevé, laissant échapper la vapeur qui sifflait et rugissait, qu'un sous-officier mécanicien, qui n'avait pas perdu la tête et s'était rendu compte du danger, poussa ses hommes dans la soute, y sauta lui-même et en referma hermétiquement la porte. Une heure après, alors qu'on les croyait perdus, tous ces gens sortirent de leur prison. Ce fut une joie générale. L'amiral assembla l'équipage, les complimenta pour leur présence d'esprit et ne leur ménagea pas des félicitations auxquelles il ajouta des cadeaux de sa poche; il perdait en même temps son air fatigué et malade et paraissait de nouveau rajeuni.

« Eh bien! vous l'avez vu! Un petit coup de fouet, le voilà sur pied! dit en riant le médecin- major. Les hommes de sa trempe ne sont abattus que quand le service leur en laisse le loisir. »

La journée du 15-28 décembre se passa sans incident. Nous étions à huit heures du matin, le lendemain, par le travers de la pointe Sud de l'île Sainte-Marie; mais ce n'est qu'à onze heures trente que nous laissâmes tomber l'ancre dans le canal qui sépare cette île de la Grande Terre. Comme sa largeur est de plus de dix milles et que nous étions mouillés bien au milieu, on ne pouvait nous accuser d'avoir violé les lois de la neutralité.

Le navire-hôpital, qui arriva à quatre heures de Capetown, nous apporta une bien triste nouvelle : l'escadre de Port-Arthur avait été coulée par l'artillerie de siège des Japonais. A mon grand étonnement, l'événement ne

sembla pas causer chez nous un trop mauvais effet. Il est vrai que, sans s'être jamais permis de l'avouer tout haut, beaucoup s'attendaient depuis longtemps à ce dénouement , surtout de ceux qui étaient parmi les plus âgés et les plus expérimentés,- mais il n'en était pas de même pour les jeunes, bercés par les rapports ampoulés de Stœssel , et surtout pour les équipages , qui croyaient fermement que nous allions former la deuxième escadre du Pacifique, convaincus que la première existerait encore à notre arrivée. Après avoir eu largement le temps de réparer ses avaries, ils aimaient à la considérer comme une escadre neuve ; aussi la désillusion des derniers futelle cruelle, mais courte,- car, comme toujours, ils ne s'attardaient pas à réfléchir sur ce que leur réservait un avenir aussi lointain. Le moral de tous se maintenait surtout par la foi profonde en notre amiral, et cette foi se résumait dans une formule un peu familière : « Le nôtre se débrouillera. »

Le 17-30, de bonne heure, le Ronss fut expédié à Tamatave à la recherche de nouvelles précises de Port-Arthur et surtout de la division du contre -amiral Felkersam. C'est seulement ce jour-là que j'appris que, suivant l'itinéraire arrêté à Tanger, le point de concentration de l'escadre à Madagascar devait être Diégo-Suarez, magnifique port au N.-E. de l'île, point d'appui pour la marine de guerre en même temps que rade de refuge pour les bâtiments de commerce français.

Mais les Japonais, énergiquement appuyés par l'Angleterre, ayant protesté, nos bons amis et alliés avaient cédé sans souffler mot et déclaré catégoriquement qu'ils ne pouvaient, à leur grand regret, accueillir leurs chers visiteurs.

L'amiral en avait, paraît-il, été informé pendant une de nos relâches sur la côte occidentale d'Afrique ; mais je n'en avais rien su. L'état-major général de Pétersbourg avait ajouté que, comme le gouvernement français ne soulèverait aucune objection si l'escadre se concentrait en rade de Nossi-Bé, excellent mouillage entouré d'îles dans leN.-O. de Madagascar, le contre-amiral Felkersam avait déjà reçu l'ordre de s'y rendre.

Si j'en crois le lieutenant S..., l'amiral fut indigné que les stratégistes siégeant sous la Flèche eussent pris sans le consulter une décision aussi arbitraire.

La relâche à Nossi-Bé, qui allongeait notre traversée de six cents milles, allait nous faire (si nous prenions le canal de Mozambique (affronter de grands dangers de navigation. Ce canal, peu fréquenté, n'est pas encore complètement hydrographie. Les instructions nautiques recommandent de ne s'y engager qu'avec circonspection et en prenant les mesures de la plus grande prudence pendant tout son parcours, les sondages n'offrant aucune garantie; elles ajoutent qu'on doit en plus se méfier di certaines aiguilles de corail, surgissant à pic du fond de la mer, qui ne sont portées sur aucune carte. En se

dirigeant sur le théâtre de la guerre, il eût été absurde de risquer l'échouage d'un ou de plusieurs bâtiments; aussi l'amiral répondit que, Diégo-Suarez lui étant fermé, il avait choisi comme point de ralliement le canal de Sainte-Marie, et priait de bien vouloir y diriger le contreamiral Felkersam.

Le charbon fut commencé le même jour; mais chacun dut prendre son tour, parce qu'il n'y avait que deux charbonniers, les autres devaient nous attendre à Diégo- Suarez.

A midi arriva le Malaïa, qui n'avait pas trop souffert du coup de vent.

Le lendemain matin, 18-31 décembre, le Rouss rentra de Tamatave à dix heures. Il apportait un télégramme annonçant que, dix jours auparavant, deux croiseurs cuirassés et six croiseurs protégés japonais avaient passé devant Singapore, en se dirigeant vers le Sud. Deux croiseurs auxiliaires avaient tout récemment relâché à Mozambique (port pas très éloigné de nous), et enfin, ce qui nous intéressait le plus, le contre-amiral Felkersam nous attendait à Nossi-Bé, après avoir effectué une très bonne traversée.

11 est affligeant de remarquer que l'île Sainte-Marie (qui est le bagne de Madagascar), pas plus que Nossi-Bé, ne possédant de télégraphe, on pouvait en déduire qu'on ne nous permettait de relâcher que dans les endroits les plus sauvages.

Si on voulait télégraphier, il fallait dépêcher quelqu'un à Tamatave ou à Diego, et surtout pas un navire de guerre, car cela aurait été une violation de la neutralité. L'un des charbonniers ayant été vidé, on lui ordonna d'aller à Diégo-Suarez avec le capitaine de frégate de majorité W. . . , qui devait nous envoyer tous les charbonniers qui nous attendaient et expédier à l'amiral Felkersam l'ordre d'appareiller immédiatement pour rallier le pavillon du Souvaroff.

J'ignore si l'amiral discuta ce que nous aurions à faire dans les conditions nouvelles résultant de la perte de l'escadre de Port-Arthur, et s il y eut des gens initiés aux détails du plan futur des opérations ; mais parles remarques détachées, le sens des nouveaux ordres et les quelques mots échappés par indiscrétion à certains membres de l'état- major, on pouvait se rendre compte des grands traits de la décision qu'il avait prise : aller de 1 avant sans tarder, pour ne pas laisser aux Japonais le temps de changer leurs canons avariés, de visiter leurs chaudières et machines; en un mot, de se remettre en état et surtout de se reposer après onze mois d'un service de guerre des plus pénibles. Il voulait partir avec toutes les forces qu'il avait sous la main à grandes étapes vers l'Est, sans perdre une minute, laissant en route les rossignols ou ceux qui ne pourraient pas suivre pour se présenter dans lesmers du Japon avec une escadre peu nombreuse peut-être, mais formée d'éléments de choix en bon état; une fois là, faire

sa trouée pour atteindre Vladivostok, et menacer alors les voies de ravitaillement de l'ennemi.

Je vais être encore une fois parfaitement franc, suivant ma promesse. L'état d'esprit et le moral étaient, en somme, bons dans notre détachement, qui avait doublé le cap de Bonne -Espérance sous la direction personnelle de l'amiral Rojestvensky et le charme de sa volonté de fer. Ni emballement aveugle ni enivrement de rêves de gloire, mais une ferme et froide résolution de le suivre partout où il voudrait bien nous conduire, jusqu'au fond de l'abîme Sous ce rapport, tout le monde était d'accord ; mais il n'en était pas de même au sujet de l'opportunité et surtout de la possibilité d'exécuter tout le plan projeté. Trois façons de penser se manifestaient déjà. Les uns partageaient simplement la manière de voir de l'amiral; d'autres, qui croyaient encore à l'achat des navires argentins et chiliens ou au renforcement de notre flotte par celle de la mer Noire, trouvaient qu'il était plus raisonnable d'attendre le moment où nous serions assez forts pour livrer un combat décisif à la flotte japonaise. Les derniers disaient ouvertement que du moment où la première escadre , qui officiellement avait toujours passé pour supérieure à celle des Japonais, avait été anéantie, mener au-devant des coups d'un ennemi victorieux une autre escadre plus faible ne servirait qu'à permettre aux Nippons de récolter à bon marché de nouveaux lauriers. En conséquence, il n'y avait

qu'à revenir, car la trouée jusqu'à Vladivostok ne dépendait absolument que d'un hasard ou de la chance, et jusqu'ici pendant toute la guerre cette chance avait toujours été du côté des Japonais.

Le plan de l'amiral me séduisait extrêmement par sa hardiesse même. Pourquoi ne pas risquer quelque chose? J'avais été trop dégoûté par le mot d'ordre d'Alexeieff : « Ménager et ne rien risquer. » Mes renseignements particuliers ne me permettaient plus de compter sur les croiseurs argentins ou chiliens, pas plus que sur notre flotte de la mer Noire. Je connaissais trop les façons d'agir de notre diplomatie !

Quant à se déclarer soi-même impuissant et revenir en arrière pour se faire très probablement traiter de lâche, je ne pouvais supporter cette pensée. Et maintenant je vais être impitoyable pour moi-même : Si alors on s'était rendu compte à Pétersbourg combien notre aventure était sans espoir, pour ne pas dire criminelle, et si l'on nous avait envoyé l'ordre formel de rentrer, je n'aurais pas un seul moment songé ù murmurer, trop fixé que j'étais sur la valeur militaire de Varmada. Et c'est du fond du cœur que j'aurais dit : e Dieu soit loué! ils s'y sont pris à temps! »

Sans oser l'affirmer, je crois que l'amiral pensait à peu près comme moi. Mais attendu qu'en bas, dans le carré, personne de nous n'aurait osé s'exprimer à haute voix et ne se serait risqué à émettre un tel avis, dans la crainte

que son voisin, le regardant de travers, ne pensât : « Encore un qui a peur ! » Comment l'amiral aurait-il pu dire la même chose, quand la Russie entière avait les yeux fixés sur lui avec foi et ferme espoir?

N'importe qui, un étranger rencontré par hasard, le dernier des Russes aurait eu le droit de le soupçonner d'avoir eu peur de la mort... En vérité, il ne pouvait rien faire. Il pouvait et devait, dans ses rapports, avouer la vérité, exprimer ouvertement son jugement impartial sur nos forces et celles de l'ennemi, exposer ses projets et même, sans rien cacher, ses espérances. Et cela il le fit. Mais le dernier mot appartenait à Pétersbourg. Comment Rojestvensky aurait-il pu admettre que là-bas on ne le comprenait pas ou ne voulait pas le comprendre, que les stratégistes brevetés n'étaient pas capables d'apprécier une situation que la plupart, de ses sous -ordres (amiraux, commandants, seconds et officiers comptant dix ans de services et d'expériences) pouvaient estimer nettement à sa plus juste valeur?

Je n'étais pas le seul à croire que ses projets étaient dictés par la situation sans issue dans laquelle nous nous débattions. Son plan était un effort suprême d'arracher quelque chose au destin, de vendre chèrement sa vie dans une tentative qui rappelait la charge désespérée sous Sedan du général Margueritte. Puisqu'il n'y a pas d'autre solution, en avant avec le meilleur de nos forces !

Vous souvenez-vous de ce général français qui, blessé mortellement à la tête et s'affaissant entre les bras de ses aides de camp, montrait encore de la pointe de son épée le chemin où il aurait voulu guider ses cavaliers?

Vous souvenez -vous comment l'amiral Rojestvensky, blessé aussi très grièvement à la tête, lancé à moitié mort, par ses aides de camp, du Soiwaroff qui coulait sur le Buiny, trouva encore assez de force pour pouvoir entre deux évanouissements commander d'une voix nette : « Le cap sur Vladivostok! Route au N. 23°E.! » * Oui, si les gens qui pouvaient et devaient comprendre notre position aussi bien que lui ne lui donnaient pas d'euxmêmes l'ordre de revenir, il ne lui restait qu'une seule route a prendre. En avant, fût-ce a la mort certaine. Le plus tôt serait le mieux!

C'est S..., premier aide de camp, dont j'ai déjà parlé, qui remplissait les fonctions de secrétaire particulier de l'amiral. П tenait sa correspondance la plus secrète et était initié à tous ses mystères peut-être plus encore que le chef d'étal-major. C'est lui qui communiquait les télégrammes après les avoir déchiffrés; les réponses lui étaient dictées de suite. 11 pouvait donc, mieux que tout autre, juger de l'impression que ces correspondances produisaient sur l'amiral.

1 Voir V Agonie d'uv cuirassé, page 132.

Cetexcellent S. . . , qui est mort aujourd'hui, la discrétion même, était silencieux comme la tombe quand on lui donnait des secrets à garder; il demeure donc bien entendu que je ne livrerai jamais à la publicité les confidences qu'il me faisait parfois, à titré de vieil et très sûr ami. Je ne parlerais qu'en un seul cas: c'est celui où il s'agirait de réfuter un mensonge intentionné ou une calomnie répandue, pour se disculper, par des intéressés s'imaginant que tous les témoins oculaires dorment leur dernier sommeil dans le fond des mers du Japon. Alors je ne me croirais plus tenu en rien, et j'espère bien que ce pauvre S... ne m'enverrait pas de sa tombe un blâme pour avoir trahi sa confiance.

« Oui, me disait-il parfois ; vous vous en doutez peutêtre, mais personne ne peut savoir comme moi ce qu'endure ce pauvre amiral. Certains jours, je lui porte une dépêche que je viens de déchiffrer. Il la lit; ses doigts en froissent nerveusement le papier, et je crois qu'il va le déchirer en mille morceaux. Pas du tout: il se domine et commence à dicter la réponse. Il change bien des fois la forme, fait des corrections et finit par se mettre en colère contre moi. Je me tais, car je comprends bien que ce n'est pas à moi qu'il en veut. Je suis d'ailleurs aussi exaspéré que lui. Puis tout d'un coup, d'un air paraissant parfaitement calme, il dit : « C'est bon! laissez cela... Plus tard..., j'écrirai moi-même. » Et en m'en allant je l'entends qui casse le crayon qu'il tenait à la main, qui

grince des dents, étrangle de fureur, et d'une voix qui ressemble à un râle, maudit ceux de là- bas, en murmurant : « Les traîtres ! les traîtres ! » Mais poursuivons notre récit.

L'amiral Felkersam ne se décide pas à nous rallier. — Le jour de Noël à bord du Souvaroff. — Etat des esprits de la division Felkersam. — Trahison de la Hambury America Line. — 11 faut attendre! — L'armada jugée par le cahier d'ordres de l'amiral. — Fâcheux pronostics. — Je fais enfin quelque chose ! — Encore le Slaby-Arco. — Exercices des vedettes lance -torpilles. — On essaye des manœuvres a double action.

Les 19 et 20 décembre (lor et 2 janvier 1905), une forte brise du S.-S.-E. souleva une telle mer dans le canal, que nous dûmes interrompre le charbon et que la communication sur rade devintmêmetrès difficile. L'administrateur et le préposé aux douanes vinrent cependant faire leur visite à l'amiral dans une embarcation indigène absolument étonnante et nous rendirent un service réel en nous conseillant d'aller mouiller à quelques milles plus au Nord à l'embouchure de la rivière Tang-Tang, où une langue de terre ou mieux de sable nous protégerait de la houle et de la mer du Sud , toujours gênantes en cette saison.

Dans la soirée du 20 décembre (2 janvier) , on envoya de nouveau le Rouss aux nouvelles à Tamatave. Il devait, en plus, s'informer des intentions de l'amiral Felkersam.

Le lendemain matin, toute l'escadre, à l'exception du Malàia (toujours en avarie), alla prendre son nouveau mouillage extrêmement recommandable en cette saison, bien que les instructions nautiques n'en fassent aucune mention.

« Grâces soient rendues aux Franco-Malgaches ! disait, en se frottant les mains, notre officier de route. Je ne doute pas qu'ils ne soient récompensés de leur bon conseil. L'amiral va certainement leur faire pendre au cou quelque saint Stanislas en souvenir de nous. »

Les navires de ligne purent sans encombre terminer un charbon, livré moitié par les charbonniers allemands, moitié par nos propres transports.

Nous fumes inquiets toute la journée du 22 décembre (4 janvier) : le Roms n'était pas revenu; par suite, aucune nouvelle de Tamatave pas plus que de Diégo-Suarez. Ce dernier port nous ayant été interdit et l'état-major général ayant pris les mesures les plus arbitraires, tous nos calculs se trouvaient faussés, et il en résultait naturellement le plus grand gâchis.

L'amiral craignait que les charbonniers n'osassent pas quitter Diégo-Suarez, dans la crainte des croiseurs auxiliaires japonais, dont à chaque instant on nous signalait la présence. Aussi se décida-t-il à envoyer la division Enquist {Nakhimoff, Aurora et Donskoï), d'abord à Diégo-Suarez, pour convoyer les charbonniers, puis à Nossi-Bé, pour porter à l'amiral Felkersam l'ordre de nous rallier sur-lechamp.

En exécution de ces instructions, les croiseurs partirent à cinq heures du matin le lendemain; mais le jour même arriva à midi, de Diégo-Suarez, le premier des charbonniers, portant une lettre du capitaine de frégate W... et le rapport du contre-amiral Felkersam. Le premier écrivait que jusqu'à ce jour, sur cinq croiseurs auxiliaires, le Koubane seul était arrivé à Diégo-Suarez ; on était sans nouvelles des autres, ainsi que du détachement composé de YOleg, Izumroimd, Grozmj et Gromky, qui auraient dû déjà nous rallier. L'amiral Felkersam annonçait qu'à peine arrivé à Nossi-Bé, où l'avaient dirigé les ordres de l'Amirauté, il s'était mis à visiter ses chaudières et machines; que tout était maintenant démonté, et que tous ses torpilleurs avaient besoin de sérieuses réparations; en résumé, il ne pourrait pas bouger de quinze jours.

L'amiral déploya alors une activité fébrile. Je ne sais quand il trouvait le temps de manger et de dormir. Personne naturellement ne venait le déranger inutilement, et sans perdre une minute il lançait ordre sur ordre et demande sur demande d'explications de toutes sortes. Un jour où je l'avais presque heurté dans l'échelle, il me jeta au passage :

9 Que dites-vous de tout cela? Généralement, après une longue traversée, on a acquis le droit légitime de se reposer. Voilà une tradition que nous ne semblons guère suivre 1

— Ce sont de vieux bateaux, Excellence, essayai-je d'objecter, et la traversée a vraiment été bien longue.

— Et celle qui suivra le sera encore bien davantage ! S'ils sont si vieux qu'ils ne peuvent plus marcher, qu'ils aillent au diable! A quoi bon traîner des épaves avec soi? Mais ce n'est pas là la raison, c'est l'entraînement qui leur manque. Je vais aller moi-même les chercher, et je les remorquerai dehors, s'il le faut. »

Le départ pour Nossi-Bé fut arrêté pour le lendemain 24 décembre (6 janvier). C'était un détour de six cents milles qu'on ne pouvait éviter, puisqu'il fallait les remorquer dehors.

Le Rouss, qui rentra de Tamatave dans la nuit, nous apprit que Port-Arthur s'était rendu. C'était là un vrai chagrin et une grosse blessure d'amour -propre; mais l'événement ne modifiait en rien notre situation, puisque la première escadre avait été coulée auparavant.

La télégraphie sans (il nous apprit que le Soietlana, envoyé par l'amiral Felkersam, venait, accompagné dos torpilleurs Biédoinj et Bodrij, au-devant de nous avec un rapport détaillé. On pouvait en déduire qu'ils n'avaieni pas rencontré en route la division Enquist.

Nous étions jusqu'au cou dans un gâchis imputable à ce que les ordres arrivaient de quatre cotés simultanément :

lu Le commandant de 1 escadre;

2° Lélat-major général;

3° Le commandant de l'escadre légère;

4° Le ministère des Affaires étrangères.

On appareilla pour Nossi-Bé à huit heures et demie du matin.

Trois heures après , nous rencontrâmes le Svietlana et les torpilleurs. Nous étions étonnés de ce retard; mais de tous ses torpilleurs l'amiral Felkersam n'en avait que deux en état de marcher ; et le Bodry, qui avait fait une avarie en route, ne pouvant plus se servir que d'une machine, la vitesse avait été réduite à sept nœuds. Aussi on donna l'ordre au Rouss de le prendre à la remorque et on continua la route. Pendant qu'on procédait à cette opération , qui dura fort longtemps, le Svietlana put nous envoyer dans une embarcation le rapport complet de la traversée du deuxième détachement. Je ne pus avoir l'original de ce rapport que longtemps après. Pour le détachement lui-même, rien de bien intéressant! C'était une liste interminable d'avaries de toutes espèces, de travaux absolument indispensables; mais il y avait en outre des aperçus curieux sur l'état d'esprit des autorités à Nossi-Bé, état d'esprit qui ne faisait que refléter celui de l'administration centrale. Il paraît que Pétersbourg avait été trop prompt à s'affoler : Paris ne s'attendait pas du tout à ce que nous allions abandonner si facilement les droits acquis antérieurement par les déclarations de neutralité. La France, tout en nous proposant d'aller à Nossi-Bé , se préparait ostensiblement à nous recevoir à

Diégo-Suarez : on avait même mouillé en rade des bouées pour nous indiquer l'endroit où nous devrions laisser tomber l'ancre; les ateliers des Messageries Maritimes avaient renforcé leur personnel, pour pouvoir effectuer nos grosses réparations ; enfin on avait fait venir des provisions fraîches en abondance , entre autres mille bœufs.

On avait l'impression que l'on n'avait protesté que pour la forme; mais notre diplomatie s'était montrée si faible, que l'Amirauté s'était hâtée de donner à l'amiral Felkersam l'ordre catégorique d'aller à Nossi-Bé. Tout plutôt qu'une histoire ! Le jour de Noël, on resta stoppé de huit heures du matin à midi, pour permettre aux torpilleurs de charbonner. Gomme nous n'étions qu'à trente milles de Diégo-Suarez, on attaqua sans résultat par la télégraphie sans fil le Koubane à plusieurs reprises.

Après la messe et l'inspection , l'amiral fit masser l'équipage sur l'arrière pour adresser aux hommes ce petit discours parti du cœur, quej'ai noté presque mot pour mot :

« Daigne le Seigneur vous accorder la joie, après avoir servi avec fidélité et constance votre patrie, de rentrer sains et saufs au pays où vous attendent vos familles chéries ! Comme vous le voyez, bien que ce soit grand jour de fête aujourd'hui, il faut persévérer dans notre devoir et notre travail ; souvent même ce travail est bien dur. mais que voulez-vous que j'y fasse? C'est la guerre qui le veut ainsi. Il ne m'appartient pas de vous remercier pour votre

vaillance, puisque, vous comme moi, c'est la patrie que nous servons. Je n'ai qu'un droit et même qu'un devoir : c'est d'informer l'Empereur de la manière dont vous vous conduisez , et de lui dire quels braves gens vous êtes. C'est lui-même, qui vous remerciera au nom de la Russie. Notre tache est pénible, la route est longue et l'ennemi redoutable; mais souvenez-vous que la Russie entière, avec foi et ferme espérance dans l'avenir, a les yeux tournés vers vous. Que Dieu vous donne la force de la servir avec honneur, de justifier sa foi et de ne pas tromper son espérance. Quant à moi, mes enfants, j'ai confiance en vous. Pour elle, pour la Russie! » Et vidant son verre, il l'éleva d'un geste large au-dessus de sa tête découverte.

L'amiral avait commencé son discours du ton posé et énergique qui lui était habituel. A mesure qu'il parlait, l'émotion le gagnait, et distinctement dans sa voix s'affirmait un timbre indéfinissable. Était-ce la foi aveugle ou le désespoir d'une sombre résolution? L'équipage, qui avait commencé par se tenir bien aligné sur la plage arrière, se sentit entièrement gagné par la parole de son chef. Dans un silence complet, étouffant jusqu'au moindre bruit pour ne pas perdre un mot, et se hissant sur les épaules les uns des autres, afin de mieux voir, les hommes grimpèrent comme des chats dans les échelles , les embarcations et les passerelles, et envahirent le toit des tourelles. Aux dernières paroles prononcées par l'amiral d'une voix

tremblante, répondit un hourra si formidable, qu'il couvrit le bruit des canons tirant la salve réglementaire... Les premiers rangs pouvaient à peine résister à la poussée de ceux qui étaient derrière... Il semblait que, comme une avalanche, cette énorme grappe de corps humains étroitement pressés allait s'abattre sur l'amiral... Au-dessus de la foule , des bonnets s'agitaient et des mains s'étendaient, comme pour prêter serment; beaucoup faisaient le signe de la croix et laissaient couler leurs larmes sans penser à les cacher, et dans ce rugissement, semblable à celui d'un élément déchaîné, en dépit du règlement on entendait nettement des cris :

« Nous t'obéirons ! nous ne mollirons pas ! Conduisnous ! Mène-nous où tu voudras! »

L'équipage fut longtemps à se calmer, et, malgré la double ration des jours de fête, le dîner semblait oublié.

« Ah! me disais-je, quel malheur qu'on ne puisse se battre sur-le-champ ! »

Hélas! un Océan entier nous séparait encore de l'ennemi.

A cinq heures du soir, une avarie de machine de YOrcl nous ayant forcé à réduire la vitesse à six nœuds, le Svietlana fut envoyé en avant pour prévenir l'amiral Felkersam de notre arrivée prochaine. Au moment où le soleil se couchait, on vit dans le S.-E. une ligne de petits panaches de fumée, et le Borodino signala qu'il distinguait très nettement quatre bâtiments en ligne de file. Pas un

croiseur à envoyer en reconnaissance ! Il pouvait parfaitement se faire que ce fussent des Japonais. Les îles Seychelles et surtout Maurice ne sont pas loin de Madagascar; la dernière est une colonie anglaise dont le câble est naturellement anglais, et par suite aucun de nos agents n'aurait pu nous envoyer des nouvelles allant contre les intérêts japonais.

Nuit claire, quoique sans lune. Tout le monde, officiers et équipages, aux postes de combat (à l'exception des gens de quart), devait dormir habillé, à proximité des canons.

Rien à relater jusqu'à l'arrivée à Nossi-Bé, à part une anxiété constante causée par la navigation proprement dite. La carte était émaillée d'inscriptions sinistres : incertain au-dessus de lignes pointillées, ou un P. D. (position douteuse) qui cachait peut-être un bas-fond ou un récif.

« Nitchevo! dit au commandant l'amiral, qui ne quittait plus la passerelle , ce n'est pas moi qui ai demandé à venir dans ce trou ! A saint Nicolas de nous en tirer ! Avez vous au moins des hommes de vigie en haut? Veille-t-on bien sur l'avant *? »

Le 27 décembre (9 janvier), à onze heures du matin, nous mouillâmes en rade de Nossi-Bé, où étaient déjà les

1 Dans ces parages, Гѳаи est tellement transparente, qu'un changement de teinte permet très souvent pendant le jour de découvrir un bas ■ fond ou un récif.

divisions Felkersam et Enquist , avec les transports, placés sous le commandement du capitaine de vaisseau Radloff.

Le croiseur auxiliaire Oural arriva le même jour, et le Terekle 31 décembre (13 janvier).

L'état d'esprit de la division Felkersam différait absolument du nôtre, soutenu par la présence et l'exemple de l'amiral Rojestvensky , dont l'activité était infatigable autant que l'énergie indomptable. On voyait bien qu'on ne l'avait pas eu dans un détachement où s'était établie la certitude absolue que, Port-Arthur rendu et la première escadre coulée , il n'y avait plus à songer à faire un pas en avant. C'est en vue du retour qu'on nettoyait les chaudières et visitait les machines; on en parlait sans se cacher, comme d'une chose décidée, et une affirmation semblable ne pouvait avoir qu'une influence néfaste sur la manière dont le personnel se comportait. « A quoi bon se fouler, du moment où on retourne en Russie? » De là cette démoralisation qui découle fatalement de toute retraite sans lutte. Puisque ce n'était plus la peine de travailler, il n'y avait plus qu'à se divertir, à tuer le temps et à s'étourdir, pour étouffer ou écarter cette pensée pénible qui leur serrait de temps en temps le cœur : « On a laissé courir ! on renonce à continuer. »

L'amiral Felkersam était atteint déjà du mal qui allait bientôt l'emporter et progressait rapidement en lui; aussi ne remarquait-il pas cette tendance fâcheuse, ou peut-être,

affaibli parla maladie, s était-il laissé gagner lui-même. Le service se faisait à la diable. Les équipages allaient presque tous les jours à terre par bordée, et les officiers y passaient tout le temps où ils n'étaient pas de quart. Inutile de parler du personnel à bord des affrétés et de la flotte volontaire : celui-là s'était mis à faire la noce comme des pékins complètement à l'abri des règlements militaires.

La toute petite ville de Nossi-Bé s'était vue lancée dans une vie anormale, vie mauvaise, malhonnête, comme celle de Port-Saïd, ce caravansérail de toute l'Europe. De tous côtés affluèrent des beautés indigènes ou françaises plus ou moins frelatées, qui se faisaient passer pour des artistes et même des étoiles. On improvisa des cafés- concerts, surtout d'innombrables beuglants; des maisons de jeux, reconnues ou clandestines, s'épanouirent en une floraison superbe. L'administration locale avait perdu la tête et ne savait plus de quel bord aller. D'un côté c'était le scandale, et de l'autre il s'agissait d'une nation amie et alliée, et surtout d'apporter un bénéfice énorme à une colonie très pauvre.

La venue de l'amiral Rojestvensky amena un revirement complet. Les maisons de jeux furent fermées; le personnel des transports reçut l'ordre formel, étant donné l'état de guerre, de se conformer strictement aux règlements de la marine; les équipages ne purent descendre à terre que certains jours de fête, et les officiers

ne furent plus considérés comme libres que dans le cas où il n'y aurait dans leur détail ni corvée ni exercice. Les travaux furent poussés avec ardeur, non pas à coups de punitions et de menaces, mais seulement par la pensée salutaire que Rojestvensky serait sans pitié et conduirait son monde au feu, quoi qu'il arrivât.

« Tu n'es pas prêt? tu as des avaries? Pourquoi n'astu pas pris tes précautions? Tu vois bien que c'est ta faute! A présent va au combat où tu te débrouilleras comme tu pourras! »

Quand il eut appris à Sainte-Marie la perte de la première escadre, l'amiral avait tout d'abord décidé que son unique chance de succès était de brûler les étapes ; mais, après avoir lu le rapport de Felkcrsam, déclarant avoir un besoin absolu d'un délai de quinze jours pour ses travaux indispensables, voyant en plus tous ses projets jetés à l'eau par les ordres des ministres des Affaires étrangères et de la Marine, il avait retardé, la mort dans l'âme, le départ de l'escadre jusqu'au 1CI'-14 janvier, tout en considérant que cette date était une limite extrême.

« Felkcrsam aura ainsi ses quinze jours, puisqu'il ne peut rien faire sans cela; mais qu'il soit prêt alors! » disait-il fréquemment.

Dès notre arrivée, à la vue du désordre régnant à Nossi- Bé, Z.-P. Rojestvensky lui-même dut baisser pavillon devant la réalité, et, malgré toute son opiniâtreté et toute 'énergie avec laquelle il secouait tout son personnel du

premier au dernier, il se rendit bien vite compte qu'il ne serait pas paré pour le jour fixé, et le départ fut reculé de cinq jours encore.

On avait déjà établi et distribué les dispositifs de marche, l'ordre dans lequel en pleine mer les navires de guerre devaient prendre leur charbon aux transports de façon à avoir toujours le plein de leurs soutes, celui dans lequel les mêmes transports iraient chercher le leur aux charbonniers allemands, qui devaient les attendre à des points déterminés en latitude et longitude. On tenait déjà toutes prêtes les instructions secrètes permettant aux capitaines des charbonniers de se trouver aux rendez-vous fixés. En un mot, tout avait été mis sur pied, tous les rôles venaient d'être distribués, quand, comme un coup de foudre, la Hamburg America Line ne voulut plus exécuter le contrat qu'elle avait passé... Le représentant de la compagnie déclara qu'en présence des nouveaux règlements de neutralité, il se refusait absolument à livrer son charbon en dehors des eaux neutres ( où cela était défendu), et que par surcroît il ne pouvait être question de le faire en pleine mer. Cette déclaration nous surprit d'autant plus , que jusqu'alors nous n'avions eu qu'à nous louer de l'exactitude avec laquelle la Hamburg America Line avait rempli ses engagements.

Il s'ensuivit une correspondance télégraphique entre nous et Pétersbourg.

Et le temps passait toujours!

« Une journée perdue ne peut plus se rattraper. Il m'est impossible d'attendre! absolument impossible! » répétait l'amiral.

Il s'en tenait obstinément à son plan de Sainte-Marie : il avait amplement assez de charbon sur ses propres transports pour conduire à Vladivostok les cuirassés neufs, YAurora et le Svietlana. Il fallait donc aller de l'avant de suite, sans perdre une heure, en laissant à la traîne les rossignols inutiles. Il est probable que Pétersbourg n entrait pas dans les mêmes idées.

Sans faire aucune allusion aux confidences que le lieutenant S... avait pu me faire, ce qui serait trahir un secret, je peux dire qu'on comprenait très nettement, rien qu'à l'air de l'amiral, à ses réflexions, à ses ordres, qu'il avait reçu des instructions formelles pour attendre les renforts, et que Pétersbourg, fermant les yeux à l'évidence et croyant toujours à un miracle, fondait sur nous des espoirs irréalisables.

Ce fut un temps affreusement pénible. Pendant douze jours (jusqu'au 17-30 janvier), je fus si découragé, que je ne trouve plus dans mon journal une seule ligne de notes. Je n'ai jamais eu d'interruption aussi longue pendant toute la campagne; aussi, pour toute cette période, dois-je me contenter de mes souvenirs, en les rafraîchissant avec des ordres et circulaires qui sonnaient, pour ainsi dire, les heures de la vie de l'escadre.

Que dire du moral? Quand il devint suffisamment

évident qu'on ne devait pas plus attendre l'arrivée des navires sud-américains que celle de notre flotte de la mer Noire, les trois opinions dont j'ai déjà parlé se réduisirent à deux : ou bien partir immédiatement, ou bien rentrer en Russie. Personne ne croyait à l'efficacité des renforts que pourrait envoyer la Baltique, et les partisans des deux opinions étaient tous d'accord sur un seul point : que l'on allât de l'avant ou que l'on rentrât, il fallait le faire de suite ; tout plutôt que de s'éterniser à Madagascar.

Voici les premières lignes par lesquelles je reprends mon journal : « Il y a eu juste un mois hier que nous moisissons à Madagascar. Chaleur, humidité et manque d'air absolument intolérables sous ce ciel inclément- De plus , le fait que cette relâche nous cause un retard funeste amène une dépression générale. J'ose à peine l'écrire, mais la démoralisation complète n'est pas loin. Je n'ai plus la force de tenir ma plume ! Qu'on parte le plus tôt possible, pour en finir d'une façon ou d'une autre. »

Était-ce l'effet de la chaleur? Souvent il nous venait en tête des pensées absurdes : puisqu'on ne nous laisse plus avancer, les Japonais vont avoir l'idée de venir nous trouver ici. Officiellement nous sommes en dehors des eaux territoriales, tout leur est donc permis. Pourquoi ne pas venir nous torpiller la nuit et achever ceux qui auront échappé avec leurs sous-marins?

C'était un temps de cauchemar et d'anéantissement!

Mais il y avait, en escadre, un homme qui ne s'était pas laissé décourager, qui, voyant qu'on ne pouvait ou ne voulait pas comprendre ses rapports, qu'on lui ordonnait d'attendre des renforts que, pour sa part, il appelait « un boulet inutile » ; qu'on espérait que les puissances célestes allaient faire un miracle , cet homme décida qu'il ne lui restait plus rien à faire qu'à accomplir jusqu'au bout son devoir de soldat, et cet homme s'appelait Z.-P. Rojestvensky.

« Attendre des renforts pour courir à la victoire, au triomphe, c'est tout ce que l'on m'ordonne ! Très bien ! Laissons s'envoler ces rêves de victoire, et utilisons le temps que nous laisse l'attente, pour exercer trop tard et essayer d'unifier cette incohérente Armada. »

Il avait le secret de forcer à travailler et de ranimer ceux qui se laissaient envahir par le découragement le plus absolu.

Entre les mouvements de charbon et les travaux de visite s'intercalèrent des exercices fréquents, des sorties à la mer pour faire des tirs d'exercices et des évolutions. Ces sorties n'étaient pas aussi nombreuses qu'il l'aurait voulu; car, après chacune d'elles, à la suite d'inévitables changements de vitesse ou de direction, il fallait deux ou trois jours de repos rien que pour réparer des mécanismes déjà détraqués. Quant aux tirs d'exercices, l'obstacle était plus que sérieux : il n'y avait pas assez de munitions.

Involontairement et bien souvent on pensait à la vieille histoire que j'ai déjà racontée : « Pourquoi n'avez-vous pas tiré? — J'avais pour cela dix-huit raisons. La première, c'est que je n'avais pas de poudre. — Cela me suffit, gardez les dix-sept autres pour vous. »

Qu'il était triste et dur de lire, dans l'ordre n° 29 du 10-23 janvier 1905, destiné à relever le moral du personnel, des phrases telles que celles-ci : « Il faut s'instruire sans relâche... Nous ne pouvons malheureusement pas dépenser beaucoup de munitions d'exercices... Tous les servants doivent se familiariser avec le pointage optique... Si Dieu nous permet de rencontrer l'ennemi, il faudra ménager ses munitions. »

Et cela pendant que, d'après tous nos renseignements, les chefs de pièce japonais, habitués depuis de longues années au pointage optique, faisaient nuit et jour des tirs d'exercice sans économiser leurs munitions ni même leurs canons, attendu qu'ils en avaient d'autres tout neufs en rechange1.

Cet ordre était accompagné d'un autre, probablement à la suite des rapports de nos agents : l'amiral prescrivait de redoubler de vigilance, de surveiller sans cesse les embarcations circulant sur rade le jour. Il interdisait absolument tous leurs mouvements pendant la nuit. Il était

1 Les canons de gros calibre s'usent très vite ; la pression énorme et la température élevée pendant le tir produisent dans l'âme des érosions qui mettent rapidement la pièce hors de service.

défendu de lancer par-dessus le bord des caisses ou des barriques et de laisser aucun objet flottant venir à proximité . Il ajoutait enfin que les Japonais avaient pris une série de mesures pour faire le plus de mal possible à notre escadre et l'empêcher d'arriver au contact de la leur en Extrême-Orient. Des informations dignes de foi permettaient de croire que, pour nous tendre une embuscade, les ennemis avaient concentré dans les détroits à l'Est de l'océan Indien des croiseurs de guerre et auxiliaires, et que leurs escadrilles de torpilleurs étudiaient toutes les baies où nous pourrions relâcher, et où (le bruit en courait) ils avaient amené leurs premiers sous-marins achetés en Angleterre ou en Amérique. Ce n'était pas seulement de ce côté que notre adversaire déployait son activité; il avait envoyé des éclaireurs jusqu'aux environs de notre relâche actuelle, pour arrêter ceux de nos transports qui se seraient séparés éventuellement de notre escadre, dans l'espoir de les amariner ou de les couler. Ils devaient aussi combiner des attaques contre nous. Ces croiseurs-éclaireurs, par l'intermédiaire des colonies de leur alliée, étaient télégraphiquement en relation avec des agents secrets établis à Madagascar et même à Nossi-Bé et en recevaient des informations précises sur le point où nous nous trouvions et même sur nos dispositions de mouillage1. Cet

1 Un de ces agents, un Suédois parlant le rus^c, fut démasqué et obligé de quitter Nossi-Bé par suite du boycottage silencieux dont il fut l'objet, tant do la part de l'escalre que de celle de ces ercellents Français, dont le poil ее Ьегібби instinctivement au seul mot d'espion.

ordre se terminait par un appel émouvant aux commandants, les exhortant de ne pas confier, comme en temps de paix, le grave et important devoir de veiller sur la sécurité de l'escadre à des jeunes gens dépourvus d'expérience, incapables encore de se reconnaître sur une carte ou de s'orienter d'une façon quelconque. Chacun ne doit être chargé que de ce qu'il peut faire, et tel, que son manque d'expérience rend dangereux comme commandant un canot de garde , peut être très utile en sousordre.

On commença le 11-24 janvier à faire des exercices de déblaiements. Je crois que c'est à peu près à la même date que l'on fit sortir pour un tir d'exercice les croiseurs auxiliaires Koubane, Terek et Oural.

« Eh bien, comment cela a-t-il marché? » demandaisje à son retour à bord à notre officier canonnier, qui avait dirigé le tir.

Il haussa les épaules.

« On tire sur une corneille, et on touche une vache. Que voulez-vous faire à cela? C'est leur premier tir. Ils ont tous l'air de tomber de la lune ! »

Le 13-26 janvier, les deux divisions cuirassées, moins le Sissoï, qui avait une avarie de machine, et les croiseurs de ligne prirent la mer pour faire un tir d'exercice d'après un plan fixé et distribué d'avance à tout le monde.

Comme je connaissais déjà un peu par les on-dit la valeur militaire de l'escadre, je ne m'attendais à rien de

bien brillant; mais la réalité dépassa toutes mes prévisions.

« Eh bien, qu'en dites-vous? me demanda, avec un sourire forcé, le lieutenant S..., tandis que l'escadre, la journée finie, rentrait en rade de Nossi-Bé.

— Ce que j'en dis? Le jour de son arrivée à Port- Arthur, Makaroff était moins mal partagé. Ce qu'il avait ressemblait quelque peu à une escadre, pas beaucoup peut-être; mais ça, le diable seul sait comment il faut l'appeler! »

L'amiral va d'ailleurs se charger de nous répondre luimême par l'ordre 42, qu'il fit paraître le lendemain : « Hier, l'appareillage des cuirassés et des croiseurs a prouvé que quatre mois de navigation en commun n'ont pas porté les fruits qu'on était en droit d'attendre; l'appareillage a duré près d'une heure, et pendant ce temps-là les dix navires n'ont pas réussi à prendre leurs postes, bien que le régulateur marchât le plus doucement possible. On avait été prévenu, le matin même, que vers midi on signalerait de venir tout à la fois de huit quarts pour former une ligne de front. Tous les navires offrirent le spectacle d'une cohue, comme s'ils avaient été absolument étrangers les uns aux autres. Dans la première division, le Borodino et YOrel se sont fait remarquer tout particulièrement par la négligence de leurs commandants; dans la deuxième, sur trois navires le Navarinc seul a réussi a se tenir pendant quelques instants seule-

ment par le travers du Souvaroff, tandis que YOsslyabia et le Nakhimoff naviguaient à la part. Les croiseurs n'essayèrent même pas de s'aligner. Le Donskoï était resté à plus d'un mille derrière les autres. Quand on signala de reprendre la ligne de file pour faire le tir, l'allongement de cette ligne fut tel, que, du Souvaroff ru Donskoï, il y avait cinquante -cinq encablures au lieu de vingt- six (11 kilomètres au lieu de 5,2). Il est bien entendu que le tir d'une unité d'une pareille colonne et même celui du bâtiment du centre ne pouvait nullement servir à régler celui des autres. Si, après quatre mois de mer ensemble, nous n'avons pas la confiance en nos voisins, il n'est guère probable que nous l'ayons davantage le jour où Dieu nous placera en face de l'ennemi... Le tir d'hier, exécuté avec une mollesse incroyable, prouve d'une façon aussi nette que profondément regrettable qu'à part YAurora pas un des bâtiments n'a tenu compte de l'instruction sur la Direction de tir pendant les exercices d'après un plan donné. Les obus de 12 pouces, qui nous sont très précieux , ont été envoyés sans avoir tenu aucunement compte du réglage des autres calibres. Le tir des 75 millimètres a été également très mauvais: il est probable que, pendant les exercices, le pointage optique se fait en visant à peu près par-dessus les cheminées. Quant au tir des 47, j'aurais honte d'en parler ici. Ces pièces sont destinées à repousser une attaque de torpilleurs. Nous postons chaque nuit, dans ce

but, des hommes à côté d'elles; or, en plein jour, l'escadre entière n'a pas réussi à faire un seul trou dans les cibles qui représentaient ces torpilleurs, cibles qui avaient sur les Japonais cet avantage en notre faveur qu'elles étaient parfaitement immobiles. »

C'est ainsi que parlait le commandant en chef dans son ordre.

On sortit encore pour évolutions et exercices le 18 et 19 (31 janvier, 1er février). A la suite de quoi il y eut tant de petites avaries à tous les bords, qu'on dut interrompre pendant une semaine tous les appareillages. Il était impossible d'exercer davantage nos chefs de pièces, sans entamer notre stock de munitions de combat. On espérait que le transport Irtish, qui était attendu d'un jour à l'autre, nous apporterait munitions et charges d'exercices. Ce que nous avions fait était moins une instruction qu'un examen pour le personnel.

Un homme qui, à la veille d'un duel , va loger quelques balles de pistolet dans un carton n'apprend pas à tirer; il ne fait que constater son plus ou moins d'habileté. Au fond, quel résultat avions-nous obtenu?

Je n'ose pas montrer au lecteur les phrases trop empreintes d'amertume que je retrouve dans mon journal. Peut-être étais-je trop exigeant. Les extraits d'ordres de l'escadre que je me bornerai à copier seront peut-être plus pondérés. Ils me paraissent, en tous cas, suffisamment éloquents :

« Les 18 et 19 janvier (31 janvier, 1er février), l'appareillage a été presque satisfaisant; mais les évolutions ont été mal exécutées même par la contre-marche. L'Osslyabia n'a même pas réussi à gouverner dans les eaux de son matelot d'avant, et, en stoppant inopinément une de ses machines, a démesurément allongé la ligne et jeté le trouble à bord du Sissoï et du Navarine, qui, après avoir hissé leur boule, n'en ont plus fini de reprendre leur distance1. La ligne de front est toujours pour l'escadre une pierre d'achoppement. Quand on essaye de la former, on a l'impression d'une foule en émeute. Le tir a été moins mauvais ces jours- ci, quoiqu'il y ait eu dans la dépense des obus de gros calibre une insouciance que je ne saurais admettre. » Le 13-26 janvier, le Soiwaroff venait de croiser le Donskoï à quatorze cents mètres en tirant sur une cible à environ douze cents mètres derrière lui ; l'officier de tir du Souvaroff avait donné une bonne distance ; le projectile tomba néanmoins à moins de onze cents mètres du bord dans la direction du Donskoï, et tellement à gauche, qu'il ricocha par-dessus ce croiseur. La hausse était donc trop courte d'environ quinze cents mètres, et la déviation aurait dû être portée d'environ 25 millimètres à droite, pour arriver à un pareil résultat. Malgré cet avertissement, on se contenta d'augmenter la distance de cent

1 La boule est le signal de ralentissement de marche. Sa hauteur au -des, àue du bastingage est proportionnelle à la diminution de vitesse; mise à blocѳііе indique que le bâtiment est stoppé.

Sur le Chemin du Sacrifiée. 12

mètres seulement, sans toucher au cran de mire mobile ; aussi l'obus suivant vint-il atteindre en plein la passerelle du Donskoï. C'était déjà fort mauvais; mais l'impression, produite par cet accident eut des suites tellement inadmissibles, que je préfère ne pas en parler ici.

Le 15 janvier, on eut beaucoup de peine à décider les chefs de pièces à tirer dans les créneaux de la ligne, quoique les buts fussent au moins à quatre mille mètres au delà, ce qui aurait permis à la rigueur de tirer pardessus les bâtiments sans les atteindre. « Il ne faut pas perdre de vue que, quand la ligne de file est très allongée, il peut être d'un intérêt majeur de faire une évolution de 180° pour concentrer le feu sur l'arrière de la colonne ennemie. Il est donc excessivement important de s'habituera tirer dans les créneaux, quand les bâtiments courent à contre-bord aussi bien que dans le même sens, ce qui est le cas général pour les croiseurs. On a tiré encore plus lentement qu'à la sortie précédente. Il faut que les chefs de section et ceux des pièces de 47 qui doivent repousser les attaques des torpilleurs se mettent bien dans la tète que, pour ce petit calibre, une véritable pluie de projectiles peut seule causer des dommages sérieux à un torpilleur. » (Ordre n° 50 du 20 janvier -2 février.)

« Le 25 janvier, l'escadre a en général fort mal manœuvré ! Les changements de route par la contre-marche de deux ou trois quarts au plus ont été effectués incorrectement par tout le monde; les uns tombaient en dedans de

la ligne, et les autres se laissaient dépaler en dehors, bien que la mer fût absolument plate, et que la force de la brise ne dépassât pas le n° 3. Les évolutions tous à la fois furent également plus que médiocres; le tir des pièces de gros calibre, un gaspillage de munitions inutile; celui des petites pièces contre les torpilleurs un peu meilleur que précédemment pour la première division seulement, mais absolument inadmissible cette fois encore pour la deuxième division et les croiseurs. » (Ordre n° 71.)

Il me semble que ces citations sont d'autant plus suffisantes, qu'elles sont exprimées dans le langage très modéré du cahier d'ordres.

On s'imagine ce que pouvaient penser et éprouver ceux qui, sur ces bateaux en pagaye occupés à dépenser inutilement les munitions, se savaient destinés dans un avenir prochain à affronter une escadre victorieuse , supérieure en nombre, très exercée pendant la paix et ayant derrière elle l'expérience d'une année de guerre avec en plus un temps largement suffisant pour se reposer, réparer ses avaries et se remettre complètement en état.

Dès son arrivée à Nossi-Bé, l'amiral renvoya en Russie le transport Malaïa, dont les avaries continuelles nous avaient tant retardé. On résolut également de se passer des services d'un trésor du même genre : le Prince -Gortchakoff, amené par l'amiral Felkersam.

On se demande qui avait pu sanctionner leur affrètement et comment, avec les sommes vraiment insensée."

que l'on avait dépensées, on n'avait pu découvrir dans toute l'Europe quelque chose d'un peu meilleur et même de tout à fait bon.

Il n'était pas difficile de se rendre compte que nos affaires allaient fort mal.

Autant qu'il m'en souvient, j'ai déjà dit que, sur certains navires, il y avait des monteurs de la compagnie Slaby-Arco chargés de surveiller leurs appareils de télégraphie sans fil. D'après leur contrat, ces messieurs ne devaient nous accompagner que jusqu'à Angra-Péquena; mais, dès le début de la traversée, plusieurs d'entre eux, chercheurs d'aventures, avaient demandé à l'amiral de continuer, même en touchant un traitement réduit, insistant sur ce que leur science et leur expérience nous seraient utiles surtout sur le théâtre des opérations. On venait de donner satisfaction à quelques-uns d'entre eux, quand tous, changeant d'avis, se déclarèrent très pressés de retourner en Allemagne.

Élevèrent également la même prétention les cuisiniers et maîtres d'hôtel, qui, bien qu'engagés librement et absolument fixés dès Cronstadt sur le sort qui les attendait, demandèrent à faire régler leur compte et ne voulurent pas aller plus loin, quoiqu'ils eussent exprimé auparavant le plus vif désir d'assister à un combat.

L'Espérance, notre bateau nourricier, se mit à avoir presque chaque jour des avaries dans ses réfrigérants. Le Kamtchatka faisait les réparations urgentes ; mais, plus

on allait, plus les avaries devenaient graves. La commission présidée par le mécanicien d'escadre, sans pouvoir prouver la malveillance, avait émis des soupçons très fortement fondés. Après chaque réparation, elle faisait mettre les machines en marche en sa présence et les soumettait a diverses expériences pendant lesquelles tout marchait à merveille; puis, deux ou trois jours après, survenait une nouvelle avarie inexplicable. Ce vapeur, qui arrivait tout droit de la ligne Argentine -Londres, avait été engagé en plein fonctionnement de transport de viandes congelées : ce n'était donc pas un vieux raffiot acheté par l'administration centrale de la marine de Commerce ou le ministère de la Marine; il appartenait à un représentant qui l'exploitait pour son propre compte. Quoi qu'il en soit, par suite des fréquents stoppages des réfrigérants, la température des cales de YEspércmce avait tellement monté, que la viande avait commencé par se dégeler et fini par se gâter. La lutte semblait devenue impossible, et, comme on avait dû jeter par-dessus le bord plus de sept cents tonnes de conserves dégelées et corrompues, on se décida à renvoyer Y Espérance en France. C'est ainsi que rats et cafards abandonnent la maison dont la ruine est imminente.

Tant au carré, dans le cercle d'amis où l'on voulait bien me traiter en vieux camarade, qu'à la table de l'amiral, je ne manquais jamais une occasion de raconter, avec quelques exemples à l'appui, combien les combats sous

Port- Arthur avaient démontré que les torpilleurs modernes répondaient peu à leur destination. Il était en effet impossible de nier qu'ils n'avaient fait que bien peu de choses au point de vue torpillage effectif. Est-ce que, par exemple, l'attaque inattendue du 26 janvier pouvait être considérée comme un succès? Les circonstances étaient si exceptionnellement favorables, que les Japonais étaient en droit de s'attendre à pouvoir impunément anéantir, sinon la totalité, du moins une grande partie de l'escadre, tandis qu'ils n'avaient en réalité avarié que trois navires.

Comme compensation, des deux côtés, les torpilleurs avaient rendu de fréquents services quand ils avaient été employés en grand'garde ou éclaireurs, comme patrouille ou pour draguer et mouiller des torpilles de blocus. On n'avait jamais considéré en temps de paix que ces différents objectifs pussent rentrer dans leurs attributions, et de plus ils avaient eu souvent l'occasion de se livrer entre eux à des combats d'artillerie et même de torpilles (lancées en surface). Plus d'une de ces escarmouches avaient valu à ceux qui y avaient pris part une réputation ou, s'ils avaient péri, un souvenir glorieux de héros.

Je crois donc que c'était avec raison que je conseillais d'entraîner dans ce but les torpilleurs qui nous étaient attachés. Comme, au point de vue de la stratégie en chambre et de la tactique de Transund, c'était une hérésie impardonnable, il me fallut user de beaucoup de circonspection ; un certain doigté me permit de réussir.

A partir du 10-23 janvier, les torpilleurs de l'amiral Felkersam, arrivés à Nossi-Bé boiteux et infirmes, purent être considérés comme réparés; cinq jours après on procéda à une manœuvre à double action.

L'escadre, représentée par le Svietlana seul (qui était chef de division), quitta Nossi-Bé et mit le cap à l'ouest ; elle avait été informée qu'il y avait, dans les archipels voisins, des torpilleurs ennemis embusqués dans l'intention de profiter de la première occasion favorable pour l'attaquer. Elle fit donc visiter les points suspects par un détachement composé de la première flottille, menée par le Jemtchug. La deuxième flottille, qui représentait l'ennemi, avait appareillé en avance pour se cacher dans un endroit propice et guetter le passage de l'escadre, dont la direction et l'heure de sortie auraient été indiquées par des espions. Le rôle des premiers était donc d'empêcher l'attaque ou de la repousser de vive force, et celui des seconds de prononcer cette attaque au moment jugé le plus propice.

Je ne décrirai pas la manœuvre ni la façon dont elle fut exécutée. Je dirai seulement qu'elle intéressa vivement tous ceux qui y prirent part, et même l'escadre tout entière. Elle fut disculée, jugée, commentée, et servit surtout à secouer l'apathie qui nous envahissait un peu plus de jour en jour. Cet exercice fut, malheureusement, le premier et le dernier. On en avait projeté beaucoup d'autres, au'on ne put effectuer à cause des avaries ou

des réparations urgentes, et surtout dans la crainte d'achever inutilement par des marches à grande vitesse les machines déjà très fatiguées de nos torpilleurs. Hélas ! pas moyen de sortir de cette impasse !

Après la malheureuse tentative de dragage dansleBelt, tentative qui m'avait valu beaucoup de plaisanteries et de remarques pleines d'une ironie condescendante, je réussis quand même à obtenir gain de cause. En effet, c'est à Angra-Péquena que parut une circulaire contenant une description détaillée (avec croquis) d'un chalut du modèle de Port-Arthur, accompagnant une instruction sur l'organisation d'une équipe de dragage formée avec les torpilleurs. Tous les navires de la première division devaient avoir, avec le concours du Kamtchatka, confectionné, par les moyens du bord, des chaluts afin d'être en mesure, dès qu'on aurait rejoint la division Felkersam, de commencer à entraîner nos torpilleurs dans un but qui leur avait toujours été inconnu jusque-là. Cependant, même quand nous fûmes à Nossi-Bé, cette circulaire resta lettre morte. Je n'avais même pas grand espoir de la voir mise à exécution, quand je compris tout d'un coup que la seule difficulté résidait dans la forme à lui donner; comme elle ne pourrait jamais passer sous mon pavillon, il fallait absolument la faire aboutir sous celui d'un autre, et je résolus de profiter de l'influence de l'amiral Felkersam.

En effet, celui-ci, très intéressé par la question, prit en personne, sur l'ordre du commandant en chef, la direc-

tion de l'organisation, et son autorité de grand chef mit en branle les officiers torpilleurs de majorité. Aussi tous les obstacles tombèrent bien vite, et s'organisa rapidement non seulement le dragage, mais même le mouillage des torpilles de blocus en se servant des torpilleurs, ce qui jusqu'alors avait passé pour un conte à dormir debout.

L'affaire marcha aussi bien que le permirent la casse et surtout les avaries incessantes de nos machines de torpilleurs.

C'est sans doute en présence de ces conditions lamentables et peut-être par l'impression que j'avais produite en parlant de l'emploi continuel que faisaient les Japonais de leurs vedettes et canots à vapeur, que l'amiral donna l'ordre de former deux escadrilles, la première avec six vedettes armées de tubes et prises dans la première division , la deuxième avec les huit autres plus anciennes et moins rapides. Ces deux escadrilles furent placées sous ma direction.

« Occupez-vous de cela, me disait l'amiral. D'abord cela pourra être utile , mais surtout exercera l'escadre à repousser les attaques de nuit. Nous ne pouvons employer les torpilleurs, qui achèveraient de se démolir, et que je ne pourrais plus mener à destination. »

Je réunis pour la première fois ma flottille le 24 janvier (6 février), et cette première sortie fut marquée par un incident qui aurait été comique s'il n'était pas si lamentable.

Peu avant la guerre, à l'automne de 1903, on avait mis

en service un nouveau code de signaux auquel une commission très nombreuse avait travaillé pendant plus de cinq ans. Les communications ayant été coupées, les premiers exemplaires n'étaient jamais arrivés à Port-Arthur ; maison les avait reçus à Vladivostok et dans la deuxième escadre.

Dès Libau j'avais attiré l'attenlion de la majorité sur le fait, qu'au moment de notre rencontre avec l'escadre de Port -Arthur, nous parlerions deux langues différentes ; mais on me rassura en me disant qu'on avait emporté aussi les anciens codes. D'ailleurs, avec la chute de Port-Arthur, l'objection avait définitivement disparu.

Mais voilà ce qui était arrivé dans la deuxième escadre même : Dans l'extrême hâte de notre départ, on avait distribué le code de signaux d'embarcation de la nouvelle édition (quoi qu'il n'eût rien de commun avec le code général des signaux) ; mais on n'avait pas eu le temps d'ajouter, dans cette nouvelle édition, l'appendice qui contenait les évolutions d'embarcation. Par suite, il arrivait que le même signal avait une interprétation absolument différente selon que l'on consultait le nouveau code ou l'ancien appendice.

A l'heure fixée, ma flottille vint se masser dans les environs du Souvavoff. Je montai dans l'embarcation qui portait mon guidon, et signalai d'après le code d'évolution ^appendice de l'ancien code) : a Ligne de file. » Grand fut mon étonnement quand, aussitôt le signal amené,

toutes mes vedettes, au lieu de se ranger les unes derrière les autres, se dispersèrent à toute vitesse... On avait consulté le nouveau code, où le signal voulait dire : ч Explorer la côte ! » et j'eus beaucoup de peine à rallier tout mon monde.

A bord du Souvaroff, on avait commencé par s'étonner; puis, en comparant le nouveau code et l'ancien appendice, on finit par comprendre qu'il y avait eu un malentendu, et l'on en rit beaucoup.

Comme sanction , on dut donner l'ordre à toute l'escadre de mettre de côté la nouvelle édition qui était incomplète et de ne faire usage désormais que de l'ancienne et de tous ses appendices.

C'était une bagatelle , mais combien significative ! Si pareille chose était arrivée en présence de l'ennemi !

Mon journal est encore interrompu pendant les deux jours suivants ; mais, cette fois -ci, ce n'est pas l'abattement qui en est cause, mais bien le manque de temps; car j'étais du matin au soir absorbé par ma flottille. Quelle bonne période ! J'avais enfin un travail pour me secouer et chasser mes idées noires. Mes jeunes capitaines formaient une véritable élite, ignorant la fatigue et le mot impossible , et , si Dieu devait nous permettre jamais d'arriver devant l'ennemi, je ne doute pas qu'ils ne fissent quelque chose. Enfin personne ne me regardait plus de travers, comme une sorte d'intrus désireux de sortir des limites de sa compétence, et l'on était prêt

au contraire à me fournir tout l'appui dont j'aurais besoin : « Pendant qu'il s'amuse avec ses joujoux, il ne nous empêche pas de pontifier d'après les recettes élaborées sous la Flèche. »

Le ler-14 février, l'escadre appareillait au complet; elle était divisée en deux détachements qui devaient manœuvrer l'un contre l'autre, comme dans un combat d'après un plan étudié et publié à l'avance.

Ce ne fut pas très remarquable, mais tout de même mieux que rien, comme je le dis dans mon carnet.

Dans la soirée, au moment où nous rentrions à Nossi- Bé, nous fûmes rejoints par les retardataires, dont on attendait tous les jours l'arrivée : Oleg, Izumround, Dniepr et Rione (ex-Pétersbourg et ex-Smolensk) , et les torpilleurs Gromky et Grozny.

Au sujet de la télégraphie sans fil de l'escadre, je cite l'ordre n° 83 (1,M-14 février; : « Les transports Koreia et Kitay sont munis d'appareils Marconi à antennes courtes et brins simples; tous les autres bâtiments de l'escadre, excepté les torpilleurs, ont des appareils Slaby-Arco à antennes élevées et brins multiples. Sur Г Oural il y a un Slaby-Arco très puissant, puisqu'il a la prétention de fonctionner à plus de cinq cents milles. Depuis le départ, le Koreia a été le seul à recevoir les télégrammes à quatrevingt-dix milles, tandis que tous les autres navires ne pouvaient enregistrer de messages au delà de soixante railles. Aujourd'hui encore, à six heures et demie du matin.

le Koreia seul a reçu un message de YOleg à une distance de soixante milles, malgré l'interposition d'une montagne. Ce télégramme n'avait pas été enregistré par l'appareil puissant de Y Oural, bien que ce dernier eût dès la veille reçu l'ordre d'entrer en communication avec YOleg, et qu'il n'y eût entre ces deux navires ni la terre ni même un seul mât, ni en un mot une cause de trouble quelconque. »

Il ne nous restait plus qu'à remercier le Comité technique qui avait dédaigné le système éprouvé de Marconi, pour nous imposer les appareils Slaby-Arco, qui passaient pour lui être si supérieurs.

Une semaine d'exercices entraîna tellement bien ma petite flottille, que je pus entreprendre des expéditions lointaines pendant la nuit et même des attaques inopinées sur l'escadre, qui avait tant à apprendre dans cet ordre d'idées d'après le témoignage le plus éloquent de tous : le cahier des ordres de l'amiral , rappelant après chaque exercice les moyens réglementaires pour repousser de nuit une attaque de torpilleurs. Personne n'ignorait probablement ces règlements; mais, quant à savoir les mettre en pratique et de quelle façon on devait manœuvrer, c'était une chose tout à fait différente, attendu que l'étude la plus consciencieuse dans le silence du cabinet ne pourra donner une connaissance de métier, qui ne s'acquiert jamais que par l'expérience.

Peu à peu tout finit par se tasser, et il devint de plus en plus difficile d'approcher l'escadre sans être décou-

vert ou de détourner son attention au moyen de fausses attaques.

J'eus de gros ennuis le 5-18 février. Quoique les mécaniciens torpilleurs m'eussent assuré que leurs engins étaient en parfait état, j'insistai pour qu'on fît des lancements de torpilles. Le tir se faisait, bien entendu, en plein jour, par calme plat et à huit cents mètres. Je ne parlerai pas de la deuxième escadrille, où tout était encore à l'ancienne mode; mais voilà le résultat du tir des six vedettes du modèle le plus récent approuvé par le Comité technique. On lança sept torpilles : l'une ne se mit pas en marche ; la deuxième tourna sur place en se livrant à une série de bonds et d'affleurements qui mirent en fuite tous les voisins ; deux autres eurent une déviation énorme sur la droite, une autre sur la gauche; deux seulement eurent une trajectoire acceptable. Et nous étions en plein jour, la mer aussi bien que les esprits dans un calme parfait ! C'eût été du joli si nous avions eu à attaquer de nuit et pour de bon l'ennemi avec des torpilles aussi bien réglées !

L'officier torpilleur de majorité était tout désorienté.

« Je n'y comprends rien. Peut-être y a-t-il un peu de houle de fond. Les tirs de vérification à Revel ont pourtant été excellents.

— Mais justement nous ne sommes pas dans un port ! Un peu de houle? Qui vous dit que, quand il faudra mener une attaque à fond, il n'y aura pas un roulis de

tous les diables ? J'aime mieux une vieille torpille à hampe que de pareils outils ; au moins , quand on a la chance d'arriver au contact, le résultat est sûr. Ici il va nous falloir donner un coup d'étrave ou tirer à coups de revolver contre les cuirassés. Ah i ces augures en chambre!... Transund nous tue ! »

Je crois qu'on prit fort mal ces derniers mots : « Transund nous tue ! » qui d'ailleurs n'étaient pas de moi. Tout dernièrement, et devant de nombreux témoins, l'amiral avait lancé avec éclat ces mots, pour répondre à un rapport disant que « tout allait parfaitement parce que, bien qu'on n'aboutît à rien , on avait suivi à la lettre les instructions réglementaires ».

Pendant cinq jours ou plutôt cinq fois vingt- quatre heures, on cessa les exercices pour se livrer à un travail tout à fait inusité.

Bravant les foudres du Comité technique» sans 'autorisation duquel on ne pouvait modifier un iota dans les manuels, les mécaniciens et torpilleurs, aidés des officiers commandant les vedettes (qui devaient les mener à l'attaque), inventaient, discutaient, se disputaient même, modifiant, limant, ajustant, et tout cela sans s'inquiéter des règlements; mais la seule chose dont on avait besoin et à laquelle on finit par arriver, c'est que les torpilles commencèrent à marcher assez convenablement.

Le 8-21 février, toute l'escadre, y compris les derniers venus, appareilla pour faire des manœuvres à double

action (VIrtish, qui avait soi-disant nos munitions d'exercices, n'était pas encore là). On évolua d'abord tous à la fois, d'après le plan de la sortie précédente. Puis l'amiral voulut faire manœuvrer l'un contre l'autre les amiraux Felkersam et Enquist, en leur donnant liberté de manœuvre; mais il fut obligé de signaler le ralliement général, qui ne se fit pas sans peine, tant l'escadre était dispersée, et consacra toute la journée à faire les manœuvres les plus simples de navigation en ligne de front ou de relèvement, car on ne pouvait réussir les évolutions les moins compliquées et surtout les mouvements tous à la fois.

Et nous étions presque à la veille du combat ! Comme c'était pénible et attristant !

« Eh bien ! vous l'optimiste, dit en m'abordant le lieutenant S..., vous qui trouvez toujours un mot d'encouragement et d'excuse pour tous, que dites-vous de cela '? в

Je ne pus que hausser les épaules.

État d'esprit en escadre. — L'amiral garde le silence. — Journaux de Russie. — Impressions produites sur les officiers par les élucubrations de M. Klado. — Leur influence démoralisatrice sur les équipages. — Un écho de Mandchourie. — Télégramme n° 244 et sa réponse. — Immobilisation pénible. — Une de nos nuits à Nossi-Bé.

Je viens de donner une brève esquisse des exercices et des occupations par lesquelles l'amiral essayait, à Nossi-Bé, de compléter l'instruction de son escadre et de remédier à ses défectuosités. Cela ne sert qu'à prouver, une fois de plus, combien peu elle était prête au combat et combien pernicieuse était une théorie qu'exprime si bien notre proverbe : « Il ne faut pas attendre, pour donner à manger aux chiens, l'heure du départ pour la chasse. »

C'est parfaitement à dessein que je n'ai pas parlé de notre vie à bord et de l'état d'esprit du personnel. J'ai à ce sujet plus de renseignements que je n'en ai besoin. Je crois qu'en suivant l'ordre chronologique de mes notes, je n'arriverais pas à peindre pour mes lecteurs le tableau complet de notre vie intérieure et extérieure,

si étroitement liées toutes deux, que nous seuls, les acteurs, pouvons sans peine comprendre les extraits de mon carnet, tels que celui-ci :

« Hier, du matin jusqu'au soir j'ai lancé des torpilles avec mes vedettes. Ces engins sont défectueux (tableau détaillé des résultats du tir). — Il a fait une pluie torrentielle de trois heures du matin à neuf heures. — Grâce à Dieu, l'amiral n'a été que légèrement indisposé; il va beaucoup mieux aujourd'hui. — Pendant la messe, alors que le pope demandait à Dieu pour nous une mort chrétienne, calme, sans douleur ni faiblesse, j'avais presque envie de lui crier : « N'en demandez pas trop ; conten- « tez-vous d'implorer pour nous une fin sans honte, je n'en « exige pas davantage. » — C'est avec une vraie joie que j'appris que la brochure de MenchikofT : Exhortation de la Russie au Comité de réforme, a été jugée en escadre comme une espèce de mélopée déplacée, un pathos de phrases sentimentales : « Si la Russie étend ses mains meurtries! » Ce n'est pas pour mettre des emplâtres et des onguents sur ses égratignures; il vaut bien mieux veiller à ce qu'elle ne soit pas frappée au cœur. »

J'ai bien peur que le lecteur ne comprenne pas tout cela. Même si je le lui présentais sous une forme plus littéraire, il faudrait des commentaires explicatifs. Je continue néanmoins.

Quand il devint absolument certain qu'on nous ordon-

nait d'attendre on ne savait trop quoi, l'élan momentané provoqué par l'idée hardie d'aller de l'avant, coûte que coûte, ne tarda pas à s'éteindre sans avoir été utilisée. L'emballement tomba sous le poids de l'incertitude absolue de ce que nous réservait l'avenir , et à l'ardeur de ces quelques jours succéda une apathie générale.

Un état d'esprit aussi dangereux n'échappa sans doute pas à l'amiral , qui essaya de le combattre par l'unique remède à sa disposition ; c'était de faire tant travailler son monde, qu'il n'aurait plus une minute pour réfléchir. A partir du 15 janvier, les exercices, les travaux de toute sorte , auxquels s'ajoutait l'embarquement des provisions et du charbon , se suivirent sans interruption du matin au soir ; souvent même on les continuait pendant la nuit. La mesure fut efficace, et le moral s'améliora. Il ne venait plus que rarement à l'esprit cette pensée irritante : « Nous sommes ici pour le roi de Prusse. » Il n'aurait pas fallu cependant trop forcer la dose de cette médication, car les forces humaines ont des limites, et, sous le ciel débilitant de Madagascar, elles s'épuisent bien plus vite qu'elles ne se rétablissent. Il était à craindre que la réaction causée par la fatigue ne menât à la démoralisation complète, à moins qu'une cause inattendue né vînt remonter les esprits abattus.

L'amiral ne communiquait à personne ses réflexions, pas plus que la manière dont il envisageait l'avenir. Le

lieutenant S..., chargé de sa correspondance secrète, était le seul en l'escadre qui connût le dessous des cartes; mais il était muet comme un poisson.

« Voyons ! lui dis-je cependant un jour, loin de moi l'idée de pénétrer vos secrets, mais expliquez -moi seulement pourquoi il ne dit rien. Vous-même, vous tairiez- vous à sa place 1 »

Il réfléchit un moment avant de me répondre : « Vous est-il jamais arrivé de recevoir d'un de vos chefs un ordre que vous jugiez irréalisable et de vouslivrerà ce sujet, tout en restant dans les bornes de la discipline, à des discussions avec ce chef pour essayer de le faire revenir sur sa décision ?

— Cela m'est arrivé plus d'une fois, sans aucun doute.

— Et si l'affaire traînait en longueur, et bien que n'ayant pas perdu tout espoir, trouviez-vous convenable et surtout nécessaire de tenir vos subordonnés au courant de votre différend ? Je crois qu'il vaut mieux se taire que feindre. En leur parlant, vous auriez joué la comédie, car vous leur auriez exposé votre façon de voir avant tout (je suppose, bien entendu, que vous êtes un vrai chef, et non pas une espèce d'hurluberlu). Il est bien probable alors qu'une grande partie de vos subordonnés, sinon tous, auraient pris votre parti. Franchement, est-ce bien exact ?

— Admettons qu'il en soit ainsi.

— Et alors, en définitive, si votre chef donnait l'ordre

de faire comme il le jugeait bon , comment pourrait-on qualifier vos confidences, qui sans aucun doute auraient influencé le moral des hommes à vous confiés? Excitation criminelle, tentative de créer un courant d'opinions contraires aux intentions du chef, et même pis que cela : essais d'exercer par eux une pression sur l'autorité et de la forcer à différer l'exécution des projets qu'elle avait en tête.

— Vous avez peut-être raison, mais...

— Eh bien ! c'est pour cela qu'il se tait. Il espère toujours qu'on finira par le comprendre là-bas; mais tout cela est inutile , inutile surtout comme espoir , quoique peut-être beaucoup moins en tant que silence. Je ne vous trahis ici aucun secret, puisque je ne parle qu'en mon propre nom. Quand l'opinion publique nous a poussés hors de la Russie, elle accusait déjà l'amiral de ne pas vouloir aller au secours de Port- Arthur , vous devez bien vous en souvenir. Nem'avez-vouspas rapporté vous-même une conversation que vous aviez eue avec Nélidoff au moment de votre passage à Paris ? Lui qui était parfaitement au courant des affaires, ne vous parlait-il pas vaguement, évasivement, dans le même sens ? Ne faisait-il pas dépendre le départ de l'escadre du bon vouloir de Z.-P. Rojestvensky ? Rappelez- vous bien ses paroles : « Ou bien il est malade, ou bien il n'ose pas. » La seule question était donc de savoir s'il oserait, car en dehors de lui nous n'avions personne pour conduire l'escadre.

Doubassof est trop vieux. Tchoutkhine ? . . . mais vous savez bien que la flotte de la mer Noire ne tient que par lui. Bref, nous partîmes ! Je me bouchais les oreilles quand vous disiez que, le jour où la terre avait commencé à bombarder notre escadre à Port-Arthur, on avait signé sa condamnation, car nous ne vivions que par les rapports de ce héros de Stœssel. On ne les croyait pas entièrement peut-être, mais on avait un tel désir de les croire!... En un mot, nous considérions notre escadre comme une réserve stratégique des plus importantes, qui allait prêter son appui à une flotte vraiment active sur le théâtre de la guerre et appuyée sur des bases solidement fortifiées et abondamment approvisionnées... Nos dernières illusions se sont envolées avec la reddition de Port-Arthur. Notre armada, ce troupeau cosmopolite de navires à moitié neufs mal construits ou inachevés, à moitié vieux ou remis en état trop hâtivement; ce troupeau, qu'on aurait pu tout juste qualifier d'escadre de réserve, devenait notre escadre active, celle qui avait pour tâche de vaincre la flotte de l'ennemi, qui était, elle, une vraie flotte de combat, entraînée et déjà victorieuse, une flotte appuyée sur des bases aussi nombreuses qu'admirablement organisées, tandis que nous, pour atteindre notre unique Vladivostok, nous devions d'abord nous rendre maîtres de cet ennemi redoutable, nous plus faibles par le nombre, l'armement, le ravitaillement et... à quoi bon le nier? par le moral... Pouvions-nous espérer réussir? Mais /à-

bas on ne comprend rien, à moins qu'on ne veuille rien comprendre! On croit toujours aux miracles! Saisissezvous maintenant pourquoi il se tait, lui ? »

Mais, si l'amiral se taisait, si S... se cantonnait dans les énigmes et les paraboles, les journaux qui ne tardèrent pas à nous arriver de Russie nous donnèrent la raison de notre immobilisation : c'était pour attendre l'arrivée des renforts, et quels renforts : Nicolaï, Ouchakoff] Séniavine, Apraxine, Monomakh! tous les vieux rossignols, toutes les épaves qui figuraient sur les listes de la flotte de la Baltique! des navires que l'amiral Rojestvensky avait refusés de la façon la plus catégorique en formant son escadre, préférant encore emmener avec lui, faute de mieux, les Navarine, Nakhimoff et Donskoï.

« Ce n'est pas un renfort, c'est une pierre au cou ! » disaient les plus emballés.

Mais ce qui était le plus surprenant et nous mettait dans une position sans issue, c'est que cet envoi d'antiques sabots et de vieilles ferrailles n'était pas dû à une invention de la Flèche et des personnages qui dorment tranquillement à son ombre, mais que c'était une concession faite à l'opinion publique, dont M. Klado s'était posé comme le prophète inspiré.

« Pour qui parle-t-il, celui-là? disait S... de mauvaise humeur. L'affaire ne me paraît pas bien claire.

— Il ne doit pas connaître la véritable situation, ajou-

taient les autres. Il est fou, ou il travaille pour le compte de quelqu'un...

— Mais à qui cela va-t-il servir? »

« Surtout ne consultez pas l'amiral Rojestvensky ! clamait Klado à toute la nation russe. Envoyez immédiatement tout ce que vous pourrez envoyer. Si vous perdez une minute, il sera trop tard, comprenez -vous bien ? trop tard ! Sentez combien ce mot est terrible , combien il est sinistre ! »

Dans son délire, M. Klado arriva jusqu'à formuler la proposition absurde de faire partir en guerre les vieux Minime et Pojarsky, depuis longtemps finis et mis au rancart. Il allait même jusqu'au Pietr-Véliky et disait : « En 1880, on envoya en Extrême-Orient la batterie flottante KremV.

« Sous le coup de la nécessité, les hommes énergiques doivent aller jusqu'à tenter l'impossible. Ah! Seigneur! on pourrait citer des cas semblables par milliers. Eveillezvous de votre rêve! comprenez enfin qu'il faut se secouer et se reprendre, que nous n'avons pas d'autre issue ! Comprenez que sans cela se dresse devant nous le spectre terrible de la défaite ! Osez ! et ce qui paraît aujourd'hui impossible sera accompli2. »

1 C'est une grosse erreur de M. Klado. On n'envoya jamais le Kreml en Extrôme-Orient. On y avait eongé un moment; mais on y renonça à temps, et ce jour- la l'Impossible resta encore une fois Impossible.

2 Guerre navale actuelle ou Notes d'un marin sur la guerre russo -japonaise, par \T. Klaio, p. 447 et 448.

« Voilà certes de belles paroles qui respirent un patriotisme véritable. Comment ne pas y croire, quand elles viennent d'un homme du métier? » devait-on se dire en Russie.

« Quelle comédie indigne et quelle tromperie cruelle de ce public trop confiant qui vit à terre ! » disions-nous avec indignation dans la deuxième escadre.

Faut-il répéter ici même, en les résumant, les aperçus dont M. Klado remplissait les colonnes du Novoyé-Vrénia? 11 réunit même en un volume ses articles inspirés! (Tant pis si je lui fais de la réclame.) Tous mes lecteurs, s'ils en ont oublié le texte exact, doivent au moins avoir leur sens général présent à l'esprit. Ce qui est le plus amusant, c'est que l'auteur oublia le plus vite de tous; car, moins de deux ans après, il écrivait dans un livre presque officiel , sur un ton d'autorité profonde comme si l'on avait négligé ses prophéties1 :

« 11 fallait faire revenir l'escadre de Madagascar. La faire pousser plus loin était la lancer dans une aventure des plus risquées; et pourquoi même ne pas le dire? sans aucune chance de réussite, » etc. etc.

C'était parler d'or ; mais cela prouva encore une fois combien il est facile de prophétiser et de donner, après coup, des conseils empreints de la plus grande sagesse.

Il me semble bien que l'auteur de Après le départ de

1 Annuaire de la marine pour 1906. Édition de G. D. A. M. (Grand-Duc Alexandre MikhaïloYitch, beau -frère de l'Empereur). Appendice, p. 66.

la deuxième escadre aurait dû rougir en écrivant ces mots sans aucune réserve ni explication.

En cette année où nous expiâmes de sanglante façon les péchés accumulés depuis plusieurs générations1 ; quand chaque parole sensée et sincère était si précieuse, il avait prêché d'une façon toute autre et s'était appuyé sur la théorie élégante des a coefficients de combat », pour prouver qu'on pouvait fonder un grand espoir dans le succès de la deuxième escadre avec sa composition du début; mais il fallait qu'il y eût a certitude » , et il prétendait que cette « certitude » ne serait obtenue qu'en expédiant en renfort tous les rossignols qui encombraient les listes de la flotte de la Baltique ; il trompait le public en citant les plus récentes données officielles de notre annuaire et en s'appuyant sur ces rapports de tradition qui déclarent que « Tout va bien » et que « La flotte est admirablement prête au combat ». En poussant la nation russe à forcer la main à l'Amirauté pour envoyer dans la mer Jaune toute cette ferraille, il ne demandait même pas à la remettre en état; car il savait qu'il était impossible de le faire, et il écrivait : « Peu importe dans quel état ils partiront, pourvu qu'ils puissent arriver là-bas et s'y battre efficacement. > Je suis convaincu que la monstruosité de cette proposition creva les yeux du plus parfaitement ignorant de tous les gens

1 Voir la citation de l'Évangile de saint Jean en tête de la page 13.

de terre. Qu'appelle- 1- on un navire en mauvais état, et quelles sont les parties qui peuvent être en mauvais état? Assurément la machine, la coque ou l'armement, et alors comment ce navire pourra- 1- il se battre utilement ?

Gomme tous les autres officiers, M. Klado savait parfaitement bien qu'à la formation de son escadre l'amiral Rojestvensky avait très catégoriquement refusé d'accepter ces navires, et c'est surtout en prévision d'une protestation probable de sa part qu'il criait : « Ne consultez pas l'amiral Rojestvensky, envoyez de suite tout ce que vous pourrez envoyer, et ne perdez pas une minute. »

Quel était le but de toute cette campagne de presse , et de qui M. Klado servait-il les intérêts? La chose n'est pas encore élucidée, et il n'est guère probable qu'il essaye jamais de se justifier, en alléguant son ignorance de la situation ; mais alors quelle lourde responsabilité il a assumée devant son pays !

En escadre, pour éviter la divulgation même inconsciente des secrets de guerre, tous les officiers, non sur un ordre qu'on peut toujours tourner, ni sur la menace d'une punition toujours facile à éviter, mais simplement sur la parole d'honneur qu'ils avaient donnée à l'amiral par l'intermédiaire de leurs commandants , s'étaient engagés à n'adresser aucune correspondance à la presse sans la soumettre au préalable à la censure personnelle de leur chef d'escadre. Ils s'étaient, en plus, engagés à se

borner dans leur correspondance privée à traiter des questions d'ordre exclusivement familial, sans même effleurer la situation actuelle ni parler de nos projets pour l'avenir. Personne jusqu'à ce jour n'avait eu l'idée d'ennuyer ce pauvre amiral, déjà accablé de travail, en lui demandant de lui servir de censeur ; mais à présent ce fut une véritable avalanche d'articles, tous à peu près conçus dans le même sens. La forme variait seule, c'est-à-dire que plus ou moins violents étaient les jugements portés sur M. Klado et sur ce qu'il prêchait. Ses idées étaient considérées par les uns comme un malentendu très fâcheux, par d'autres comme le résultat d'une présomptueuse ignorance, un crime ou même une trahison.

L'amiral trouvait le temps de lire tous ces articles ( il trouvait toujours le temps quand il y avait quelque chose à faire). Je crois même qu'il en tirait une sorte de satisfaction morale, comme la preuve d'une communauté d'opinions entre lui et ses officiers. Les remarques dont il les annotait étaient toujours sympathiques, souvent même reconnaissantes, mais invariablement accompagnées du souhait que l'article ne dépassât pas les limites de l'escadre : d'abord parce que ces réponses, arrivées au bout de trois ou quatre mois, n'auraient aucune influence sur l'agitation actuellement soulevée et ne feraient que montrer clairement les cartes de notre jeu aux Japonais, déjà trop bien informés, et ensuite parce qu'étant donné l'état d'esprit régnant à Pétersbourg, il n'y avait aucune

chance de trouver un journal qui voulût bien insérer de semblables articles1.

Si dans les carrés les articles de M. Klado provoquaient une indignation unanime contre l'auteur et ses inspirateurs, ils contribuèrent à resserrer encore plus les liens entre nous.

Dans les équipages, par contre, l'impression produite était fort mal appréciée par nous , pour ne pas dire jugée dangereuse.

On recevait en escadre une quantité de journaux. Empêcher les hommes de les lire n'aurait contribué qu'à les rendre plus attrayants, en versant de l'huile sur le feu.

On essaya de combattre le mal en causant avec les hommes tout à fait amicalement, toutes les fois que l'occasion s'en présentait; mais les officiers les plus populaires se heurtaient, comme à un mur, à la méfiance séculaire et toujours en éveil qu'ont les gens du peuple visà-vis des messieurs, et une agitation sourde régnait parmi les équipages.

« Que va-t-il arriver? On nous a bien envoyés, nous autres; alors ce sont ces gens -là qui ne veulent pas marcher? Pourquoi garder une telle force sous cloche? Ne sommes-nous pas des hommes comme les autres, après tout? Allons ! c'est le moment de se souvenir de son ser-

1 Cette dernière supposition fut entièrement justifiée par le sort d'un article que l'amiral Felkersam, malgré les conseils de son vieux camarade et ami, avait tenu à écrire et à envoyer quand même. On ne voulut le recevoir nulle part, bous divers prétextes plus ou moins plausibles.

ment, d'agir comme si nous étions devant Dieu. N'ont-ils pas baisé la croix aussi, les lâches? » (Les soldats et marins baisent la croix en prêtant serment.)

Combien de fois ne m'était -il pas arrivé d'entendre de mauvaises paroles ou des remarques de ce genre ! Bien entendu, elles ne partaient pas du haut d'une chaire, et m'arrivaient, après s'être échappées, à mi-voix, de lèvres invisibles dans les ténèbres épaisses.

Ces gens simples ne pouvaient faire autre chose que croire les paroles d'un capitaine de frégate qui, peu de temps auparavant, appartenait à leur escadre, et qui maintenant chargeait à fond les autorités qui ne voulaient pas nous envoyer du renfort. Ils croyaient même que c'était notre amiral qui l'avait envoyé en ambassade, de Vigo, pour demander ces renforts.

De bien des années que j'ai passées presque sans interruption à vivre avec nos matelots, j'ai rapporté la conviction que, par des moyens inexplicables ou des indices imperceptibles, les hommes arrivent très rapidement use faire une idée sur leurs chefs ; et il est bien rare qu'ils se trompent.

Il en était de même à Port-Arthur, quand on disait de Stark : < Laissons la paix au Vieux; attendons qu'arrive le Vrai; » quand on appelait avec amour MakarofT bon Papa, le Barbu, la Tête, le Vrai, celui qui marchera; quand on disait d'Alexeieff qu' i il n'était là que pour la montre et n'irait jamais au feu » , et de Witheft : « Il

est brave contre les Japonais, mais a peur de son entourage... » Dans cette sorte d'évaluation, le moment le plus délicat est celui où on commence à appeler le chef tout simplement le nôtre ou lui, où on se forme l'opinion que le nôtre marchera. A partir de ce moment, le nôtre devient inséparable de nous, chacun de ses arrêts est sans appel et le meilleur de tous; il représente nos intérêts, en opposition des intérêts des autorités, cette puissance aussi éloignée que mystérieuse qui, toujours malveillante et inutile, poursuit son intérêt personnel, étranger à nos intérêts, et contre laquelle le nôtre est toujours obligé de lutter sans répit.

A la suite des articles de M. Klado, il naquit dans les équipages l'impression, aussi fausse que parfaitement ancrée, que le nôtre l'avait envoyé demander des renforts que les autorités lui avaient refusés. On sait de plus combien se créent facilement dans le commun (tellement ses idées sont vagues et changeantes ) des croyances qui , par le manque d'images frappantes, ne lui permettent plus de tracer une ligne de démarcation suffisamment nette entre les partisans du nôtre, qu'il était prêt à suivre à travers l'eau et le feu, et ceux des autorités, qui ne leur inspirent aucune confiance.

Un officier , consulté peu avant d'une façon tout à fait intime, devenait soudainement suspect, quand on le croyait capable de s'inféoder aux autorités mystérieuses et d'essayer de justifier leurs agissements. On le fuyait, on

évitait de causer avec lui, et toutes les explications qu'il aurait pu donner étaient condamnées à l'avance ; de là une confusion indescriptible. Les hommes se doutaient bien que quelque chose clochait, mais n'arrivaient pas à distinguer leurs amis de leurs ennemis. C'est alors qu'à certains bords éclatèrent des symptômes de mécontentement, et cela même sur des bâtiments comme le Nakhimoff\ qui avait un grand nombre d'anciens matelots des équipages de la garde ayant pris part à sa dernière campagne.

L'amiral intervenait directement. Parlant avec toute son autorité, il arrivait bien vite à calmer ces fâcheuses tendances; mais on avait quand même l'impression qu'il y avait quelque chose de cassé. Hisser au mût de misaine le pavillon de beaupré en l'appuyant d'un coup de canon devenait presque un événement journalier, qui n'attirait plus l'attention de personne1. Le délit était souvent tellement grave, que, suivant le texte de la loi, il appelait en temps de guerre une condamnation à mort; mais jamais l'amiral ne confirma une sanction de cette importance. Le commissaire du gouvernement se permit un jour de lui faire remarquer qu'il y avait inconvénient à user de trop de mansuétude, et qu'un exemple était nécessaire pour effrayer les mutins.

« Trop de mansuétude ! Il me semble pourtant que je

1 Ce pavillon indique qu'il y a à bord une séance de conseil de guerre, c'est-à-dire la plus haute institution Judiciaire existant à bord d'une escadre qui navigue loin de ses cotes.

n'ai jamais péché par excès d'indulgence ! Je trouve qu'agir maintenant avec sévérité serait tout simplement absurde. Croyez -vous par hasard qu'une exécution capitale pourrait intimider des hommes qui me suivent, en se disant que je les mène à la mort? Vous n'ignorez pas que le règlement ordonne de relâcher avant la bataille tous les hommes aux fers ou en prison qui, quelques instants après, vont peut-être devenir des héros ? » lui répondit très sèchement l'amiral.

Bien que cette conversation eût eu lieu en tête-à-tête, toute l'escadre la connaissait le soir même. Il était impossible de dire par quelle voie; mais ce qu'il faut remarquer, c'est que les fautes contre la discipline , loin de devenir plus fréquentes, virent, à la suite de cet incident, leur nombre diminuer de jour en jour.

Bien entendu, ce n'étaient pas les mots exacts dont s'était servi l'amiral qui avaient été colportés , mais seulement leur sens général tellement enjolivé, qu'il avait presque pris la forme d'une légende.

с Est-ce vrai, Votre Honneur, me chuchota un jour mon domestique de chambre, que les punitions ne seront effectives qu'après la grande bataille , pour permettre de racheter sa faute avec son sang?

— Où as-tu entendu dire cela?

— Ce sont les marins qui le disent tous.

— Eh bien ! et toi, qu'en penses-tu?

— Je n'ai rien à en penser , le nôtre sait bien ce qu'il

fait. Personne n'en doute, sa parole est comme un coup de hache. »

Le journal le Rouss avait déjà publié, en feuilleton, toutes les citations que j'ai faites plus haut, quand j'appris, d'une source très sérieuse, que les élucubrations de M. Klado avaient été jugées par nos camarades de terre en Mandchourie absolument comme par les officiers de la deuxième escadre.

La lettre dont je parle marque une solidarité d'opinions si complète entre les « chairs à canon » de terre et de mer, et caractérise si nettement que ces deux i chairs » portaient le même jugement sur les héros installés confortablement dans des fauteuils où ils n'avaient jamais entendu siffler un obus, que je n'hésite pas à donnera mes lecteurs quelques extraits de cette lettre, écrite à la hâte, sans style, et qui évidemment n'était pas destinée à être publiée, bien que j'en aie obtenu la permission.

« Les articles très répandus de M. Klado ont fait naître dans l'armée qui combat en Mandchourie une indignation si profonde, que les têtes les plus chaudes n'hésitent pas à traiter leur auteur de félon et d'antipatriote.

« Une agence de Pétersbourg a poussé l'empressement jusqu'à nous transmettre tous ces articles par télégraphe, et l'optimisme de M. Klado, basé sur des chiffres et des coefficients, a produit sur tout le monde une impression stupéfiante. Ses clameurs vitupérantes pour envoyer de suite un renfort à la deuxième escadre nous amènent

à nous demander ce que Pétersbourg pouvait penser d'une incorrection aussi extraordinaire au point de vue de la discipline. Le chef de bureau des renseignements de l'état-major du général Kouropatkine (le colonel Linda) en a parlé plusieurs fois au capitaine de vaisseau Roussine, attaché naval au même état-major, et ne lui a pas caché qu'il lui semblait urgent d'en prévenir le général en chef, en le priant d'intervenir énergiquement pour arrêter la publication des articles de M. Klado, qu'il considérait comme criminelle, attendu que ces articles décrivaient l'état d'esprit de la deuxième escadre et prouvaient, chiffres en mains, que les Japonais nous sont supérieurs. Ils ne servent donc qu'à leur ouvrir les yeux, et produisent un effet très décourageant sur nos propres troupes. Quand il s'agit d'informations, tout dépend de la source où elles sont puisées, et, si bien au courant que puissent être les Japonais de l'état de notre escadre , les fâcheuses intempérances de langage de M. Klado doivent être pour eux une vraie révélation. »

Le colonel Linda ajoutait en outre, dans sa note au commandant Roussine, qu'il était urgent de presser les mouvements de notre escadre, et qu'il considérait comme un crime de la laisser à Nossi-Bé attendre la division Nébogatoff.

Pour terminer, mon honorable correspondant me disait : « J'ai considéré et je considère comme un acte de haute trahison les articles néfastes de M. Klado. »

Il me semble que je devais placer ici ces appréciations venues de Mandchourie et concordant si bien avec ce que j'écrivais à Madagascar.

Le 4-17 février, l'amiral tomba tout d'un coup si malade, qu'il dut s'aliter. Le bruit courait, en escadre, que c'est à la suite d'un télégramme lui annonçant le départ de Libau de la division Nébogatoff, qu'il avait eu une espèce d'attaque. Il était debout deux jours après, encore plus amaigri, les traits tirés et traînant légèrement la jambe droite. On le regardait d'abord avec inquiétude; mais la confiance ne tarda pas à renaître, quand on entendit sa voix puissante et bien connue, qui, elle, n'avait pas changé.

« En voilà un qui ne tombera pas malade, tout au moins avant que la paix ne soit signée ! » répétait encore une fois le médecin d'escadre.

En se conformant strictement aux règlements, la division NébogatolT, envoyée pour renforcer l'escadre de l'amiral Rojestvensky, ne devait se ranger sous ses ordres qu'en ralliant son pavillon. Jusqu'à ce moment-là elle était tout à fait indépendante, correspondait directement avec l'Amirauté et ne recevait que d'elle seule ses instructions. Pétersbourg était, paraît -il, tellement surchargé de besogne, que l'amiral n'apprenait les mouvements et les projets de celui qui allait être son subordonné que par les télégrammes Havas.

Quoique invraisemblable , le fait est absolument véri-

dique et prouve triomphalement la parfaite organisation de notre administration.

Après notre jonction avec le détachement Oleg, Izumround, Dniepr, Rione, Gromky, Grozny, notre retard injustifié, que presque tout le monde trouvait désastreux, amena partout un si vif mécontentement, que l'amiral se décida à sortir de sa réserve. Il réunit en conférence les amiraux et les commandants les plus anciens, pour leur lire un télégramme qu'il avait reçu vers le milieu de janvier sous le n° 244, ainsi que la réponse qu'il avait faite.

Comme il fallait bien s'y attendre, aucun des assistants ne garda pour lui ce qu'il savait ; car aucun n'ignorait à quel degré d'énervement le manque de nouvelles avait réduit le personnel de l'escadre, et pourtant il n'est pas tout à fait exact de parler ainsi, car nous n'étions pas absolument privés de nouvelles. Les télégrammes Havas et Reuter, les journaux français et russes dépeignaient assez exactement la situation , et prédisaient presque à coup sûr ce que nous réservait l'avenir. Nous n'étions donc pas dans l'ignorance à proprement parler, mais seulement dans l'incertitude. On sentait bien qu'il y avait lutte, et que l'amiral et Pétersbourg étaient dans un désaccord complet; aussi la communication du télégramme 244 et de sa réponse nous éclaira jusqu'à un certain point sur l'état des choses.

Je regrette vivement de ne pouvoir citer textuellement ces deux pièces; mais en voici le sens général.

Le télégramme n° 244 disait que Port-Arthur et la première escadre ayant succombé, la mission de la deuxième escadre était désormais d'une importance extrême ; elle devait, en prenant la maîtrise delà mer, couper l'ennemi de ses communications avec le Japon; il ajoutait que si l'amiral ne se jugeait pas, avec la composition actuelle de l'escadre, en état de remplir cette mission, on allait lui envoyer aussitôt que possible un renfort formé avec tous les navires disponibles dans la Baltique. La dépêche se terminait en demandant à l'amiral quels étaient ses projets, et comment il jugeait la situation.

Rojestvensky répondit : « 1° qu'avec les forces dont il disposait, il n'avait aucun espoir de conquérir la maîtrise de la mer; 2° que les vieux navires en mauvais état et manques dès leur construction, qu'on allait lui envoyer comme renforts, loin d'augmenter sa valeur militaire, ne seraient pour lui qu'un poids mort; 3° que la seule décision à prendre était, à son avis, d'essayer avec ses meilleures unités de se frayer un passage jusqu'à Vladivostok, pour, une fois là, menacer les derrières des Japonais. »

Si j'ai bonne mémoire, il ajoutait quelques mots sur la fâcheuse influence de cette relâche à Madagascar, trop longue au point de vue de la santé et du moral du personnel.

Ces télégrammes étaient dune importance extrême. Ce n'était plus une discussion ou un échange de vues entre

un chef d'escadre et l'Amirauté; c'était bien davantage, un programme de guerre tout tracé en même temps que la réplique directe et avant tout militaire à ce qu'on lui demandait1.

La seule réponse que l'amiral reçut à ses communications fut ia nouvelle ( apprise indirectement ) du départ de Libau de la division Nébogatoff, et c'est cette nouvelle qui avait presque eu raison de son énergie surhumaine.

Les déclarations de l'amiral parurent amener un certain apaisement au moins de surface dans les carrés; les disputes et discussions cessèrent, et ces maudites questions à la solution desquelles on se cassait la tête tombèrent d'elles-mêmes. A quoi bon se livrer à des conjectures, puisque maintenant tout était simple et parfaitement clair pour tout le monde?

Puisqu'il y avait un ordre ferme, l'incident était clos. Pourtant ce calme ne m'allait pas : ce n'était pas celui plein d'une décision fière et courageuse, d'un soldat à la veille d'une bataille, mais celui d'un condamné innocent qui a pris son parti la veille de l'exécution, calme qui peut-être résulte aussi d'une décision fière et courageuse, mais est d'un genre tout à fait différent.

Je m'adressai au lieutenant S..., qui tournait de plus en plus au sphynx : l'amiral espérait toujours qu'on

1 Longtemps après nous sûmes qu'en répondant au télégramme 244 l'amiral Rcjestvensky avait demandé , pour raison de santé, à être relevé de son commandement; il indiquait l'amiral Tchoutkhnine comme un chef très vigoureux, parfaitement capable de le remplacer. Il ne reçut Jamais de réponse.

finirait là-bas par comprendre ses rapports, et que si lui ne croyait pas que l'entreprise pût réussir, puisque les circonstances n'étaient plus les mêmes, si lui-même, au lieu d'un plan de campagne, ne jugeait possible qu'une trouée, un raid désespéré avec le très faible espoir de pouvoir se livrer ensuite à la guerre de course, on devait à Pétersbourg approuver son projet ou rappeler l'escadre.

Mais, encore une fois , la Flèche ne comprenait pas Rojestvensky ou ne voulait pas le comprendre.

VIrtish arriva le 26 février (11 mars), sans obus ni charges d'exercices. A part son charbon, il n'apportait pour nous que douze mille paires de bottes. N'allez croire que je plaisante; mais c'est ce qu'il avait de plus précieux pour nous, car à la suite des embarquements ininterrompus de combustible, toutes les chaussures de nos hommes s'étaient usées si rapidement, que la majeure partie des équipages en était réduite à porter des espadrilles faites par les moyens du bord.

L'agence Havas nous donna le lendemain les premières nouvelles de Moukden : l'ennemi nous avait pris cinquante mille hommes, vingt-trois drapeaux et cinq cents canons. Naturellement, l'escadre n'y croyait pas complètement. Nous savions déjà que, dans leurs rapports, les Japonais sont très pressés d'informer l'univers entier de leurs succès, et que les résultats de leurs victoires sont toujours amplifiés; niais, en divisant par deux ou même trois tous ces chiffres, il nous restait l'impression d'une

défaite effroyable, presque de l'anéantissement de notre armée... Quelque étrange que cela paraisse, visiblement au moins, le moral de l'escadre ne fut pas excessivement affecté. On n'en parlait même pas. A quelques exceptions près, il semblait qu'on fût tellement las, que la réflexion elle-même était une source de fatigue. C'était le résultat évident de cette relâche de deux mois ! Nous avions tant souffert de l'incertitude de notre position, d'un travail excessif et ininterrompu et surtout de la tension de notre système nerveux, sous un climat que les Européens ne peuvent supporter plus de deux ou trois ans, en dépit de toutes les mesures préventives et des conditions de confort et d'hygiène qu'on rencontre partout, même dans les casernes! Le résultat d'un séjour plus prolongé produit une atonie aiguë, ou, comme disaient les médecins français, de l'anémie ou « appauvrissement du sang », et alors il n'y a qu'un remède : c'est de rentrer dans les pays tempérés.

Ceux qui ont affronté les chaleurs du Turkestan, de la Syrie et de la Kabylie et même du Sahara, vont peut-être hausser les épaules. Après tout, qu'est-ce que 26° R. (32°5 C)? Voilà une belle affaire ! Mais comme ces 26°, accompagnés d'une humidité moyenne de 98 °/0, se maintenaient aussi bien la nuit que le jour, sans un instant de répit, cela devenait tout simplement épouvantable. La sueur sécrétée par la peau y demeurait, s'y accumulant en grosses gouttes; on avait beau s'éponger, on n'arrivait

jamais à se sécher. Le manque d'air était plus pénible encore; on respirait de la vapeur, presque à l'état de saturation; on vivait dans une buée chaude, comme celle d'un bain turc...

Le 28 février (13 mars), j'étais couché dans ma cabine, le sabord grand ouvert et le ventilateur en pleine marche. A minuit, je me réveillai sous cette impression étrange, quoique bien connue, que j'étouffais. L'air me manquait; j'ouvrais la bouche comme un poisson échoué sur le sable; mes poumons avaient beau se remplir, je n'allais pas mieux. J'avais des bourdonnements dans les oreilles et éprouvais une sorte de torpeur qui se résumait dans une idée : « Tant pis, après tout! peu m'importe! pourvu qu'il ne faille pas bouger, ce qui me fatiguerait encore davantage. IL est probable que les nuages sont bas, et qu'il fait calme plat. S'il pouvait au moins y avoir un orage avec une pluie torrentielle ! »

A la fin je prends mon parti et attrape ce qui me tombe sous la main : ma natte et mon oreiller en caoutchouc (les oreillers en plume, toujours moites, ne servent qu'a échauffer la tète), et m'en vais sur le pont, espérant me caser sur la passerelle arrière, qu'on laissait pendant la nuit à la disposition des officiers. Trajet pénible, pendant lequel je trébuche dans les échelles; mes bras et mes jambes obéissent mal, et j'ai la cervelle tout embrumée. Enfin me voilà arrivé! Comme il me semble qu'il y a un souffle d'air à bâbord, c'est de ce coté que je dirige mes

pas. De lourds nuages plombés pendent au-dessus de ma tête. Je ne vois pas à deux pas devant moi. Quoique connaissant bien les lieux, j'accroche de temps à autre des choses qui poussent des grognements inarticulés : ce sont MM. les officiers. Je ne perds pas mon temps à répondre à ces grognements, ni même aux injures. Il est si naturel de jurer quand quelqu'un vous marche dessus! Me voici enfin au but : c'est le canon de 47 mm. bâbord; je jette ma natte à plat pont, et appuie mon oreiller sur la crinoline de la pièce. Me voilà presque installé confortablement!

« Faites donc attention, que diable!

— Pardon ! Est-ce que je vous ai écrasé?

— Non! il n'y a pas de mal! Reculez-vous simplement un peu. »

Je reconnus alors la voix du lieutenant S... « Tiens! vous êtes aussi par là?

— Je n'ai pas pu tenir dans ma chambre; on y étouffe.

— Il me semble qu'on n'est pas beaucoup mieux ici. » Gomme je commençais à m'habituer un peu à l'obscurité, je le regardai : il était aplati à plat ventre sur le pont, accoudé la tête entre les mains. Nous gardâmes d'abord un profond silence. C'est égal, on était mieux là que dans ma chambre. Je commençais à respirer; mes yeux se fermaient, et j'allais glisser dans le sommeil et dans l'oubli, quand S... prit la parole d'une voix vibrante qui tremblait parfois en saccades nerveuses.

« Eh bien! mon cher! voilà! il paraît qu'à Pétersbourg enfin on semble bien décidé à ne plus changer d'avis. Nous allons aller de l'avant avec l'armada complétée avec un renfort de rossignols et d'infirmes. Nous allons marcher à la mort, et à la mort obscure! Le bonheur, la chance? vous savez bien que ce n'est que dans les contes de fées, que les imbéciles ont de la chance! et encore parce que les sages sont encore plus bêtes qu'eux. Les contes finissent toujours comme cela. Je sais bien que, depuis Port- Arthur, vous haïssez ce mot d'ordre : « Ménager et ne rien risquer. » Mais il y a risque et risque, et ce que nous allons entreprendre, ce n'est plus un risque, ce n'est même pas de la folie, c'est un crime.

— Mais si pour nous, je dis bien pour nous, il n'y a pas d'autre issue? Je ne parle pas de l'escadre, mais de nous personnellement. Si, à l'instant même, on proposait à tous ceux qui le désirent de rentrer en Russie, seriez-vous des acceptants? Je veux bien croire que vous ayez raison, que l'escadre soit condamnée à périr sans utilité , et que sa perte prouvera au monde entier que nous n'avions pas de marine, niais des accessoires de ballet. En admettant que cette défaite plonge la Russie dans le déshonneur, ceux qui se seront dérobés à la sanglante expiation, qui auront agi aussi prudemment que raisonnablement en ne courant pas à leur perte; ceux-là... Est-ce que je sais d'ailleurs lesquels seront ceux-là? Mais c'est à vous que je m'adresse. Si donc vous acceptiez de rentrer immédia-

tement en Russie, auriez-vous le courage d'affronter le regard de ceux qui reviendraient plus tard , après avoir miraculeusement échappé à une hécatombe que vous n'avez pu prévenir ni détourner, et dont vous n'avez pas voulu être la victime innocente?

— Ah! taisez-vous, je vous en supplie ! taisez-vous!

— Non, je ne me tairai pas! Si, après un emballement stupide au jeu, on risque sur une carte son dernier louis, espérant que la chance va tourner et que l'on va prendre sa revanche, est-ce que ce louis a le droit de filer entre vos doigts et de rouler sous la table? Non ! il doit rester honnêtement sur sa carte,- son sort ne dépend plus de lui : il appartient à celui qui le joue, et qui a assumé toute la responsabilité.

— Halte-là! dit S... en ricanant; mais notre escadre est une pièce fausse. Vous êtes plus fort que moi sur les comparaisons et pour jouer sur les mots, laissez -moi néanmoins essayer de vous répondre. Si, dans votre cas, le joueur ayant mis sa dernière pièce, la chance lui est favorable et qu'il gagne, alors c'est très bien ; mais si, après avoir battu les cartes, on s'aperçoit que la pièce est fausse, est-ce qu'il ne va pas éclater un scandale? Vous dites que la responsabilité appartient au joueur : il serait heureux qu'il en fût ainsi; mais le malheur est que, dans notre affaire, les joueurs sont mis de côté. Pas de doute là-dessus ! On couvrira de boue seulement la pièce fausse, et non pas ceux qui l'ont fondue ni ceux qui l'auront jetée

sur le tapis. Et savez-vous qui fera cela? Eh bien! ce seront les faux monnayeurs eux-mêmes. Je les connais, du reste. L'histoire mettra longtemps à débrouiller tout cela, mais en attendant c'est sur nous que tout va retomber.

— Ce que vous dites là est très bien , très logique et excessivement juste, dit de sa voix basse et enrouée le lieutenant Bogdanoff en intervenant dans notre conversation; mais je vous ferai remarquer qu'il est non seulement inutile, mais tout à fait mauvais de le crier si haut. Les héros confortablement assis dans leurs fauteuils de stratège bien rembourrés de Pétersbourg, dirigent tranquillement les mouvements de l'escadre, et notre voix n'ira pas jusqu'à eux. Nous ne sommes que de la misérable chair à canon. Résignons-nous à notre sort. A quoi bon raviver nos plaies? Ce n'est déjà pas trop gai sans cela! »

Un silence, puis S... se remit à parler, mais tout bas, avec découragement et d'une voix blanche :

« Je me souviens des paroles de Makaroff quand il vous disait adieu : « Ce n'est ni difficile ni même terrible de mourir, mais il est bête de se faire tuer inutilement. » Savez-vous ce qu'il y a trente-six ans le populaire lieutenant Sémetchine disait dans une conférence : « Je ne prendrai pas la peine de vous assurer que ce n'est rien de mourir; mais être tué comme un niais, c'est affreux. Autant il est facile et même doux de donner sa vie pour la patrie, autant il est horriblement pénible et attristant de la

perdre maladroitement pour rien du tout! » Voilà trentesix ans qu'il disait cela, et aujourd'hui c'est vers ce but que nous courons les yeux fermés. Dans l'effondrement général, nous serons emportés par un obus sans que cela serve à rien, sans même savoir ce que nous faisons, à moins que des heures entières nous ne flottions cramponnés de toutes les forces qui pourront nous rester à quelque épave, dans l'espoir qu'un ennemi victorieux daignera à la fin nous ramasser, ou encore, ce qui serait pis, nous étoufferons lentement sous la coque retournée de notre cuirassé. Tenez! c'est abominable, ce n'est même pas esthétique! »

Il était si angoissant à écouter, que j'essayai de plaisanter.

« Ah ! si vous en êtes à la beauté ! si vous voulez mourir achevai en brandissant un étendard, ce n'est pas dans la marine qu'il fallait entrer, mais bien dans la cavalerie. »

On entendit de tribord la voix de l'officier canonnier Vladimirsky qui murmurait :

« Pour les gens comme moi, c'est plus simple ; quand on trouve que le moment est trop mauvais à passer ou quand on se voit embarqué dans une situation sans issue, et qu'on a son revolver dans sa poche, on tient le moyen le plus simple de hâter la solution du problème.

— Je ne sais pas si vous me comprenez ou si vous ne voulez pas me comprendre, répliqua S... après un instant

d'hésitation. Inutile de jouer sur les mots. Vous voulez chasser les pensées qui vous gênent, mais vous ne les chasserez pas toutes. Il y a ici dix mille Russes de vingt à trente ans (peut-être même plus de dix mille), que l'on envoie non pas au combat, mais à la boucherie. Ils ne s'en rendent pas compte, eux, tandis que vous le comprenez. Ils ont confiance en vous. A votre tour, allezvous être francs avec eux? Sûrement non ! Qu'en résulterait-il d'ailleurs? Ils nous suivent en aveugles, et nous, leurs chefs, n'osons pas leur dire la vérité, pour ne pas les démoraliser. La grande majorité d'entre nous n'aura d'ailleurs pas plus de comptes à rendre à eux qu'à la patrie: on n'en demande pas aux morts! Mais si pourtant, quand sonnera l'heure de l'échéance, ils nous en demandaient, que pourrions-nous leur répondre ?

— Nous leur répondrions que, comme à nous, il ne leur reste que le devoir de mourir. Quant à savoir quels sont les traîtres, c'est l'affaire de Dieu seul !

Dans cette voix vibrant dans la nuit, je reconnus à son accent juvénile renseigne prince Tsereteli.

Quelque chose bougea dans la nuit, comme si on traînait la crosse d'un fusil ; puis une voix étouffée, presque un soupir, murmura : « Ah! Seigneur! Seigneur!

— Stop, boys! senlinel hcars ! (Taisez-vous, mes enfants! le factionnaire nous écoute ! i dit rudement Bogdanoff.

Le silence retomba. De la terre nous venait l'odeur écœurante de la foret vierge en fermentation.

Un orage se préparait; mais il montait lentement, comme s'il semblait attendre, lui aussi, quelque chose. Là bas, bien loin à l'horizon, la lueur tremblotante des éclairs illuminait des nuages de plomb.

« Pensées bizarres ! pensées absurdes ! murmura lentement S..., comme dans un demi-rêve. Cela doit tenir au temps. On nous a déjà fait franchir douze mille milles; on va encore nous en faire faire six mille autres, pour aller où? à la boucherie... Avez-vous vu mener à la foire des veaux entassés dans une charrette? Leurs pieds sont liés; quoique encore vivants, ils paraissent déjà morts, et les pauvres bêtes ne peuvent rien faire pour se sauver, car elles n'ont pas de revolver dans leur poche , comme Vladimirsky. Comme je comprends aujourd'hui cette marquise française qui, déjà montée sur l'échafaud, suppliait monsieur le bourreau d'attendre encore une petiteminute 1 ! Sans doute, la vie lui avait été si douce, que cette petite minute lui paraissait encore précieuse. Mais nous qui ne sommes ni des veaux ni des marquises, pourquoi rester dans cet enfer, quand le même dénouement nous attend!... En vérité, c'est parfois bien tentant... Pourquoi courir si loin? pourquoi attendre plus longtemps? »

Un éclair, qui sembla fendre et ouvrir le ciel du haut en bas, nous aveugla; il fut suivi d'un majestueux roulement de tonnerre, et la pluie longtemps attendue se mit à

1 Allusion à la mort de la marquise du Barry. (Note du Cl de B.) Sur le Chemin du Sacrifice. ^5

tomber à torrents. Le pont se réveilla; on entendit des jurons étouffés et un bruit de pieds nus, accompagné de joyeuses exclamations. C'était l'équipage qui s'empressait de profiter de cette bonne aubaine, pour prendre une douche d'eau douce.

Les éclairs qui perçaient de leur lumière bleuâtre les hachures serrées de la pluie nous révélaient par moments des groupes d'hommes se bousculant aux endroits où il n'y avait ni tentes ni tauds. Ils étaient nus ou demi-nus, debout, accroupis, inclinés ; quelques-uns s'érigeaient tout droits, les bras levés ou horizontaux, affectant les poses les plus variées et parfois les plus extraordinaires. On eût dit des fantômes entrevus une seconde dans une sarabande effrénée.

« Nous sommes sur le Brocken, n'est-ce pas? et c'est bien le sabbat? »

Je me tournai du côté de mon interlocuteur, qu'à sa voix j'avais reconnu être Yladimirsky. Il m'apparut dans le simple costume d'Adam, assis, avec la gravité qui ne le quittait jamais, sur la fargue de la vedette.

« Ça y ressemble, en effet! Vous surtout, vous êtes magnifique ! Mais permettez-moi de vous demander quel est votre rôle?

— Pas celui du docteur Faust, en tout cas! ricana dans la nuit sa voix narquoise. Je crois bien que, dans notre situation, le diable ne donnerait pas un kopeck de mou ûme ! »

Des vivres et du ravitaillement. — Nous filons sans attendre Nébogatofï! — Excitation. — Itinéraire. — Aperçu général sur la traversée de l'océan Indien. — Exercices et charbonnage en pleine mer.

Ulrtish nous avait comblés de joie en nous apportant douze mille paires de bottes. Nous ne craignions plus de marcher nu-pieds; mais le reste de notre approvisionnement laissait beaucoup à désirer. Quant aux munitions, il vaut mieux n'en pas parler. Une grande partie des quarts de choucroute et de viande salée embarquée à Gronstadt ou à Libau avait dû être jetée précipitamment à la mer. Au moment où on allait les ouvrir, les boîtes de conserves explosaient souvent en répandant une odeur insupportable, et cependant nous avions tant besoin de ces vivres de campagne , base de l'alimentation des équipages à la mer! Ils nous auraient été nécessaires pendant la traversée d'abord, et ensuite à Vladivostok, où on nous assurait que le stock était des plus réduits, et où nous ne devions pas trop compter sur un chemin de fer qui pouvait à peine satisfaire aux besoins de l'armée. C'est pour cela, et surtout pour ménager la santé des équipages.

que, pendant les relâches, l'amiral avait donné l'ordre de les nourrir avec des vivres frais seulement, ce qui présentait bien quelques difficultés. Si les fournisseurs avaient pu prévoir que nous resterions aussi longtemps à Nossi-Bé, ils n'auraient pas manqué de prendre leurs dispositions en conséquence. Après avoir raflé tout ce qu'il y avait dans les ports de Madagascar et sur la côte occidentale d'Afrique, nous avions dû faire une commande en Europe, au risque de la voir arriver trop tard. La viande fraîche ne manquait pas, car le Nord de Madagascar est la partie de l'île la plus propice à l'élevage, et les producteurs étaient trop heureux de pouvoir écouler leurs marchandises à un prix rémunérateur. La question des légumes était plus compliquée. Les ananas, les bananes et autres fruits exotiques ne peuvent pas se cuire dans la soupe, et le climat n'admet pas les choux , la pomme de terre, la carotte, l'oseille, les épinards et même l'oignon. Tout cela nous était vendu sous forme de légumes demiconservés, dans des boîtes de fer-blanc. On se ravitaillait dans les ports de l'Afrique du Sud , dont les hauts plateaux permettent de cultiver les légumes européens, ou en Europe môme, mais alors sous la forme de conserves véritables atteignant des prix insensés. Même en payant bien, il n'était pas toujours possible d'obtenir le nécessaire, et il fallait souvent avoir recours à des succédanés (mot adopté en escadre, et dont l'usage était bon à tout). Quand, par exemple, un torpilleur était

en avarie et qu'on le faisait remplacer par deux vedettes, c'étaient des succédanés. Quand un lieutenant de vaisseau malade était remplacé par un enseigne, c'était encore un succédané. Les succédanés finissaient par être plus nombreux que les quantités initiales, dont ils prenaient la place. La commission médicale de l'escadre, à laquelle s'était adjoint le commissaire de majorité, avait établi pour les vivres des délivrances proportionnelles. C'est ainsi qu'on remplaçait la choucroute par trois fois son poids en racine de manioc, le gruau de sarrasin par une quantité proportionnelle de riz. Dès le commencement de février, la farine de seigle et les galettes de sarrasin étaient considérées comme une friandise; on faisait du pain avec de la farine de froment, et on délivrait des biscuits de mer. Le macaroni avait beaucoup de succès dans les équipages, qui l'appelaient un plat de maître. C'était un succédané du gruau. Il y avait des jours où on devait faire la soupe avec ces conserves d'épinards, dont les cuisiniers se servaient pour les grands dîners de l'étatmajor. Le capitaine de frégate W-- avait été chargé du service des vivres, sur un ordre spécial de l'amiral. Certains jours, il sortait de chez lui en courant les bras au ciel et avait tout juste la force de tomber dans un fauteuil, en implorant en grâce un verre de kwass glacé ou de l'eau de seltz1.

1 -flf*** n'avait accepté cette mission que parce que, venant de commander nn petit navire pendant une longue campagne, il n'avait pas trouvé

Ce bon garçon toujours en train, aussi saturé de -vie qu'une bouteille de Leyde Test d'électricité, avait toujours le mot pour rire et ne se laissait jamais abattre, quelque pénible que fût la situation.

« Voyons, qu'y a-t-il et qu'avez-vous? lui demandait-on en riant, sûr d'avance qu'il exagérait.

— Riez tant que vous voudrez ! Comment voulez -vous que je me tire d'affaire? Je viens de lui dire : <r Votre Excellence, je crois à la science des médecins comme à l'Evangile ; ils disent qu'on ne peut se nourrir sans oignons, c'est entendu ! mais si cet oignon coûte plus cher ici que les artichauts à Pétersbourg, permettez-moi alors de le remplacer par des ananas, qui sont meilleur marché que les navets là -bas, » et alors il m'a répondu : « Voilà une bonne idée, que vous pouvez soumettre à la commission des vivres; mais cela n'empêche pas qu'il faut de l'oignon. — Mais à quel prix? — La santé des équipages avant tout. » Allez donc discuter avec lui! Ça ne lui est pas difficile de tenir ce langage, car il espère être tué le premier; mais moi, si par le plus grand des hasards j'en réchappe, comment pourrais -je rendre des comptes à mes Chefs? »

Le 2-15 mars, rentré avec mes vedettes, à trois heures du matin, d'une lointaine expédition nocturne,

d'autre moyen pour embarquer en escadre; son caractère no lui aurait pas permis de rester inactif pendant que les autres allaient se battre. Le malheureux a coulé avec le Borodinu.

je m'étais couché et avais donné l'ordre à mon dômestique de ne pas me réveiller même pour le déjeuner. A dix heures, je sursautai dans mon lit et dressai 1 oreille avec le pressentiment qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. J'entendais sur le pont la voix sèche du commandant, qui hélait une chaloupe à vapeur qui passait au large. Le second lavait la tête aux domestiques du carré , et devant les chambres des officiers on harcelait les timoniers pour savoir où était passé le mécanicien de cale. Enfin, dans toutes les échelles, c'était le piétinement bien connu des hommes montant en haut. A priori il n'y avait là rien d'extraordinaire; mais néanmoins on sentait en tout cela qu'il se passait quelque chose d'insolite. Je n'avais plus du tout sommeil, m'habillai à la hâte, et renversai presque en sortant de ma chambre le mécanicien en chef, qui courait à toutes jambes.

« Balancez bâbord ! machines en arrière ! Qui est-ce qui vous tient? Que se passe -t- il?

— Nous partons ! nous appareillons I

— Gomment? pour où?

— Je n'ai pas le temps ! » Et , me glissant entre les doigts, il disparut.

Je courus au carré et manquai jeter encore par terre le second, qui lui anssi filait à toute vitesse. Il commença par jurer comme un templier, puis me fit des excuses avant de s'affaler par une échelle en me criant :

« La reconnaissez-vous la fièvre du départ ! »

Au carré il n'y avait que le lieutenant de vaisseau B..., qui tirait à grosses bouffées sur une énorme cigarette , et sur lequel je me rabattis.

« Expliquez-moi, mon bon arai, ce qu'il y a. Tout le monde est comme enragé.

— Et il y a de quoi le devenir, dit-il gaiement. Nous échappons à Nébogatoff !

- Expliquez-vous, je tombe de mon lit et ne vous comprends pas.

- Cette nuit est arrivé le Begina, avec un chargement complet de vivres. Au branle-bas, la commission des vivres s'est rendue à bord pour organiser une équitable distribution entre tout le inonde; toujours le traintrain habituel, et puis voilà un télégramme, des pavillons, des circulaires, ordres, etc. Il y a plus de trente mille lettres à bord. Il faut appeler sur-le-champ tous les vaguemestres. La répartition des vivres doit être terminée dans les vingt-quatre heures; si elle ne l'est pas, on mettra ce qui restera sur les transports. On prend toutes les dispositions d'appareillage. On n'y comprend plus rien ! Tout le monde est abruti ! Les télégrammes Ha vas arrivent de terre ; Nébogatoff est en Crète , où il fait en toute hâte son charbon pour se trouver aujourd'hui ou demain à Port-Saïd... »

Enfin nous y voilà! Tout le monde exulte; s'il n'y avait pas eu la différence de grade, on aurait sauté au cou de Zinoveï Rojestvensky !

« Ah! vous avez voulu me forcer la main! Eh bien, tenez ! vous connaissez le signe n° 7 des francs-maçons (et de sa main droite il fit ce que Gogol appelait un pied de nez). Ah ! ah ! nous aurons bien le temps de causer plus tard, je n'en ai pas le loisir aujourd'hui; j'ai du travail par-dessus la tête, et vous brûle la politesse. »

Sapristi! pensais-je, cela devient intéressant. On ne parlait pas hier au soir d'un départ aussi précipité. Je montai au kiosque de majorité, qui était dans un coup de feu insensé. B... avait eu raison, il y avait là trente mille lettres et des gens affolés qui couraient de tous côtés.

Je pus saisir au vol dans sa cabine le lieutenant S... Depuis quelque temps notre liaison n'avait fait que se resserrer davantage.

« Je sais que vous n'avez pas une minute; aussi répondez -moi carrément sans diplomatie, ni mystère. Nous fuyons NébogatofF? »

Comme d'habitude, S... se déroba; il n'exprimait, disait-il, qu'une idée tout à fait personnelle.

« L'amiral ne m'a nullement initié à ses projets; je n'en sais absolument rien, et, si je savais quelque chose, je n'en dirais pas davantage. Vous connaissez la situation. L'amiral est opposé à l'arrivée de la division Nébogatoff ; mai» il ne peut ni la renvoyer en Russie ni même retarder sa marche, puisqu'il n'a pas la communication directe avec elle, et que c'est Pétersbourg qui dirige tout et donne tous

les ordres; mais l'Amirauté a oublié de lui donner des instructions catégoriques pour attendre ici les renforts. Estce un hasard heureux ou malheureux? Je n'en sais rien; mais je puis parfaitement vous raconter les événements d'hier qui, ayant eu d'autres témoins que moi, ne sont donc pas secrets. L'amiral a reçu les télégrammes des agences, et, comme d'habitude, les a emportés dans son cabinet de travail; mais il en est ressorti presque aussitôt, très visiblement ému, et a donné l'ordre que toutes les distributions fussent terminées dans les vingt- quatre heures et qu'on se préparât à partir. J'ai d'abord eu l'idée que, pour gagner du temps, il voulait aller au-devant de Nébogatoff et lui ai demandé à qui il fallait télégraphier le rendez-vous et l'itinéraire. Il a commencé par me regarder avec surprise, puis m'a répondu d'un ton sec qui n'admettait pas de réplique : « Il n'y a rien à télégraphier ni à personne. » Et à présent vous me voyez en train de chiffrer un télégramme prévenant brièvement que l'escadre appareille pour l'Est.

Smiis indiquer par quelle voie et par quel détroit?

— Sans aucune allusion.

— Mais alors où va-t-on diriger Nébogatoff, et comment ?

— C'est là l'inconnu, la patte de l'ancre à laquelle il se raccroche. Je crois, sans oser l'espérer, que, devant un pareil coup de tête, ils vont renoncer à leurs projets, soit qu'ils rappellent Nébogatoff, soit qu'ils l'arrêtent à

Djibouti, et qu'on va adopter alors le plan primitif de l'amiral : la trouée avec les meilleurs navires, à moins (et cela je n'ose encore l'espérer) qu'ils se rendent compte de la folie de la campagne elle-même. »

Il y avait bien longtemps que je n'avais pas vu S... aussi en train , aussi communicatif. Il n'était pas le seul d'ailleurs en cet état; toute l'escadre semblait sortie de sa torpeur.

« Voilà ce que j'appelle un numéro à sensation ! disaient les jeunes avec exubérance. Au diable les vieux sabots! Si Dieu le permet, nous traverserons l'Océan. On verra après. Il est possible qu'on remise quelques-uns de nos rossignols à Saigon . Quant à nous - mêmes , full speed! Si on peut arriver là-bas libérés de ce boulet à la patte, qui sait? »

Voilà ce qu'on disait au carré du Souvaroff. J'avais tout lieu de croire qu'on pensait de même à bord de tous les autres navires, et voici sur quoi je m'appuie. Il se tint à deux heures, chez moi, une conférence de tous les succédanés (officiers commandant les vedettes, au nombre de quatorze, qui venaient de tous les navires de premier rang). On devait discuter et critiquer en commun les manœuvres de la nuit précédente; mais ils ne manquèrent pas de me rapporter les échos d'un état d'esprit régnant à leurs bords, absolument identique à celui de notre carré.

A une heure de l'après-midi, le 3-16 mars, commença

l'appareillage. On ne fut définitivement à poste, de façon à pouvoir mettre en marche, qu'à deux heures quarante seulement. Même pagaye qu'à Tanger, mais sur une plus grande échelle, à cause du grand nombre de transports.

A six heures, à peine dégagés des îles basses et des récifs qui entourent la côte, on venait de donner le cap pour doubler la pointe Nord de l'île, quand YOrel signala une avarie à sa machine de bâbord. Nos misères allaient recommencer. Stoppé jusqu'à huit heures. Cinq nœuds jusqu'à minuit, et alors vitesse réglée à huit nœuds cinq.

Escadre de combat ! Décidément, il paraît que le moral seul ne suffit pas !

Spectacle de nuit amusant : quarante -cinq navires, toute une ville flottante, un fameux appât pour une attaque de torpilleurs.

C'est le moment de dire que, dès notre arrivée à Madagascar, nous avions été prévenus, tant par nos agents que par l'entremise de nos bons amis et alliés, qu'on préparait de nombreuses embuscades sur la route présumée de l'escadre, non pas dans le genre de l'entreprise de Durban, mais beaucoup plus sérieuses. On disait, entre autres, que les croiseurs auxiliaires Hong-Kong- Maru et Nippon-Маги marchaient à notre rencontre avec des sousmarins à leur bord. Ils avaient pris comme base les îles Seychelles , Diego - Garcia et le détroit de la Sonde.

Deux mots sur notre itinéraire. On m'apprit, juste au

moment de quitter Nossi-Bé, que la route primitive avait été tracée par le détroit de la Sonde, avec relâche plus ou moins longue à la baie de Lumbok (Sumatra) pour le repos, ravitaillement et embarquement du charbon. Il va de soi que ces projets n'avaient pu demeurer secrets. A part la majorité des officiers de l'escadre et moi, qui étions dans une ignorance absolue, le monde entier, à commencer par les Japonais, les avait appris par les sources les plus sûres. De là, protestation énergique du Japon contre ce projet de violer la neutralité, et même menaces non déguisées à la Hollande au cas où elle nous permettrait de prendre une base dans ses eaux territoriales. La question ainsi posée mettait la Hollande dans une position fausse, pour ne pas dire davantage; car le Japon est une puissance ayant le droit d'exiger que l'on comptât avec les nouveaux règlements de neutralité, mais il y avait aussi une autre puissance qui se considérait comme en droit de ne pas compter avec les mêmes règlements. Si en effet nous avions jugé bon de relâcher à Lumbok, nous aurions pu répondre à la demande des autorités hollandaises, exigeant notre départ immédiat, avec la même désinvolture qu'à l'intrépide Limpopo à Great-Fish-Bay. Aujourd'hui il y avait pour nous une différence fort considérable ; car à Great-Fish-Bay pas de flolte japonaise aux environs, tandis qu'à Lumbok il pouvait en surgir une d'un moment à l'autre pour nous attaquer, après avoir déclaré au monde

entier que nous avions été les premiers à fouler aux pieds les bases sacrées du droit international.

On peut ajouter que notre position était d'autant plus fausse , que la Hollande ne possédait évidemment aucun moyen pour faire respecter ses eaux territoriales, tant de notre part que de celle des Nippons.

Pour tous les journaux européens (à part les Russes fortement censurés), le sujet le plus brûlant était de savoir quelle route allait prendre l'escadre. Des amiraux connus et même parfaitement inconnus remplissaient des colonnes entières de leurs opinions et de leurs suppositions. Tous étaient parfaitement d'accord et unanimes pour dire que passer parle détroit de la Sonde était courir à notre perte. Du détroit de Malacca, il ne pouvait non plus être question. On recommandait plusieurs routes : l'une tournant Java, l'autre passant entre la Nouvelle - Guinée et l'Australie et laissant à bâbord l'archipel de la Sonde, où, vu l'absence de télégraphe et les nombreux chenaux entre les îles, il serait extrêmement difficile d'organiser un service d'éclairage capable de suivre nos mouvements.

L'amiral Freemantle , bien connu dans la marine anglaise, déclara même qu'à la place de Rojestvensky il n'hésiterait pas à passer par le Sud de l'Australie, route très longue, il est vrai, mais très sûre, offrant la base éventuelle des Carolines, possession de l'Allemagne, le seul de tous les pays qui osât ouvertement nous témoigner de la bienveillance.

On avait à peine fait rompre des postes d'appareillage, à bord du Souvaroff, que tout le monde apprenait avec enthousiasme que l'amiral s'était décidé à prendre le détroit de Malacca.

A priori, cela paraissait une folie peut-être ; mais en réfléchissant, on finissait par croire que cela pouvait réussir justement parce que c'était insensé et que les Japonais n'auraient jamais l'idée d'une hardiesse pareille de notre part. Et si cela réussissait, honneur et gloire! et les Freemantle et Cie resteraient tous bouche bée en apprenant ce que nous avions fait. Tel était mon avis, comme celui de la plupart des officiers.

Faire la traversée de l'océan Indien en vingt-huit jours, avec quarante-cinq navires, est un événement tellement sans précédent dans les annales de la marine à vapeur, que, m'appuyant sur mon carnet, je vais me permettre de le décrire jour par jour, comme si je copiais un journal de bord. Auparavant je vais peindre pour mes lecteurs d'une façon générale le tableau de la vie de l'escadre à la mer.

A part les jours où on devait charbonner, les exercices devaient, en les poursuivant sans relâche, servir à combler autant que possible les lacunes de la préparation au combat. En première ligne étaient ceux de pointage et d'évaluation des distances, tant à l'œil qu'au télémètre. Chaque matin, après le branle-bas de combat, les croiseurs Aurora, Donskoï, Jemtchug, Izumround, Dniepr et

Шопе s'égaillaient à droite et à gauche de l'escadre, manœuvrant en tous sens à différentes vitesses , se rapprochant ou s'éloignant, gagnant sur l'avant ou retournant à l'arrière, pour nous servir de cible mobile. Dans le même but on faisait évoluer tout à la fois le détachement d'éclaireurs commandé parle capitaine de vaisseau Schéine (ancien attaché naval à Paris), qui se faisait remarquer par son ardeur à entraîner son monde. En même temps qu'ils manœuvraient en vue de l'escadre , ces dix croiseurs formaient autour d'elle une chaîne de sécurité.

Chacun de ces exercices était basé, comme auparavant, sur un plan de combat élaboré par les carrés, sous la direction des seconds. Conformément à l'ordre de l'amiral, ce plan devait être connu de tout le monde, jusques et y compris les infirmiers.

Des ordres particuliers prévoyaient, d'après des signaux convenus, le moyen de prendre immédiatement le dispositif de combat, au cas où l'ennemi apparaîtrait inopinément dans une direction quelconque, ainsi que le rôle qu'auraient alors à jouer les croiseurs. Il était indiqué en détail la manière de couvrir ou de protéger un navire avarié par une torpille. On devait, en pareil cas : 1° tenir sans interruption le chef d'escadre au courant de la situation du navire en détresse; 2° employer toute son énergie pour le conserver à l'escadre ; 3° prendre toutes les mesures pour le détruire, si Ion voyait que

sa prise par l'ennemi était inévitable (ordre n° 159, 14-27 mars 1905).

On exécuta plusieurs fois le simulacre de passer du dispositif de marche à celui de combat, si on découvrait l'ennemi en un point quelconque de l'horizon, ainsi que celui de l'éloignement des transports du champ de bataille présumé et des moyens de les protéger. Il n'était malheureusement pas possible de se livrer à ce genre

d'exercices autant qu'on aurait voulu, car cela retardait

la marche de l'escadre, notre objectif principal.

On ne fit aucun tir d'exercice. Il n'y avait en effet pas de munitions, ce qui me dispense d'énumérer les autres raisons.

La grosse préoccupation de l'amiral était de masser tous les soirs l'escadre pour la nuit, opération d'autant plus compliquée que les transports n'avaient jamais navigué de conserve. Voilà quel était l'ordre adopté, sitôt le soleil couché : En tête, deux par deux, en échiquier, Svietlana, Koubane, Terek et Oural, avec sur les flancs, un peu en arrière, les croiseurs Jemtchug et Iziimroiind, ce qui formait une sorte de croissant protégeant notre tête contre toute surprise.

Presque toutes les nuits et parfois même plusieurs fois par nuit, à des heures variables choisies par l'amiral luimême, on rappelait aux postes contre les torpilleurs pour éprouver la vigilance des gens de quart, le fonctionnement des projecteurs et la rapidité à interpréter les signaux.

Fréquemment même ces alarmes étaient provoquées par des incidents de navigation se rapprochant de la réalité, quand les hommes des bossoirs découvraient un navire allant comme nous ou à contre-bord. L'incident de Hull devait avoir magistralement établi notre réputation ; car à peine un de nos croiseurs se dirigeait-il vers un navire inconnu ou l'éclairait-il de ses projecteurs, que ce dernier, sans demander son reste, virait brusquement de Ijord, pour s'éloigner à toute vitesse de ce voisinage malencontreux.

Les jours les plus énervants, les plus fiévreux, étaient bien entendu ceux où on embarquait du charbon. Pas une seule fois nous ne pûmes faire accoster les transports. Quel que soit le calme en plein Océan, il y a toujours une houle venant de centaines ou peut-être de milliers de milles. Nous devions mettre notre combustible en sacs pour le passer des transports aux bâtiments de guerre. Ces sacs étaient chargés dans des embarcations ou des chalands spéciaux, que remorquaient les chaloupes à vapeur. Pour mettre le charbon en sacs et les sacs dans les canots, on envoyait, sous la direction d'officiers, des corvées considérables (au moins cent hommes par cuirassé). Il en fallait aussi d'autres dans les embarcations, chalands et canots à vapeur. Dans ces conditions, plus moyen de garder fût-ce un semblant de formation. Les navires de guerre et transports séjournaient pêle-mêle, suivant la commodité et la rapidité du

chargement. Les canons gardaient forcément leurs capots pour empêcher les escarbilles de s'introduire dans les parties délicates de leurs culasses et de leurs affûts; aussi l'escadre n'était plus prête au combat, et en cas d'alarme elle n'aurait pu que bien lentement prendre la formation voulue. Comme mesure préventive, on faisait former autour de ce noyau confus de navires de guerre et de transports un cercle protecteur à grand diamètre avec les cinq croiseurs auxiliaires Koubane, Terek, Oural, Dniepr et Rione, qui n'avaient jamais besoin de charbonner euxmêmes à cause de la capacité considérable de leurs soutes. Malheureusement le rayon de ce cercle ne pouvait être aussi grand qu'il aurait fallu ; il était limité par la portée des signaux réglementaires de grande distance, parce que nous ne pouvions compter un seul instant sur le fonctionnement de notre télégraphie sans fil (brevet Slaby- Arco, Comité technique, etc.).

Or, dans une atmosphère surchargée d'une vapeur d'eau presque à l'état de saturation, la visibilité des signaux de grande distance ne dépassait pas six à sept milles. Les navires pouvaient s'approcher à dix ou douze sans être reconnus; nous pouvions parfaitement n'être avertis par conséquent de l'approche de l'ennemi que quand il serait arrivé à environ vingt milles, c'est-à-dire quarante ou cinquante minutes avant qu'il n'ouvrit le feu. Comme on en fit plusieurs fois l'essai, en abandonnant les embarcations en dérive et en se bornant à embarquer le person-

nel, nous n'aurions jamais pu, dans un délai aussi court, nous mettre en état de combattre.

Ce n'est pas aux vaincus à juger les vainqueurs; mais on ne saurait nier que les Japonais ont laissé passer de bien belles occasions pour arrêter la marche de notre armada. Si leurs croiseurs auxiliaires avaient tenu notre contact, l'apparition de l'un d'eux, même si, avant de se sauver, il n'avait fait qu'échanger quelques coups de canon avec un des nôtres, aurait suffi pour interrompre notre charbonnage et nous forcer à former notre ligne de bataille, et rien ne leur aurait été plus facile que d'empêcher notre ravitaillement en pleine mer. S'ils n'ont pas profité de cet avantage, c'est que probablement ils croyaient que nos appareils Slaby-Arco étaient supérieurs à leurs Marconi.

Journal de la traversée de l'océan Indien. — Le détroit de Malacca. — En vue de Singapour. — Ce qu'on pense pendant une nuit blanche. — En conciliabule : trois opinions différentes. — Les éclaireurs anglo-japonais. — La journée du 30 mars (12 avril). — Ce n'était pas écrit! — L'arrivée à Kam-Ranh.

Me voici revenu à mon journal de traversée, dans lequel je n'ai noté que les avaries de chaudières et de machines assez sérieuses pour avoir retardé la marche de l'escadre pendant quelques heures, passant les petites, celles qui ont forcé certains navires à sortir de la ligne ou qui ont pu être réparées en marchant. Il y en avait trop pour cela. On a vu, dans Г Agonie d'un cuirassé (page 26), que « notre long voyage n'avait été qu'un record aussi prolongé que navrant d'avaries de chaudières et de machines qui avaient fait de nos mécaniciens de vrais martyrs ». Je trouve, en effet, qu'en un seul jour, bien que ne marchant qu'avec dix chaudières, nous avions dû en allumer dix -neuf en vingt-quatre heures, c'est-à-dire que presque toutes y avaient successivement passé.

4-17 mars. — Nuit tranquille, du moins quant aux Japonais. — L'amiral n'a pas fermé l'œil. A force de signaux,

il s'efferçait de mettre un peu d'ordre dans la cohue. Le plus souvent quelqu'un s'attarde, la ligne s'allonge démesurément; les colonnes se perdent presque. Plus rarement un autre monte sur son matelot d'avant, puis sort de la ligne en semant la terreur chez ses voisins. — Doublé le cap d'Ambre, à huit heures du matin, et mis le cap sur la plus Sud des Seychelles. Perdu la terre de vue à deux heures; légère brise de N.-E. — De fréquentes avaries de machines, surtout à bord des transports, contrarient notre marche. Ce n'est rien, il est vrai. Espérons que cela tient à ce qu'on a perdu la main, après cette longue relâche, et que dans deux ou trois jours tout ira bien. — Aperçu au coucher du soleil, à l'horizon, une petite ligne de fumées semblant courir après nous. Envoyé des torpilleurs en reconnaissance. Ce sont des cargos allemands. 5-18 mars. — Deux heures trente du matin. — Profitant d'une fraîcheur relative, je dormais profondément, quand je fus réveillé par une douche d'eau de mer entrant par mon hublot ouvert. Obligé, à mon grand désespoir, de quitter ma chambre jusqu'à ce qu'on eût fait disparaître les traces de ce déluge. Force est de cuire dans son jus, car il est impossible de monter sur le pont; d'abord les cheminées répandent une couche, chaude comme le sable du désert, d'escarbilles entraînées par le tirage, et en plus il pleut à verse. — A six heures du matin, les torpilleurs reçoivent l'ordre de prendre la remorque des transports, en suivant une répartition convenue d'avance, et, comme

2'est la première fois, l'opération demande une heure et demie, pendant laquelle nous restons stoppés. Quelques minutes après huit heures, la ligne s'est tellement allongée, que l'amiral fait stopper la tête et serrer les retardataires à coups de nombreux signaux. — A neuf heures, tout est à peu près arrangé, quand la remorque de VIrtish casse. Stoppé! Encore une heure de perdue! A dix heures, on vient de remettre en marche à huit nœuds, quand le Sissoï a une avarie dans son appareil à gouverner : il quitte la ligne et se dirige au moyen de ses machines ; pour rester avec lui nous ne pouvons pas donner plus de cinq nœuds, et c'est encore trop, puisqu'il faut l'attendre sur place de une heure à deux, de nouveau cinq nœuds jusqu'à quatre heures, où il signale qu'il est paré, et on se remet à huit nœuds. — Je constate avec joie qu'au moins sur le Souvaroff on ne redoute qu'une chose, c'est d'avoir peur; le moral est bon au fond. Il vaut peut-être mieux pour nous que nous soyons privés, de nouvelles. Les dernières reçues étaient si mauvaises, qu'il est préférable de ne pas en avoir du tout. Nous ferons ce que nous pourrons, et puis... à la grâce de Dieu!

7-20 mars. — Bonne journée : un seul stoppage très court, parce que le Blestiachy a cassé sa remorque. — Cent quatre-vingt-sept milles en vingt-quatre heures soit sept nœuds huit de moyenne.

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